Le sommet d'octobre

Le sommet de la collaboration syndicale-patronale

D'entrée de jeu, le premier ministre Lucien Bouchard a bien défini l'objectif du sommet: créer un environnement social et économique adapté à la mondialisation de l'économie. Compétitivité, déréglementation, flexibilité, lutte au déficit, adaptation du rôle du gouvernement aux besoins de l'entreprise privée, voilà les maîtres-mots du néolibéralisme qui ont dominé son discours d'ouverture. Son économie " nouvelle " a tout à voir avec une économie déréglementée, avec une économie néolibérale.

Lucien Bouchard a livré, pour reprendre l'expression de Lorraine Pagé, présidente de la CEQ, un " discours néolibéral bien cuisiné ". Il a promis que le gouvernement ne ménagerait pas ses efforts pour créer l'environnement favorable aux affaires.

La déréglementation... ou le retour à la loi de la jungle du marché

Pour satisfaire les revendications patronales, le gouvernement ne se limite pas à des voeux pieux ou à des principes abstraits. Non, il promet que la déréglementation va se faire rapidement. Le gouvernement fera disparaître les décrets dans les industries du vêtement, du bois ouvré, du verre plat... Le patronat réclamait l'abolition de ces décrets pour pouvoir baisser les salaires... Des pans entiers de protection des travailleurs et des travailleuses seront alors abolis. Il promet de s'attaquer également à la déréglementation concernant la santé et la sécurité au travail. Les mauvaises surprises vont foisonner.

Pour le gouvernement Bouchard, l'objectif déficit zéro sera atteint par des coupures dans les dépenses sociales, par la privatisation d'entreprises publiques et par la tarification des services

Tout ce discours sur le nouveau rôle de l'État n'est que la couverture idéologique du démantèlement des services publics. Le gouvernement a refusé de s'engager à ne pas licencier dans les services publics. Si, comme le dit le président de la FTQ Clément Godbout, chaque milliard de dollars coupé dans le secteur public, c'est 12 000 personnes qui perdent leur emploi, le projet du gouvernement de couper 3 milliards de dollars d'ici les trois prochaines années pourrait provoquer la perte de 36 000 emplois dans le secteur public seulement, sans parler des effets multiplicateurs de telles mesures sur la hausse du chômage. Le gouvernement s'apprête aussi à revoir les conventions collectives du secteur public. Bernard Landry a été clair à ce propos avant même l'ouverture du sommet. De multiples tarifications des services publics sont à l'étude. La hausse des frais de scolarité dans les universités est envisagée pour décembre prochain... Au moins, les représentant-e-s étudiants au Sommet n'ont pas craint de dénoncer cette mesure et de se retirer face à l'intransigeance démontrée par le gouvernement Bouchard.

Pour les dirigeants syndicaux, ces réalités ne semblent pas peser suffisamment lourd sur les épaules des travailleurs et des travailleuses pour qu'ils songent à remettre en cause leur quête du Consensus à tout prix. Placer ces réalités entre parenthèses, ne pas jauger leurs effets sur l'emploi, c'est refuser de comprendre que le blocage essentiel à la reprise économique, c'est la concentration de la richesse au sommet de la pyramide sociale.

L'équité salariale... au secrétariat de la déréglementation

L'équité salariale n'était pas l'objet de discussion au sommet. Mais les patrons ont tout de même obtenu que les règlements liés au projet de loi fassent l'objet d'un examen du secrétariat à la déréglementation. Une loi déjà faiblarde... pour ce qui est de la défense de l'équité salariale pour les femmes voit un autre obstacle dressé sur la voie de son adoption. Une nouvelle menace d'édulcoration est là. Et il faut être un toxicomane du consensus pour ne voir là aucun danger...

Des objectifs pour l'emploi... qui acceptent des taux de chômage massif...

Quand les organisations syndicales ont annoncé que leur objectif en termes de création d'emplois pour l'an 2002 était le recul du chômage à 8%, on pouvait s'étonner d'un " tel réalisme " qui laisserait de centaines de milliers de chômeurs et de chômeuses sur le carreau. Mais on n'avait rien vu. Devant le refus du gouvernement d'accepter un objectif chiffré, les dirigeants syndicaux acceptèrent de faire un pas de plus... et de fixer comme objectif le recul du taux de chômage québécois, d'ici les trois prochaines années, au niveau de la moyenne canadienne, soit environ 10% de chômage. Il est vrai que lorsque l'on se fie aux patrons et à la concertation pour lutter contre le chômage, il est prudent de ne pas se fixer des objectifs trop élevés. D'ailleurs, si le gouvernement a hésité, c'est qu'il n'espérait qu'une diminution du chômage d'environ 0,1% par année d'ici la fin du siècle (cf. annexe 3 à la mise à jour du cadre financier du gouvernement du Québec).

Des moyens de lutte pour l'emploi qui endosse la logique patronale

a. La déclaration sur l'emploi, tout concéder à la logique patronale pour le mirage du partenariat

Dans cette déclaration, tout ce que le patronat semble concéder, c'est le rôle de partenaire aux organisations syndicales dans l'organisation du travail et dans le développement de la compétitivité des entreprises. Mais est-ce bien une concession? En fait, c'est une concession qui a comme objectif de détourner les organisations syndicales de leurs objectifs premiers. Les syndicats reconnaissent que les principes de productivité et de flexibilité des entreprises sont des facteurs essentiels à la croissance économique. Les syndicats acceptent de collaborer à la flexibilité organisationnelle, à la rentabilité des entreprises pour que ces dernières puissent faire face à la concurrence... Si le partenariat vise ses objectifs, on comprend que le patronat y voit son intérêt... Mais pour les travailleurs et les travailleuses, flexibilité, ça veut dire précarité; ça veut dire arbitraire patronal; ça veut dire mobilité et surcharge de travail... Compétitivité, cela a, le plus souvent, voulu dire des demandes de concessions salariales... Flexibilité, n'a-t-il pas été le maître-mot du discours patronal s'attaquant aux rigidités des conventions collectives... Cette déclaration, qui résument les grands principes de la collaboration patronale-syndicale, ne créera pas un seul emploi. Cette déclaration est un masque sur les intentions réelles du patronat et du gouvernement qui mènent un combat pour augmenter le taux d'exploitation des classes ouvrière et populaires, diminuer la protection sociale, précariser les emplois et utiliser le chômage massif pour exercer une pression à la baisse sur les salaires. Cette déclaration doit être dénoncée par tous et toutes les syndicalistes qui sont prêts à se tenir debout et à parler vrai...

b. Le partage de l'emploi

Le régime d'adhésion volontaire au partage du travail (tant pour l'entreprise que pour l'employé-e) n'est qu'une mesure favorisant la généralisation du travail à temps partiel et le développement de la précarité. La baisse du temps de travail n'est nullement accompagnée d'une clause d'embauche compensatoire obligatoire. Comment prétendre, sauf pour jeter de la poudre aux yeux, qu'une telle mesure vont déboucher sur la création le moindrement importante d'emplois. C'est pourquoi d'ailleurs, l'objectif n'est plus le plein emploi, mais un taux de chômage à 10%..

La réduction de la semaine de travail à 40 heures semble le seul gain de ce sommet. Mais sa portée reste limitée. Il va se faire de façon progressive sur les quatre prochaines années, sans embauche compensatoire obligatoire. Le secrétariat à la déréglementation risque de passer par là...

Quand l'économie sociale... plaît aux patrons

Le secteur de la santé a perdu plus de 13 000 emplois dans la dernière année. Maintenant, le gouvernement et le patronat découvrent l'économie sociale. Le zèle communautaire du gouvernement s'explique. L'économie sociale va l'aider à réaliser son objectif du déficit zéro. Le gouvernement se retire de différents domaines dans les secteurs de la santé et des services sociaux pour confier le travail à du cheap labor. Les gens d'affaires et les banquiers s'en réjouissent. Le gouvernement peut prétendre créer des emplois... Et il sauve de l'argent. (Avez-vous remarqué, comment les spécialistes de la communication du sommet additionnent toujours les emplois potentiellement créés sans jamais soustraire les emplois réellement supprimés par les coupures dans le secteur public. )

Les Larose, Godbout et compagnie abandonnent rapidement leur objectif de la redistribution de la richesse...

La redistribution de la richesse voilà qu'elle était l'axe de la plate-forme revendicative des centrales ces derniers mois. Puis, au fur et à mesure que l'échéance du sommet s'est rapprochée, les " responsables syndicaux " sont passés de la redistribution de la richesse au refus de toute baisse de la taxation des entreprises... Au sommet, le consensus s'est fait sur une baisse de la taxe sur la masse salariale pour les entreprises qui créeraient de nouveaux emplois. Tous les discours sur l'iniquité du régime fiscal ont été oubliés. Consensus oblige. Les patrons qui ont des affaires prospères seront recompensés...

La clause d'appauvrissement zéro... une revendication insuffisante...

En demandant la clause d'appauvrissement zéro pour les 20% les plus pauvres de la population, des groupes communautaires plaçaient, croyaient-ils, la barre suffisamment basse pour que le gouvernement accède à cette demande. En fait, se sont-ils évertués à répéter, il s'agit de cesser de frapper sur les plus démunis de la société. Le gouvernement s'est montré intraitable sur le fond et ratoureux sur la forme. En promettant l'appauvrissement zéro pour les inaptes au travail, il n'a aucunement rompu avec sa logique néolibérale. Il pourra continuer à couper 80% des personnes assistées sociales, qui sont, elles, aptes au travail. On est loin de la redistribution de la richesse. On est loin de la nécessité de faire payer les riches. De plus l'utilisation du fonds créés contre la pauvreté s'inscrit dans une logique de l'employabilité et du workfare qui vise essentiellement à rejeter sur le dos des personnes exclues la responsabilité du chômage. En souscrivant à une telle démarche, les organisations syndicales ont permis au gouvernement de sauver la face tout en ne cédant pas sur l'essentiel à une revendication plus que modeste.

Bouchard, toujours plus proche des patrons

Bouchard s'est rapproché des patrons. Et reprenant à leur compte le discours de Bouchard sur la compétitivité des entreprises et la nécessaire flexibilité, les dirigeants syndicaux l'ont suivi sur ce chemin désastreux. En moussant la solidarité syndicale-patronale, ils ont négligé la solidarité nécessaire avec les plus démunies de cette société. Ils ont donné à la jeunesse exclue, l 'image de leaders prêts à s'acoquiner avec les patrons. La solidarité syndicale-patronale, c'est la division dans nos rangs. Ce ne sont pas les pseudo-concessions des dernières minutes, traficotées secrètement qui nous empêcheront de voir dans ce sommet, le sommet des patrons. Ce sont les travailleurs, les travailleuses, les femmes et les jeunes, les personnes assistées sociales qui vont payer les coûts de ces consensus dans les mois à venir.

Bernard Rioux

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