LA JEUNESSE ÉTUDIANTE
DIT NON AUX COUPURES
La jeunesse étudiante du collégial, fin octobre, a amorcé un
mouvement de grève qui s'étend maintenant dans toutes les
villes du Québec. Les revendications étudiantes ont passé la
rampe du sommet économique du début novembre, lorsque les
dirigeant-e-s des fédérations étudiantes se sont retirés de
cette table de concertation. Ce geste, fortement médiatisé, est
apparu d'autant plus étonnant que le gouvernement et le patronat
obtenaient "un consensus" à peine déguisé de leurs
"partenaires" des centrales syndicales pour continuer
d'appliquer la politique néolibérale adoptée au premier sommet
de mars 96. Ce retrait de la table de concertation sociale et ce
mouvement de contestation des étudiants et des étudiantes
marquent le refus d'une partie importante de la jeunesse. C'est
un refus embarrassant pour un gouvernement qui proclame la
solidarité dans l'austérité: celle des étudiant-e-s, des
assistés sociaux, des chômeuses et des chômeurs, des personnes
âgées...
.
Les étudiants: Les revendication portent sur l'abolition de la "cote R", contre la hausse des "frais de scolarité", contre de nouvelles hausses des "frais afférents" et pour le retrait des récentes mesures administratives qui limitent encore davantage l'accès des étudiants à l'aide financière sous forme de prêts et de bourses. La nature des revendications montre bien que la mobilisation étudiante ne s'effectue pas sur "des demandes", mais plutôt sur la défense "d'acquis" déjà insuffisants. On lutte pour empêcher le gouvernement de détériorer la qualité de l'éducation et sabrer sur le droit et l'accès à l'éducation.
La "cote R". C'est une mesure de sélection qui s'ajoute à toutes les autres, dont le but est de rendre encore plus difficile l'accès aux programmes contingentés des universités. Il s'agit concrètement d'une mesure de classement ouvertement "élitiste" que les universités adoptent depuis septembre dernier. On avait déjà la "cote Z". Cette cote s'obtenait en prenant la note d'un étudiant et en la mettant en rapport avec la note moyenne de son groupe classe. Plus l'écart de l'étudiant s'élevait au-dessus de sa moyenne, plus augmentait sa "cote Z", favorisant d'autant sa possibilité d'être retenu dans les programmes contingentés. La "cote R" se base sur le même principe de discrimination, mais en ajoutant de l'odieux à ce qui était déjà répugnant. Comme pour la cote Z on établit un rapport entre la note de l'étudiant et la note moyenne du groupe classe. Ce qui varie, c'est l'évaluation de l'écart. Avec la cote R, la valeur de la moyenne du groupe classe est pondérée à la valeur moyenne des groupes sur une base nationale. Cette pseudo savante "comptabilité" veut tout simplement dire que la note d'un étudiant, si élevée soit-elle, deviendra "relativement basse" dans la cote (r) de sélection nationale si cet étudiant (du secondaire et du collégial) a fréquenté des écoles moins bien "cotées". L'inverse fait donc en sorte que les étudiants qui étudient dans des collèges privés ou publics qui n'acceptent que les "plus performants ou les plus riches" verront leur "cote R" s'enrichir par le seul fait d'appartenir à une classe d'élite...
Les étudiants: La "cote R" place dans des situations difficiles les Cegeps qui, pour se financer, acceptent des étudiants ou des étudiantes en deuxième et troisième tour. Cela explique peut-être le fait que quelques administrateurs dans certains Cegeps ferment les yeux sur la grève. Certains se sont même prononcés de façon favorables aux revendications étudiantes. Ce qui nous conduit sur la revendication concernant les "frais afférents" et autres frais déguisés qu'on ajoute aux frais d'inscription des cégépiens. La facturation grossit pour les étudiants parce que les directeurs des collèges acceptent de gérer des services à rabais, sans s'opposer aux compressions budgétaires imposés par les gouvernements. Les étudiants ne réussissent pas toujours à se démêler avec la rhétorique néolibérale dominante qui justifie les coupures et compression. Mais ils ne comprennent pas et ils n'ont pas à comprendre pourquoi ils auraient à payer davantage pour des services qui diminuent en quantité et en qualité avec un argent qu'ils n'ont pas. C'est l'autre volet. Par définition, les jeunes étudiants sont sans ressources. Ceux qui en ont, c'est par procuration; c'est l'argent des parents dans la mesure que ceux-ci ont un excédent. Lorsque le mouvement étudiant se bat pour freiner la hausse des frais de scolarité, surtout pour les études universitaires, c'est que les étudiants sont sans argent et les plus pauvres d'entre eux sont endettés pour des milliers de dollars. Depuis le début des années 90, pour compenser les coupures de subventions, le gouvernement permet aux universités de hausser les frais d'inscription. De là, cette lutte qui n'en finit plus du coté des universitaires en particulier, contre la hausse des frais de scolarité et pour un accès ouvert à l'aide financière aux études par les programmes de prêts et bourses.
Les étudiants: Des discours dans la démagogie pré-référendaire! Le PQ parlait aussi qu'il voulait faire un ménage dans l'économie. Souvenons-nous, quelques semaines avant le référendum, les coupures avaient commencé: fermeture d'hôpitaux, le virage ambulatoire et des millions de dollars dans l'éducation. Après l'échec du 31 octobre, il est vite apparu que la priorité de Bouchard, avant même d'être promulgué premier ministre, serait d'ajuster les pendules aux critères du néolibéralisme canadien et américain... l'éducation ni échapperait pas.
Les étudiants: Il y avait plus que des intentions annoncées. Comme il a été dit, le gouvernement avait mis en branle une série de coupures qui affectaient la santé, l'éducation, les assistées sociaux. Les femmes s'étaient mobilisées et du coté de leurs revendications, rien de concret n'était encore amorcé pour contrer la pauvreté. Ajoutons à cela toutes les compressions budgétaires venant d'Ottawa, et parmi celles-ci le retrait de quelques 150 millions de dollars en éducation. Le nouveau premier ministre Bouchard et le ministre Landry ne se sont pas mis en position de lutter contre la politique économique du fédéral. Au contraire, ils ont dit faisons pareil et convoquons un sommet dans lequel tous les invités accepterons volontairement le déficit zéro! Les militants étudiants ont vite compris que le gouvernement péquiste ne donnerait aucune suite positive aux réformes promises. C'est à partir de cette ompréhension que des collectifs comme le MDE (Montréal) et la Coalition Y (Québec) ont servi de catalyseur des mobilisations et des luttes qui sont donnés tout au cours de l'hiver: contre les coupures dans les programmes sociaux et en éducation, contre la hausse des frais afférents dans les Cegeps, etc..
Les étudiants: Évidemment, la mobilisation étudiante n'a pas empêché le pacte social du sommet et elle n'a pas mis un frein aux coupures du fédéral dans les programmes sociaux. A eux-seuls avec les assistés sociaux et le regroupement des femmes contre la pauvreté, les cégépiens mobilisés ne peuvent faire tourner le vent néo-libéral! Mais un premier pas important s'est franchi, celui de faire progresser la prise de conscience des militants des cégeps sur l'inacceptable des positions patronales et gouvernementales mais aussi sur le potentiel de révolte qui couve dans la jeunesse.
La mobilisation étudiante a rebondi cet automne, plus forte qu'en février. Le P.Q. se permet même le luxe d'annoncer de prochaines compressions de l'ordre de 700 millions en éducation. Concernant vos revendications, la ministre Marois reproche aux étudiant-e-s d'être en grève par rapport à des décisions qui se prendront plus tard, en décembre. Comment comprenez-vous la vague grandissante de la grève dans les cégeps?
Les étudiants: Le mouvement de grève, massif dans les votes et actif dans ses formes de lutte démontre que les jeunes ne croient pas ce que disent les politiciens. Jamais dans les cegeps on aura vu de si grosses assemblés: 1000, 2000 et jusqu'à 3000 étudiants et étudiantes qui discutent et qui votent massivement pour la grève. Et qu'on n'aille surtout pas croire qu'a la tête de ce mouvement se trouveraient des organisations bien structurées et avec des perspectives stratégiques bien définies... Au contraire, c'est dans souvent dans un fouillis organisationnel national et avec des équipes de dirigeants locaux sans expérience que s'opère cet exercice démocratique des collégiens. S'appuyant sur les comités de grèves locaux, plusieurs associations font l'expérience de la grève active: occupation du Cégep, occupation de l'administration, manifestations dans la rue, occupation d'édifices publics, manifestations nationales devant l'Assemblée nationale.
Les étudiants: Nous le voulons. C'est une question de temps et d'appuis. Le mouvement étudiant collégial, tout seul, ne peut pas freiner la politique du gouvernement. Il est urgent et nécessaire que les universitaires prennent le relais. Des votes de grèves sont prévus du coté de quelques universités. Par exemple, les étudiants de l'UQAM, dans certaines disciplines, se prononceront la troisième semaine de novembre. Sans doute est-ce un peu tard, la session de l'automne tire à sa fin. Mais c'est mieux que l'inaction, il faut étendre le mouvement et continuer à le faire rebondir, même si les associations du collégial ramènent les étudiants en salle de classe pour préparer les derniers examens. La mobilisation étudiante actuelle et des semaines à venir donne un sérieux coup de semonce au gouvernement; espérons qu'il comprendra que les étudiants seront vigilants et qu'ils ne croient plus au père Noël.
Les étudiants: Mis à part une certaine bienveillance paternaliste de quelques administrations locales, on a obtenu l'appui politique des fédérations syndicales des enseignants de Cegep: la FNEEQ affiliée à la CSN, la FAC et la FEQ de la CEQ. Dans la grande majorité des cas, là où se sont pris les votes de grève, les syndicats locaux manifestent un appui solidaire aux revendications et souvent aux formes de luttes adoptées par les assemblée étudiantes. Quant à la couverture des medias d'information, peut-on leur reprocher une vision tronquée des enjeux et des conséquences des attaques néolibérales concernant l'éducation? Peut-on leur demander de dire ce que n'ose pas analyser les intellectuels ni dénoncer les dirigeants syndicaux?
Pour faire reculer le gouvernement, le mouvement étudiant doit se gagner des appuis et les enraciner dans les mouvements sociaux et les syndicats. La lutte et la mobilisation doit dépasser le cadre de l'automne pour arriver à cet objectif. On ne peut, du jour au lendemain renverser les consensus et les accords gouvernement/patronat/ centrales syndicales. Ce pacte freine les mobilisations et les revendications les plus élémentaires.
Une autre raison s'ajoute à tout cela et qui fait voir la nécessité d'une stratégie de mobilisation qui s'échelonne dans le temps. C'est le fait que le mouvement de grève en cours repose sur les épaules des comités de mobilisation de chaque association locale. La convocation des assemblées, l'information sur les revendications, l'encadrement de l'action, tout cela ne vient pas d'un encadrement national... Ce qui arrive dans le mouvement collégial est le résultat de la détermination et les initiatives d'une poignée de militants qui ont fait rebondir la mobilisation de l'hiver passé dans l'échéancier politique du 2ième sommet.
Les étudiants: Il le faut et c'est possible. La mobilisation commencée depuis trois semaines a trouvé des relais dans le mouvement collégial et tout laisse entrevoir qu'elle culminera, cet automne, dans quelques universités. L'expérience en cours révèle l'immense potentiel de mobilisation et de révolte de la jeunesse. Rien n'indique que cette vague soit sur le point de se rompre. Ce qu'il faut, c'est de favoriser son expression. Nous pensons, en ce sens, que les militants étudiants actifs et les plus conscients ont un rôle important à jouer d'ici les prochains mois. Leur tâche ne consistera pas uniquement d'être des agitateurs, mais aussi des organisateurs qui regroupent, élargissent et unifient les forces. Les comités de mobilisations qui ont encadré action ont, du même coup, formé une couche élargie de militants et de militantes susceptibles de préparer l'étape qui vient.