Le Québec est une nation dominée. Cette réalité que plusieurs voudraient nier se manifeste clairement à tous les niveaux.
* Sur le plan socio-économique, les Québécois-e-s ont des revenus inférieurs à la moyenne canadienne, et au Québec même, les francophones se retrouvent derrière presque tous les autres groupes ethniques et nationaux sur le plan des revenus moyens.
* L'économie québécoise reste majoritairement dominée par des entreprises et des centres de décisions extérieurs, que ce soient les banques et autres grandes entreprises canadiennes-anglaises ou les multinationales américaines et autres.
* Au niveau linguistique et culturel, le français reste une langue de second plan, moins rentable que l'anglais, même au Québec, pour ne rien dire du Canada-anglais. Nous baignons quotidiennement dans un environnement culturel anglophone, sous l'influence du show-business américain.
* Sur le plan social, les francophones ont encore une espérance de vie plus courte que les anglophones, vivent en moins bonne santé, sont davantage sujets à la pauvreté, ont moins accès à l'éducation supérieure et restent de ce fait moins instruit-e-s que les anglophones, même au Québec.
* Sur le plan politique, le Québec est dominé par Ottawa. Son gouvernement élu n'est pas libre de légiférer comme bon lui semble sur les questions vitales pour le Québec. Ses décisions peuvent être renversées par la Cour suprême. Ses lois sont soumises à une soi-disant "Charte des droits" promulguée unilatéralement par Ottawa et qui peut servir à invalider n'importe quelle loi québécoise.
* Mais surtout, Ottawa ne reconnaît pas au Québec le droit de se séparer du Canada. L'ancien premier ministre Trudeau l'a dit clairement: si besoin est, j'utiliserai le glaive. L'armée et la police secrète canadienne considèrent le mouvement national québécois comme le principal "ennemi intérieur" qui menace la "sécurité nationale" du Canada. Ils ne reculeraient devant aucun moyen pour garder le Québec de force dans la Confédération.
Bref, le Québec reste une nation dominée, n'en déplaise à tous ceux et celles qui voudraient nous faire croire que cela appartiendrait au passé. Le jugement de la cour suprême contre la loi 101 en décembre 1988 est venu rappeler brutalement cette réalité.
La réalité de l'oppression nationale du Québec ne peut donc faire de doute. Elle a été reconnue très largement dans la société québécoise depuis de nombreuses années. Seules les forces qui bénéficient directement ou indirectement de cette oppression peuvent nier sa réalité.
Mais d'où vient l'oppression du Québec? La conception plus courante dans le mouvement national québécois interprète la situation sous l'angle d'un conflit national séculaire opposant les Anglais aux Français, le Canada au Québec, comme si l'État canadien et les institutions fédérales représentaient les intérêts de la population canadienne-anglaise prise comme un bloc et opposés en bloc aux intérêts du Québec. En fait, l'État canadien s'oppose non seulement au Québec, mais aussi aux mouvements ouvriers, populaires et féministes, au Canada-anglais comme au Québec. La police secrète n'espionne pas seulement les indépendantistes québécois, mais aussi les syndicats canadiens-anglais. L'armée canadienne n'est pas intervenue seulement contre le Québec, mais aussi contre les grèves au Canada-anglais.
En fait, l'État canadien représente et défend non pas la population canadienne-anglaise, mais une infime minorité de cette population, la classe des grands capitalistes, banquiers et financiers à qui ce pays appartient. Huit groupes d'intérêts seulement contrôlent la majorité des actions à la Bourse de Toronto, qui compte pour 73% de la capitalisation boursière au Canada. Ce sont eux qu'Ottawa défend, non seulement contre le Québec, mais aussi contre les masses populaires du Canada-anglais. Ce sont eux qui ont intérêt à maintenir la domination canadienne sur le Québec, en tant que marché captif, réservoir de main-d'oeuvre sous-payée et source de matières premières. Ce sont eux qui bénéficient de l'oppression nationale du Québec, et pas les masses populaires du Canada-anglais.
Les vieux partis politiques au Québec prétendent qu'ils défendent les intérêts de tout-e-s les Québécois, aussi bien le parti libéral que le parti québécois. Mais c'est chose impossible. Le Québec non plus n'est pas un bloc homogène où tout le monde a les mêmes intérêts. La société québécoise est divisée en classes sociales aux intérêts opposés, comme dans tous les pays capitalistes. On ne peut pas défendre en même temps Provigo et la caissière de Provigo, Bombardier et l'ouvrier de Bombardier. Malgré leurs prétentions à défendre tout le monde, les gouvernements québécois se sont toujours rangé avec le patronat contre la classe ouvrière quand les conflits de travail les forçaient à prendre position. Et ce n'est pas par hasard. Les grands partis représentent les intérêts de la bourgeoisie québécoise.
C'est évident dans le cas du parti libéral, qui ne s'en cache même pas. C'était moins évident dans le cas du Parti québécois, qui se déclarait un préjugé favorable aux travailleurs quand il était dans l'opposition. Mais son comportement au pouvoir entre 1976 et 1985 a fait la lumière sur ce point. Les véritables préjugés favorables du PQ allaient à la bourgeoisie québécoise, pas aux travailleurs et travailleuses, ni aux femmes, ni aux jeunes du Québec. Quand le PQ parlait de bâtir le Québec, il parlait en fait de renforcer la bourgeoisie québécoise.
Et c'est plus que jamais la même orientation aujourd'hui. Le PQ de Parizeau soutient ardemment le libre-échange avec les États-Unis, auquel s'opposent l'ensemble des centrales syndicales et tout ce que le Québec compte d'organisations populaires. Pourquoi cette attitude? Parce que cela fait l'affaire de la poignée de grandes entreprises francophones qui espèrent percer aux États-Unis. Et tant pis pour le restant de la population.
Plusieurs on pensé qu'il fallait quand même soutenir le PQ pour faire l'indépendance, en dépit du fait que le PQ soit en réalité un parti bourgeois, en vertu d'une conception étapiste: d'abord l'indépendance, en alliance avec la bourgeoisie québécoise et à travers le PQ; et ensuite, une fois que le Québec sera indépendant, on pourra passer à autre chose, la lutte pour le socialisme par exemple.
Mais le PQ n'a pas réalisé l'indépendance du Québec. Il a fait la lutte à reculons en glissant d'une étape à l'autre et en diluant toujours plus son projet. Il a fait campagne pour le "bon gouvernement" en promettant un référendum sur l'indépendance. Le moment venu, il a demandé un mandat de négocier débouchant sur un autre référendum. Ayant perdu le référendum, il s'est fait réélire comme gouvernement provincial autonomiste dans le cadre fédéral. René Lévesque faisait rejeter la perspective d'une élection référendaire sur l'indépendance par un coup de force personnel pour renverser les décisions du parti.
Johnson allait mettre les point sur les i par sa thèse de l'affirmation nationale, qu'on peut résumer en deux mots: oui, la souveraineté serait probablement une bonne chose, mais non, pas question de faire campagne concrètement pour cela. Il aurait fallu que les gens deviennent spontanément souverainistes sans que personne ne fasse campagne en faveur de la souveraineté. Pire, le PQ lui-même faisait sournoisement campagne contre, sans parler des forces ouvertement fédéralistes. C'était un enterrement de première classe. Mais le PQ lui-même a failli y laisser sa peau, car la souveraineté, ou du moins la prétention à lutter pour la souveraineté du Québec était sa raison d'être et la motivation qui poussait des centaines de milliers de gens à se dévouer corps et âme pour ce parti. Une fois l'objectif souverainiste renvoyé aux calendes grecques, ces gens sont retournés chez eux. Le PQ était en danger de disparition.
C'est alors qu'il a ramené Parizeau comme chef, armé d'une réputation non méritée d'indépendantiste pur et dur. Les partisans de l'affirmation nationale ont été mis de côté. Pourtant, la politique actuelle du PQ retombe à nouveau dans l'étapisme. Parizeau a commencé par dire qu'un vote pour le PQ sera un vote pour la souveraineté. Maintenant, ce serait un vote pour un parti souverainiste; nuance. Mais quand et comment ce parti souverainiste fera-t-il la souveraineté? Le suspense continue. Il ne faut pas dévoiler ses stratégies à l'avance, nous dit-on. Tout au plus évoque-t-on la possibilité de référendums sectoriels, pour conquérir la souveraineté à la pièce! Les partisans de l'affirmation nationale ont bien raison de dire que Parizeau est revenu à leur conception. La différence avec l'étapisme d'avant 1976, c'est qu'au moins on savait les étapes à suivre; elles étaient annoncées d'avance. Dans la nouvelle stratégie, les étapes seront dévoilées à mesure. Parizeau veut un chèque en blanc!
Chaque fois que le PQ a fait un nouveau recul, cela s'est traduit par le départ d'une nouvelle tranche du parti qui ne pouvait plus avaler la dernière couleuvre venant de la direction. Mais la plupart de ces gens s'acharnent à présenter l'évolution du PQ sous l'angle de la psychologie des dirigeants: Lévesque n'était pas un vrai indépendantiste, Johnson voulait un remake de l'Union nationale, tel autre manquait de courage, certains voulaient seulement faire carrière, etc, etc. Et tout cela était sans doute vrai. Mais la question qu'il faut se poser, c'est pourquoi la direction du parti s'est retrouvée entre les mains de gens comme ceux-là, et pourquoi les véritables indépendantistes se sont fait mettre de côté dans un parti supposément souverainiste, sans parler ce eux et celles qui avaient des velléités progressistes et qui furent les premier-e-s à être écarté-e-s.
La réponse à cette question se trouve dans le caractère bourgeois du PQ. Après tout, ce dernier est issu d'une scission du parti libéral du Québec, le parti historique de la bourgeoisie fédéraliste québécoise. Il a rallié par la suite les restants de l'Union nationale, parti historique du nationalisme conservateur. Il a été dirigé depuis sa fondation par un personnel issu soit du parti libéral, comme Lévesque lui-même, soit de l'Union nationale, comme Johnson, soit des sommets de l'appareil d'État québécois, comme Parizeau. Dès le début, le PQ a refusé de se définir comme parti ouvrier; dès le début, il a épousé les intérêts du capitalisme québécois, qu'il entendait soutenir par tous les moyens, dans la foulée de la révolution tranquille des libéraux de Lesage et Lévesque. Qu'on relise le manifeste du PQ de 1972, "Quand nous serons maîtres chez nous"; c'est de la bourgeoisie québécoise qu'on parle. Bref, le PQ s'est constitué dès le début comme parti nationaliste bourgeois. Il l'est resté et le restera toujours.
Or, il se trouve que la bourgeoisie québécoise ne veut pas de l'indépendance du Québec, même si le PQ voudrait la faire dans son intérêt, car elle craint la déstabilisation sociale que cela entraînerait. La bourgeoisie québécoise voudrait bien que le gouvernement du Québec se renforce, puisqu'il défend ses intérêts, mais pas au point de rompre complètement avec l'État fédéral, qui constitue toujours le garant et le défenseur ultime de ses intérêts de classe contre les masses ouvrières et populaires du Québec. Quand est venu le temps du référendum, la bourgeoisie québécoise s'est rangée massivement dans le camp fédéraliste. Lévesque, parait-il, en était tout abattu; après tout ce que le PQ avait fait pour elle! Mais la bourgeoisie québécoise ne veut rien savoir. Son hostilité à l'indépendance se transmet au PQ par l'intermédiaire de ses sommets, liés à l'appareil d'Etat et aux grandes compagnies québécoises, et tout le parti se trouve entraîné dans une continuelle dérive étapiste et affirmationniste, en dépit de la volonté des membres. Seul un parti complètement indépendant de la bourgeoisie québécoise pourrait faire l'indépendance, puisque la bourgeoisie québécoise s'y oppose. Le PQ comme parti bourgeois ne peut faire autrement que dériver vers le fédéralisme sous la pression de la bourgeoisie.
Plusieurs ont d'ores et déjà compris que le Parti québécois ne réaliserait jamais l'indépendance du Québec et se sont attelés à la constitution d'un autre parti qui serait véritablement indépendantiste, mais tout en conservant la même conception de base fondamentale d'un indépendantisme sans contenu de classe. C'est ainsi que les anciens dirigeants du Parti indépendantiste ont pu écrire que l'indépendance ne devait pas être liée à un projet de société, tel que le capitalisme, le socialisme, etc, car il s'agit de rallier toutes les forces sociales en faveur de l'indépendance, sans se "diviser" sur le type de société à construire après l'indépendance. En pratique, cela veut dire l'acceptation de la société telle qu'elle existe actuellement, c'est-à-dire du capitalisme. Car on ne peut pas s'abstenir sur le type de société dans lequel on vit. Si on ne lutte pas pour une transformation sociale, on accepte la société actuelle!
Mais il y a déjà des conflits sociaux qui se livrent et vont continuer de se livrer entre les différentes classes de la société, pas parce qu'ils sont provoqués par des gens mal intentionnés qui veulent diviser la nation, mais parce qu'il y a des divergences d'intérêt incompatibles entre le Capital et le travail. Personne n'a le pouvoir de reporter les conflits sociaux après la réalisation de l'indépendance. Ceux ou celles qui tentent d'y parvenir finissent inévitablement par s'opposer aux efforts de la classe ouvrière pour défendre et promouvoir ses intérêts, car ce n'est pas la bourgeoisie qui va jamais se laisser convaincre de renoncer à défendre ses intérêts pour réaliser l'indépendance, cela va sans dire.
Cependant, entre les classes ouvrières et populaires d'une part et la bourgeoisie proprement dite d'autre part, il y a les couches intermédiaires de la société, communément appelée la petite-bourgeoisie: petits commerçants, professionnel-le-s, cadres intermédiaires de l'entreprise et de l'État, etc. En raison de sa position sociale, cette couche joue un rôle politique disproportionné à son nombre dans la société, et ses membres prennent beaucoup de place sur l'échiquier politique, quoique davantage à droite qu'à gauche, car il s'agit d'une classe sociale relativement privilégiée, bien que subordonnée à la bourgeoisie.
Cette position intermédiaire dans la société amène souvent la petite-bourgeoisie à se voir comme l'arbitre le mieux placé pour imposer des compromis entre les intérêts divergents des autres classes, au nom des intérêts supérieurs de la nation dont elle se croit la dépositaire. Dans le contexte du mouvement national québécois, cela amène les courants nationalistes petits-bourgeois à prôner l'unité de toute les classes de la société dans la lutte commune contre la domination étrangère, dans un front interclassiste qui devrait rassembler les bourgeois-e-s et les ouvrier-e-s québécois.
En fait, les prétentions de la petite-bourgeoisie à se placer au-dessus des conflits de classe correspondent parfaitement à sa propre position de classe intermédiaire qui cherche à maintenir son indépendance face aux deux classes fondamentales de la société. Cependant, le refus de s'allier à la classe ouvrière dans un projet de transformation fondamentale de la société conduit nécessairement à s'incliner de fait devant les intérêts fondamentaux de la classe dominante de la société capitaliste, la bourgeoisie, se contentant de lui imposer de temps à autres des concessions mineures. Pourtant, la bourgeoisie continue à s'opposer à l'indépendance du Québec qu'elle trouve trop dangereuse. C'est pourquoi les forces qui se refusent à mener la lutte contre la domination bourgeoise ne pourront jamais réaliser l'indépendance.
Les média et l'idéologie bourgeoise cherchent toujours à valoriser les intérêts de la bourgeoisie en les présentant comme l'intérêt général, tout en dévalorisant les intérêts de la classe ouvrière vu comme des intérêts spéciaux d'un groupe particulier. En fait, la bourgeoisie constitue une infime minorité de la population dans un pays comme le Québec, où les différentes couches de la classe ouvrière représentent la grande majorité de la population, qu'il s'agisse des salarié-e-s confiné-e-s à des tâches d'exécution, des travailleur-euses à la retraite, des futur-e-s travailleur-euses aux études, sans oublier les couches populaires démunies qui se trouvent en position encore moins avantageuse. Toutes ensemble, les classes ouvrières et populaires font 80% de la population québécoise et 85% de la population francophone.
Le peuple québécois est un peuple prolétarisé, en grande majorité ouvrière. Ce sont les forces qu'il faut mobiliser pour faire l'indépendance. Cela ne peut pas se faire en mettant de côté les revendications des travailleur-euses en leur disant d'attendre après l'indépendance. Au contraire, il faut s'appuyer sur ces mobilisation, les élargir toujours plus et les concentrer sur la lutte contre l'État canadien et pour la conquête du pouvoir. Et seule cette force ouvrière mobilisée dans la lutte pourra vaincre la résistance acharnée que l'État canadien opposera certainement aux efforts de libération nationale du Québec.
Pour réaliser l'indépendance du Québec, il faut porter au pouvoir un parti fondé sur les forces sociales qui ont intérêt à réaliser l'indépendance et qui ont le poids social nécessaire pour y parvenir, c'est-à-dire les classes ouvrières et populaires. Seul un gouvernement ouvrier pourra briser la résistance des institutions bourgeoises fédérales et provinciales en s'appuyant sur la force de la majorité ouvrière qui existe dans la société québécoise.
Il faut donc construire un parti ouvrier qui puisse relier intimement la lutte pour les revendications nationales du Québec avec les luttes ouvrières pour les revendications salariales, pour l'emploi et les conditions de travail; les luttes des femmes pour l'égalité réelle et non seulement formelle; les luttes de jeunes pour prendre une place dans la société; les luttes des couches déshérités de la population pour une vie décente, etc. Il faut un parti qui puisse élargir ces mobilisations et les faire converger toutes ces luttes vers un objectif central, le renversement de la domination de classe de la bourgeoisie et l'instauration d'un véritable gouvernement ouvrier.
Les centrales syndicales québécoises sont les forces sociales les mieux placées pour lancer un tel parti, conjointement avec les autres mouvements féministe, populaire ou jeune, car ce sont les plus puissantes organisations de masse du peuple québécois. Mais pour qu'elles puissent jouer ce rôle, il faut en finir avec les politiques actuelles qui soumettent les centrales au PQ ou qui se cantonnent dans une neutralité partisane hypocrite, car il n'est pas possible d'être neutre. Ceci nécessite de transformer les syndicats pour qu'ils puissent mieux jouer leur rôle et assumer leur responsabilité dans la formation d'un parti ouvrier qui lutterait sérieusement pour former un gouvernement ouvrier, et pour la libération nationale du Québec.
Il ne faut pas s'y tromper: l'indépendance du Québec poserait un danger mortel pour la classe dominante au Canada. C'est croire au miracle de s'imaginer qu'elle va renoncer à sa domination par respect démocratiques pour un référendum ou une consultation électorale. Elle ne respectera le droit à l'auto-détermination du Québec que contrainte et forcée.
C'est pourquoi il est vital pour le mouvement ouvrier et national québécois de chercher un soutien du côté des syndicats et des autres mouvements sociaux au Canada-anglais sur la base du respect du droit à l'autodétermination. Certes, il est vrai que les directions établies dans les centrales syndicales, au NPD-Canada et dans d'autres organismes ont plutôt tendance à s'aligner avec Ottawa contre le Québec; certes, il est vrai que les préjugées anti-québécois sont encore très répandus dans la population. Mais il est aussi vrai qu'il existe un sentiment démocratique dans la population canadienne-anglaise et qu'il existe des courants ouvriers, féministes, populaires qui sont déjà sensibilisés à cette question. C'est à eux et elles qu'il faut s'adresser.
En fait, la classe ouvrière canadienne-anglaise a aussi intérêt de son propre point de vue à ce que le Québec puisse exercer librement son droit à l'autodétermination. Marx disait déjà qu'un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre, et cela vaut aussi dans le contexte du Canada. Si la classe ouvrière canadienne s'allie à sa bourgeoisie et à son État dominant contre le Québec, elle s'interdit par le fait même toute possibilité d'alliance avec la classe ouvrière du Québec, sans laquelle elle est condamnée à rester soumise à la classe ouvrière canadienne. Si elle s'alliait au contraire à la classe ouvrière québécoise dans la défense de son droit à l'autodétermination contre Ottawa, elle porterait un coup dur à la bourgeoisie canadienne et ouvrirait la voie à sa propre lutte pour le pouvoir.
Il faut donc développer une stratégie d'alliance ouvrière pancanadienne, pas à la manière des fédéralistes de gauche qui préconisent la renonciation à la lutte de libération nationale sous prétexte d'unité, mais sur la base d'une lutte conséquente contre les institutions répressives de l'État canadien, permettant au Québec d'exercer son droit à l'autodétermination; une alliance fondée sur des rapports égalitaires entre classes ouvrières des différentes nations et non pas sur des rapports de subordination; une alliance fondée sur la lutte pour renverser l'État canadien, non sur l'unité dans la soumission à Ottawa.
La libération nationale du Québec ne se limite pourtant pas à la seule conquête de l'indépendance politique formelle. Cette dernière serait largement vidée de son contenu si l'économie québécoise restait sous le contrôle d'intérêts capitalistes canadiens-anglais, américains et extérieurs en général. Quant aux intérêts capitalistes québécois, ils ne peuvent manquer de chercher des associations avec des entreprises plus fortes de l'extérieur et reproduire ainsi la dépendance de l'économie québécoise. La socialisation des principaux moyens de production est indispensable à la fois pour assurer une véritable souveraineté et pour mettre fin à l'exploitation capitaliste . C'est ici que la lutte pour les revendications ouvrières et nationales se combine étroitement.
Certes, il ne serait pas question de tout nationaliser du jour au lendemain; ce ne serait ni possible ni désirable. Il sera sans doute nécessaire de renégocier les rapports avec les entreprises multinationales présentes au Québec et de laisser une place à l'entreprise individuelle et à la petite entreprise, en autant que les droits des salarié-e-s soient protégées par le gouvernement ouvrier. Il n'est surtout pas question de créer le genre de centralisation bureaucratique qui a fait tant de dégâts dans les pays comme l'URSS. Pour que la planification économique soit efficace, il faut qu'elle soit démocratique, fondée sur la libre discussion des différentes options possibles, et il faut qu'elle fasse appel à la participation directe des premier-e-s intéressé-e-s, les travailleurs et travailleuses, de la base au sommet.
Seul un tel système de planification démocratique permet de diriger l'appareil économique dans l'intérêt de la majorité ouvrière, par exemple en fixant les heures de travail de façon à assurer l'emploi à tout le monde, distribuer les revenus de manière plus égalitaires, partager la consommation et l'investissement en fonction d'objectifs à long terme, etc. C'est aussi la seule manière d'intégrer les contraintes écologiques en dépassant la rationalité étroite des intérêts capitalistes privés, au profit d'une rationalité globale au niveau de la société dans son ensemble.
Nous voulons un Québec socialiste où il n'y a pas moins de démocratie, mais plus de démocratie et une démocratie plus réelle, qui aille au-delà des rituels parlementaires où les gouvernements font le contraire de leurs promesses pendant que les décisions les plus lourdes de conséquences sont prises par des groupes d'intérêt privés en-dehors de tout contrôle démocratique, comme c'est le cas dans les "démocraties" parlementaires bourgeoises.
Les adversaires de l'indépendance du Québec brandissent toujours l'épouvantail de l'isolement: quoi, vous voulez que le Québec se replie sur lui-même en se coupant du reste du monde? Ces gens ne peuvent pas imaginer de participation aux courants mondiaux en-dehors de la soumission au capitalisme et aux multinationales. Les partisans de l'association dans le PQ jouent sur la même corde pour ramener le fédéralisme par la porte d'en arrière, sous couvert de s'opposer à l'isolement.
Et le problème se pose en effet. Un Québec indépendant ne pourra pas cesser de commercer avec ses voisins, il ne pourra pas se couper des flux technologiques mondiaux, et il ne devrait pas le faire même s'il le pouvait. L'exemple de l'URSS et des pays de l'Est a bien montré le caractère utopique du socialisme dans un seul pays. Mais il est possible d'accroître le degré d'autosuffisance du Québec dans plusieurs secteurs délaissés ou démantelés par la bourgeoisie canadienne ou québécoise. Il est possible de diversifier les échanges en regardant davantage du côté de l'Europe, du Tiers-Monde et des pays de l'Est. Le Canada-anglais continuera d'avoir besoin du marché du Québec. Le commerce extérieur québécois totalise plus de 60 milliards par année dans les deux sens: cela ferait quand même plusieurs cartes dans notre le jeu du Québec.
Mais nous ne devons jamais oublier que le Québec restera en dernière analyse dépendant de l'évolution mondiale. On aurait beau établir le pouvoir ouvrier ici, cela ne sera qu'une mince consolation quand le capitalisme aura détruit à jamais l'équilibre écologique de la planète. Il est évident par ailleurs que l'impérialisme américain ne se résignerait jamais à l'existence du pouvoir ouvrier au Québec ou au Canada et qu'il ferait tout pour nous détruire. Ne tombons pas dans le défaitisme: Cuba et le Nicaragua ont bien su tenir tête aux menées contre-révolutionnaire de Washington. Mais nous ne pourrons pas dormir tranquilles tant que le pouvoir capitaliste n'aura pas été renversé aux États-Unis mêmes. Cependant, L'exemple d'un socialisme démocratique au Québec ne pourrait manquer d'avoir un impact majeur sur la classe ouvrière américaine.
Autant nous sommes contre l'association avec le Canada capitaliste, autant nous sommes en faveur de l'association avec d'autres républiques ouvrières qui pourraient et devraient surgir sur le continent nord-américain. Nous verrons alors quelle forme précise cette association pourrait prendre, dans le respect intégral de la souveraineté québécoise.
Tout cela ne se fera pas spontanément. Cela se fera dans la mesure où ceux et celles qui voient la nécessité d'agir dans ce sens sauront se regrouper et s'organiser pour que cela se fasse, non seulement dans le mouvement ouvrier, mais aussi dans le mouvement des jeunes, des femmes, dans les autres mouvements populaires, et ce, dès maintenant. C'est pourquoi nous devons construire une organisation militante révolutionnaire qui puisse servir de levier dans le travail pour former un parti ouvrier et pour amener une perspective socialiste, indépendantiste, féministe et démocratique dans les différents mouvements.