Le mouvement étudiant, après la grève.....


Le 25 novembre dernier, le même jour du "retour" en classe,
La Gauche a fait une deuxième entrevue avec Jean-Pierre, l'un des étudiants rencontrés précédemment. On a assisté au Québec à une vague de grève et de contestation étudiante comme il ne s'en était pas vu depuis les années 70. Ces trois semaines de grève intensive des collégiennes et des collégiens du Québec ont produit des échos. Ce qui, il y a un mois, semblait impossible est en train d'arriver: une grogne a commencé à sourdre dans les rangs des syndicats de la fonction publique. Le consensus social du dernier Sommet économique est dorénavant remis en question. Le NON qu'ont fait retentir les étudiants devient celui des travailleuses et les travailleurs qui refusent d'être les boucs émissaires des milliards de dollars de coupures, du fameux déficit zéro. Pour éviter un débordement, les directions des centrales syndicales ont organisé une manifestation nationale de protestation contre la volonté du gouvernement d'opérer de nouvelles coupures et d'aller puiser des sommes énormes dans les fonds de retraite des travailleuses et des travailleurs de la fonction publique. Enfin, au moment d'écrire ces lignes, on apprend que les organisations syndicales de toutes les centrales forment un Front Commun et elles lancent le mot d'ordre de grève pour les 450,000 employé(e)s du secteur public.

La Gauche : Comment expliquer "la fin de la grève" des collégiens et des collégiennes, alors que la mobilisation s'étend au sein des autres mouvements sociaux?

J.P. :
Il est vrai que le mouvement de grève des étudiantes et des étudiants des Cégeps a pris fin vendredi dernier. Reste une exception: l'association étudiante du Cegep Marie-Victorin qui est toujours en grève!
Il importe d'analyser la situation. La fin de la grève est loin d'indiquer un processus de capitulation de la part des associations étudiantes qui se sont mobilisées au cours du mois de novembre. On n'a pas fini d'utiliser des moyens de pression et il est presqu'assuré que le mouvement va rapidement se réanimer si les travailleurs et les travailleuses se mettent en mouvement pour se battre contre les politiques du gouvernement Bouchard.

La Gauche : Qu'est-ce donc qui explique "le retour en classe"?

J.P. :
Différents facteurs sont intervenus. En premier lieu, Madame Marois, ministre de l'éducation, a été assez habile pour laisser tomber quelques miettes. Lundi le 18 novembre, la ministre a fait une conférence de presse annonçant que son gouvernement s'engageait à maintenir "gelés" les frais de scolarité ainsi que les "frais afférents" et ce, pour la durée du mandat actuel de son gouvernement. Madame Marois a su choisir son moment pour offrir cette petite ouverture. Les étudiants universitaires étaient sur le point de prendre un vote de grève pour se joindre à la lutte... Or, la principale revendication des universitaires portait sur le maintien du gel des frais de scolarité. Ceci n'a pas empêché que plusieurs disciplines, dans quelques universités (Montréal, UQAM, McGill et Concordia), se joignent au mouvement de grève (mercredi, jeudi et vendredi). Mais il est évident que la ministre a été assez habile pour couper l'élan qui aurait pu se prendre du côté des étudiantes et des étudiants des universités. Voilà pour les miettes que Madame Marois a fait tomber dans le but de casser le mouvement. Mais il n'y avait pas seulement, dans cette déclaration, une main qui lançait des miettes! Il y avait aussi l'autre main, celle qui gratte les sous et qui s'appuie sur les divisions ethniques existantes. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'annonce de la Ministre de doubler les frais de scolarité pour une clientèle captive: les étudiants canadiens... non québécois! L'imagination de la ministre est fertile pour justifier les hausses. Il faut peut-être s'attendre que la prochaine pirouette de la ministre, pour hausser les frais, consistera à "corriger" cette injustice en doublant les frais de scolarité de tous les étudiants et étudiantes!
C'est de mauvais gré que les associations étudiantes du collégial ont décidé de reprendre les cours. Les assemblées ont considéré qu'il serait difficile de rester en grève sans le relais attendu du côté des universités. Ajoutons, dans de telles circonstances, que le chantage des 82 jours, pour valider une session, a eu du poid pour justifier la fin de la grève. Cependant, il serait faux de croire que les collégiennes et les collégiens auraient vu de grands gains dans l'engagement de la Ministre. Plusieurs sont plutôt furieux devant la politique "des amandes" que la ministre veut faire payer aux étudiants et aux étudiantes qui ont des échecs. Le gouvernement, en matière d'éducation comme dans d'autres domaines, a une politique de classe. Au lieu d'aller chercher l'argent où il se trouve, dans le profits faramineux des capitalistes et des spéculateurs, il frappe les plus faibles, les plus opprimés: ceux et celles-là mêmes que le système déclassifie et appauvrit. Le premier Ministre Bouchard appelle cela de la "solidarité".

La Gauche : Faut-il comprendre que les associations étudiantes seront encore mobilisées pour relancer le mouvement au cours de l'hiver? Quels rôles ont joué dans la grève (et joueront) les Fédérations comme la FEUQ et la FECQ?

J.P. :
Commençons par préciser certaines choses concernant la mobilisation étudiante et les Fédérations existantes. Tout d'abord, rappelons que l'éclatement de l'ANEEQ, dans les années 90, a affaibli l'ensemble du mouvement étudiant dans sa capacité de mener de front les luttes qui se seraient imposées pour freiner les politiques d'austérité et de compression budgétaire dans l'éducation. Les Fédérations qui sont nées de cet éclatement (et des luttes fractionnelles) ont mis au monde des dirigeants et des orientations qui s'approchent davantage du programme des jeunes péquistes et de la jeunesse du PLQ... que des besoins et des revendications des étudiantes et étudiants du collégial et de l'université. Ce qui explique, entre autres, que quelques associations étudiantes du collégial sont "autonomes"... Ce qui veut dire qu'elles refusent de "fédérer" leurs associations à la FEUQ ou à la FECQ. La situation devient encore plus complexe lorsqu'on essaie de démêler toutes les contradictions qui traversent les regroupements étudiants des universités, divisés par disciplines, en raison du fait que ni l'une ni l'autre des Fédérations existantes n'est à la hauteur des combats qu'il faudrait mener.

La Gauche : Veux-tu dire que ni la FEUQ, ni la FECQ se trouvait à la tête de la lutte étudiante de cet automne? Qui donc dirigeait, orientait et négociait?

J.P.:
La question fournit la réponse. Les dirigeants des Fédérations existantes ne furent ni les initiateurs, ni les dirigeants réels de la mobilisation que nous avons connu. Il est vrai que la grève et la colère des étudiantes et des étudiants les ont obligés à s'en mêler. Voyons dans quel sens. Ils se sont présentés, sans mandat, devant leurs amis au gouvernement pour jouer le rôle de négociateurs. Belles perches pour la ministre Marois qui se trouve à l'aise avec ces jeunes cravatés. Du même coup, l'excuse était bonne pour la ministre et de refuser de reconnaître et de discuter avec les véritables dirigeants: les délégué(e)s des comités de mobilisation à la Coordination Nationale. Et si on veut expliquer pourquoi la mobilisation n'a pas entraîné les universitaires dans la lutte, il est insuffisant d'invoquer le discours et les miettes de la ministre Marois. Il y a lieu de se demander si les dirigeants de la FEUQ et de la FECQ (comme ceux de la CADEUL, à Laval) n'auraient pas joué un rôle d'éteignoir à la place d'informer et de mobiliser.

Comme il a été dit, dans la première entrevue, le déclenchement et la force de la mobilisation étudiante sont concrètement liés à l'action d'une poignée de militantes et de militants organisés dans le MDE. Ce regroupement militant, depuis un an, avance des analyses, des revendications et des perspectives de lutte. C'est le MDE qui, avant la tenue du Sommet d'octobre, a avancé le mot d'ordre de grève et qui, le premier, a obtenu ce mandat dans les associations étudiantes où ses militantes et ses militants sont implantés. Il n'y pas lieu de répéter ce qui s'est dit et ce qui est connu pour montrer comme la mobilisation s'est élargie, dans des formes militantes, sur les mots d'ordre et sur les revendications proposées par le MDE.

La Gauche : D'heures en heures la situation évolue dans les rapport de force entre le gouvernement et l'ensemble des syndicats de la fonction publique. Un Front Commun est en train de se mettre en place et des votes de grève vont être pris. Crois-tu que le mouvement étudiant, par ses comités de mobilisation va entrer dans la mêlée?

J.P.:
On revient à ce que je disais au début. Il y a lieu de penser, à tout le moins dans le secteur de l'éducation, que là où des alliances et des solidarités se sont tissées au cours de la grève étudiante qu'il y aura des gestes de retour pour soutenir les syndicats. C'est évident que les gains syndicaux, s'ils tiennent le coup, auront des effets positifs pour tous ceux et celles qui subissent l'offensive patronale et gouvernementale. C'est pourquoi il faudra expliquer aux militantes et aux militants étudiants qu'il est important d'entrer dans la lutte.
Cependant, si le mouvement étudiant veut continuer à se battre et enregistrer des gains sur ses revendications spécifiques, il importe qu'il tire profit de la mobilisation actuelle pour refonder son organisation nationale. La pratique démontre que la FEUQ et la FECQ ne sont pas à la hauteur et que dans la conjoncture actuelle, elles risquent plutôt de jouer un rôle de frein que de catalyseur des luttes. Cela ne veut pas dire qu'il faut perdre du temps et ses forces dans des luttes fractionnelles. Mais il faut que le mouvement et ses militants se donnent des moyens aptes à neutraliser et à forcer la main des dirigeants la FEUQ et de la FECQ. L'un des moyens est de former une nouvelle fédération nationale qui centraliserait les revendications et les luttes.
Actuellement, le MDE lance une campagne pour recruter les associations indépendantes et pour que le MDE devienne cette Fédération. Cette démarche, me semble-t-il, doit être soutenue. En effet, quoiqu'il advienne au cours de la mobilisation syndicale, il importe que les étudiantes et les étudiants qui ont joué un rôle actif dans la dernière grtève, puissent se retrouver et se reconnaître sur une base et organisationnelle commune afin de maintenir la bataille entreprise. Dans le contexte de riposte actuelle contre les mesures d'austérité, le MDE a joué un rôle de premier plan. Il a donc toute la légitimité nécessaire pour favoriser le processus de recomposition des organisations étudiantes sur une plate-forme militante.


Propos recueillis par Jean-Jacques Roy
Québec le 11/27/96

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