Naissance du syndicalisme européen
Cela s'est passé chez Renault à Vílvorde
(près de Bruxelles) en Belgique.

 

Le 27 février, à 17 h, des bruits courent que I'usine va être fermée. La grève est immédiate. Le stock des voitures terminées qui, depuis le matin, était en train d'être évacué par la direction, est bloqué et pris comme trésor de guerre. L'usine est occupée et barricadée. Les travailleurs descendent dans la rue pour leur première manifestation dans la ville. D'autres se précipitent pour intercepter le patron qui tient une conférence de presse au Hilton, I'hôtel chic de la capitale.

Ainsi, démarre un mouvement qui fera date dans I'histoire sociale : il deviendra la première véritable grève européenne.

C'est avec la rage au coeur, que la riposte s'enclenche. La conscience de classe bondit. Pour ce qui concerne la rage : en 1993, ils avaient, bon gré mal gré, accepté la flexibilisation du temps de travail (durée annuelle restant égale, mais une journée de travail comporte désormais neuf heures, et les semaines de trois jours, de quatre jours et de cinq jours s'alternent. Au gré du marché et du patron). « Pour sauver I'usine... ». Rien n'est sauvé. Première leçon de choses !

La deuxième : aucune norme contraignante n'existe qui puisse limiter la toute puissance de la multinationale (la démagogie de I'OCDE, agence du grand capital occidental, se dégonfle).

La troisième : sur le plan institutionnel, l'Europe sociale est inexistante. Les règles sont minces et, si elles existent, elles ne sont, de surcroît, pas respectées . Ainsi en va-t-il de I'information préalable au conseil d'entre prise européen. Par contre, l'UE pousse jusqu'au bout la concurrence entre classes ouvrières : ainsi apprend-on que le gouvernement espagnol, aidé par la Commission européenne, subventionne I'usine de Renault en Espagne pour augmenter sa capacité productive !

La rage et la perplexité se sont vite transformées en une riposte raisonnée. I1 faut repartir de loin. Ne pas se laisser abattre. L'usine n'avait plus connu de grande grève depuis 1979 où le temps de travail était passé de 39 h à 37 h par semaine sans perte de salaire avec un effort acharné pour contrôler les cadences. Depuis, il y a eu la convention collective de 1993 sur la flexibilité : une défaite... Mais le taux de syndicalisation est élevé. L'unité syndicale (socialiste, démochrétien, libéraux) se réalise vite. L'action est forte. La leçon d'autres expériences a été assimilée : I'occupation d'usine s'accompagne tout de suite d'actions qui s'adressent au grand public. Les pouvoirs publics s'émeuvent. Mais les travailleurs ne sont pas dupes. Toujours dans la foulée de la « marche blanche » et de la manifestation de Clabecq, la lutte acquiert une résonance morale forte dans le pays. Elle n'est pas isolée. Au contraire.

Reste le volet européen. Dès le 28 février, il y a un communiqué de presse émanant de la CFDT de Renault-Billancourt qui refusera d'accepter le travail délocalisé en provenance de Vilvorde. A Cléon, il y a une première action de solidarité. Soulagement, car on connaît le « produire français » que la CGT avait inculqué pendant des années aux travailleurs en France. Mais de toute façon, mieux vaut aller sur place. La première descente est à Douai : I'accueil y est mitigé ; les travailleurs ont peur; une douche froide. Puis, descente sur Paris. Les fraternisations se multiplient avec les « Renault » en France; Mais aussi avec le public français : croissants et café des habitants lors de I'occupation d'un centre de distribution.

Quelque chose a décidément changé dans le « climat » en Europe. I1 faut dire que le seigneur Schweitzer, patron de Renault, ex-chef de cabinet du socialiste Fabius, a la gueule arrogante de I'emploi. Une vraie incitation à la lutte de classe. En plus, les délégués français le savaient depuis quelque temps : après Vilvorde, ce sera aux usines françaises d'être rationalisées.

Voilà que le syndicalisme européen vient de naître, de la base, dans I'action, transversalement.

L'Acte est daté et signé.

Le 3 mars, les délégations syndicales de toutes les usines du groupe Renault (sauf celle de Slovénie qui sera présente à la manifestation des 70 000 à Bruxelles, le 16 mars) se réunissent et publient un communiqué de presse. Elles y expriment leur volonté de s'opposer à la fermeture à Vilvorde et au plan de rationalisation en France. Elles dressent un plan d'action : délégation commune au conseil d'entreprise du groupe (6 mars), et une grande première : une heure de grève dans tous les établissements du groupe Renault en Europe alors que I'usine en Belgique reste occupée et tout le secteur automobile en Belgique participera à I'action. Puis, une grande manifestation à Paris, le 14 mars.

Mais ensuite? Quels objectifs ?

Une idée qui perce, c'est une réduction radicale du temps de travail dans tous les établissements du groupe, sans fermeture, sans délocalisation et avec maintien de I'emploi. Et du salaire ?

Mais tout de suite, le problème de la concurrence acharnée entre grands groupes de I'automobile sur le marché européen (et qui se répercute sur les classes ouvrières), se pose.

Donc : il faudrait que cela se fasse dans I'ensemble du secteur automobile dans I'UE. Mais au niveau de l'union Européenne, l'Europe sociale n'existe pas. Il y a rien dans les traités. Et où est la CES, la confédération des syndicats européens, dans tout cela ? Légalement, il n'y a rien sur quoi on puisse s'appuyer : pas de pouvoir au conseil d'entreprise européen. Le bilan de la CES, des gouvernements avec des ministres socialistes, les membres de la Commission européenne (dont la moitié a une carte PS en poche) est un désastre.

Alors, c'est l'impuissance ?

Pas du tout

II suffit que les directions syndicales des Confédérations syndicales exigent de leurs gouvernements, en premier lieu, de leurs « amis politiques » (sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens), qu'ils bloquent les réunions de la Conférence intergouvernementale. Qu'ils refusent de collaborer à la révision du traité de Maastricht et à la mise en place de l'Union monétaire si, au préalable, le Conseil des ministres européens n'adopte pas quelques règles sociales élémentaires : un droit de veto suspensif des délégués des travailleurs face aux fermetures; I'instauration d'une information préalable et dans les délais de toute mesure de licenciements collectifs; qu'en cas de licenciement, de restructuration d'entreprises qui ne sont pas sans difficulté, il y ait obligation Iégale de payer des indemnités importantes, de rembourser toutes les aides perçues, que le coût des licenciements soit porté par I'entreprise et pas par la collectivité (chômage, pension, etc.), que I'entreprise paye les plans sociaux pour la réinsertion des travailleurs. Par ailleurs, que le conseil des ministres européen adopte un règlement (= une loi contraignante sur le plan national) instaurant la semaine de 35 heures sans perte de salaire.

Les « Renault » n'ont pas seulement créé le syndicalisme européen. Ils ont aussi montré I'urgence d'une solution européenne au chômage et dévoilé les mécanismes institutionnels pour y arriver.

par François Vercammen

(tiré d'Inprecor, avril 1997)

 

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