Face aux attaques du gouvernement Bouchard

Réflexions sur la situation
du mouvement syndical
et des mouvements sociaux

Lors du dernier sommet économique, les groupes populaires et les groupes de femmes soutenus par une coalition large ont opposé à l’objectif du déficit zéro celui de l'appauvrissement zéro. Le gouvernement Bouchard et les représentants patronaux n’ont rien voulu savoir. Les centrales syndicales ont embarqué dans le bateau de la concertation et ont accepté l’objectif du déficit zéro même si elles ne pouvaient ignorer qu’en acceptant cet objectif cela entraînait au bout du compte des pertes massives d'emplois dans le secteur de l'éducation et de la santé et l’appauvrissement des plus démuni-e-s vivant de l'aide sociale.

Ne pas oublier le contexte international

En opposant au déficit zéro la revendication de l'appauvrissement zéro, la coalition populaire et des femmes posait le problème de l'appauvrissement et de l'exclusion sociale.

Certes, il faut dénoncer les profits exorbitants des institutions financières. Certes il faut exiger une fiscalité juste mais il faut replacer notre analyse dans son contexte international. Avec la mondialisation de l'économie, la stratégie impérialiste internationale vise à détériorer les conditions de vie, d’emploi et de travail la classe ouvrière. C’est cela le néolibéralisme, c’est cela les conséquences de l'ALENA.

La lutte contre l'adhésion du Canada à l'Aléna s'est terminée par une défaite importante. Le PLC de Chrétien nous a menti sur toute la ligne sur cette question et, enfin, monsieur Chrétien a signé l'accord de libre-échange.

Les transformations sociales vécues durant les années 90 ont été attribuées à la lutte au déficit zéro. Mais, en fait, pour assurer à la bourgeoisie canadienne (et aux bourgeois québécois) une place au soleil sur le marché mondial, il fallait attaquer de front les acquis sociaux de la classe ouvrière, créer davantage de chômage et baisser substantiellement les salaires. Voilà les véritables causes des attaques actuelles, car vivre avec un déficit n'a jamais dérangé la bourgeoisie.

Des transformations profondes dans la situation du mouvement ouvrier

Autre élément de la conjoncture syndicale à tenir en compte ce sont les transformations importantes qui bouleversent actuellement le mouvement ouvrier. Ces transformations d'ordre sociologique vont, à court ou à moyen terme, influencer sa composition, son organisation et ses formes de luttes.

Le premier élément à mentionner, c'est l'exclusion sociale des jeunes. Massivement, les jeunes ne se retrouvent pas dans la classe ouvrière organisée. Ils n'ont pas d’emplois syndiqués. La conséquence logique est le vieillissement des travailleurs et des travailleuses syndiqués, avec les traits qui caractérisent le vieillissement : l'installation dans le confort, la perte de motivation, la routine, l'ennui, les problèmes de santé et le désintéressement des activités syndicales et militantes.

L'apparition de la robotique et de la bureautique a, dans un contexte de croissance ralentie, favorisé le développement d’un chômage massif permanent. L'introduction de nouvelles technologies, dans un contexte où la réduction du temps de travail se fait par la croissance du chômage et la généralisation du travail précaire, débouche sur le gonflement des rangs des exclu-e-s. Les gens peu ou sous scolarisées sont rapidement éliminé-e-s du marché du travail.

Les formes de travail et d'organisation sont en voie de transformation. Le travail autonome, fait souvent à domicile, occupe de plus en plus de gens. Le travail à temps partiel est généralisé. Seules les industries de pointe se développent, de même que les PPE et PME centrées sur des créneaux très spécialisés.

Dans le secteur de la santé

Dans le secteur de la santé, l'offensive est menée tout azimut. La situation vécue est difficilement comprise par les travailleuses et les travailleurs de ce secteur. En général c'est le brouillard total. Pourquoi? La profondeur de l'offensive n'est pas comprise car l’objectif du déficit zéro a été intériorisé. Les centrales syndicales ont grandement facilité cette culpabilisation en acceptant de partager cet objectif avec le gouvernement.

Mais les millions coupés par Rochon, mois après mois, n'ont pas fini de faire leurs oeuvres surtout concernant la retraite. Les gens pensent encore que le gouvernement va remplacer les départs à la retraite. Les départs sont si nombreux que les gens ne peuvent envisager le travail à faire après les départs. Les plus grosses illusions se situent à ce niveau. L'ampleur de l'offensive gouvernementale n’est pas comprise car on ne peut s’imaginer pouvoir continuer le travail sans les remplacements. C'est trop gros. Mais cette faiblesse recèle un potentiel petit mais réel, de mécontentement et de mouvements spontanés d'écoeurement aigu. Ces actes peuvent être imprévisibles, sans objectifs, et sans suite; à moins qu'un débat réel débouche sur une lutte d'ampleur contre les coupures.

Les prochaines formes de lutte devront cependant être nouvelles. Les gens sont de plus en plus instruits et de plus en plus conscients de l'importance du rapport de force à développer pour amener le gouvernement à renoncer à ses politiques. Alors, il faudra pour mobiliser convaincre les travailleuses et les travailleurs de la possibilité de gagner par des formes d'actions nouvelles.

Les propositions d’actions sur le terrain politique commencent à être mieux reçues quand elles sont posées comme une contribution au développement d’un rapport de force. Plusieurs militants et militantes ont reproché à monsieur Larose, durant la dernière négo, de crier sur tous les toits son appui inconditionnel à l'indépendance. Plusieurs de ses mêmes militants et militantes sont très réticent-e-s à voter pour le Bloc durant ces élections fédérales.

La régionalisation comme piège antidémocratique

La régionalisation des services de santé constitue une autre axe de la stratégie gouvernementale. En plus du pelletage des dépenses à des paliers inférieurs de pouvoirs, la régionalisation permet d’opérer une nouvelle division du travail: les orientations politiques au bureau du ministre, les jobs de bras et les coupures aux régies régionales. Ce pouvoir factice des régies régionales est loin d'être bien compris. Beaucoup pensent pouvoir gérer régionalement. Mais la régionalisation ouvre, en fait, la voie à la discrimination dans les services de santé. Plus de services en cancérologie dans une région, plus en santé mentale dans une autre région, pourtant le cancer et la santé mentale se vivent au niveau de l'ensemble du territoire du Québec.

En plus du pouvoir qu'elles n'ont pas, les régies régionales véhiculent l'illusion de la participation. Les groupes de femmes et les groupes communautaires en santé mentale participent de cette illusion. Certain-e-s y voient un moyen de réellement dire un mot, même de lutter contre le néolibéralisme à leur niveau; d'autres comprennent la nécessité des luttes mais défendent la position d'être aux régies régionales pour être bien informé. Les syndicats CSN participent aux régies régionales dans cette perspective. Penser qu'on peut changer les choses dans une place aux pouvoirs factices provoque des divisions entre les groupes et sème des illusions sur la situation.

C'est au niveau régional que l'économie sociale pense trouver des oreilles attentives. L'avenir risque de voir les régies régionales de plus en plus impliquées dans les différents projets; toujours dans un but de rentabilisation. Il y a l'aide domestique et le suivi à domicile. Il y a aussi la réadaptation. Mais, souvent le discours sirupeux qui est avancé est celui de l'approche communautaire : exemple démantibuler un gros hôpital comme Robert-Giffard pour référer les bénéficiaires dans la communauté, lire des familles d'accueil privées, lire sans suivi, lire avec peu de ressources en réadaptation.

Déjà la régionalisation a été expérimenté dans les buanderies. Les grands laboratoires privés de Montréal tentent de s'accaparer le marché et de concurrencer les laboratoires des hôpitaux. La modernisation joue contre ces derniers car la technologie permet des expertises rapides et avec un minimum de ressources humaines. Les prochaines étapes viseront l'entretien ménager, les métiers et les cuisines et les cafétérias.

Et que dire du virage ambulatoire. Certes les changements technologiques permettent des soins plus efficaces mais les conséquences sur les familles, sur les dangers de récidive, sur le fardeau des femmes commencent à être connues. A titre d'exemple à l'Enfant-Jésus, il y aurait eu 7041 réadmissions, suite à l'application du virage ambulatoire. C'est très efficace... Mais ce qui a été escamoté dans ce débat ce sont les rôles des médecins, des spécialistes et des trusts pharmaceutiques.

Les attaques dans la fonction publique sont loin d'être terminées. Le gouvernement annonce déjà ces enjeux pour les négociations de 98. La convention finit en juin 98. Il vise l'assurance-santé. Au lieu de deux ans payés à 80% en cas de maladie, le gouvernement va tenter de récupérer 100 millions en baissant à 6 mois. En plus de s'attaquer à leur job, le gouvernement remet maintenant en question la santé de ses travailleurs et travailleuses déjà très accablé-e-s et déjà surchargé-e-s. Il les rend malade en niant leur droit au travail et les achève en niant leurs droits acquis en santé.

Secteur privé

Le secteur privé s'est fait petit depuis la lutte pour les réouvertures de conventions dans les années 70. Les grandes grèves exemplaires ont aussi disparues du paysage politique. Actuellement les secteurs en effervescence demeurent celui des institutions financières : la Laurentienne et aussi caisse par caisse le mouvement Desjardins. La syndicalisation a aussi connu des percées dans l'alimentation chez les magasins comme IGA, Provigo à Montréal. Les chauffeurs de taxi luttent aussi pour modifier le code du travail afin de leur permettre le droit à se syndiquer. C'est la FTQ qui, à l'heure actuelle, bénéficie de ses retombées. Mais la syndicalisation demeure difficile, les unités d'accréditation sont de plus en plus petites, demandent du temps et beaucoup d'argent en suivi. C'est pourquoi la FTQ demande la syndicalisation multipatronale afin de faciliter syndicalisation et négociation.

La condition des femmes

En 95 : les marcheuses. En 96 : la Vigile. En 97 : le jeu de groupe. La mobilisation des femmes contre la pauvreté demeure des moments inoubliables de mobilisation mais la marche de l'espoir n'est plus. Les femmes n'ont rien gagné, leur pauvreté s'est aggravée.

Premier échec : le gouvernement rit d'elles avec les négociations sans fin, sans mandat, sans argent sur l'économie sociale. C'était l'espoir d'avoir enfin une job réelle autre que les programmes PAYE. Mais les projets tardent à être discutés parce que dans un premier temps il a fallu établir des critères d'évaluation. Par chance, des militantes femmes et aussi syndicales ont réussi à arracher que les projets ne doivent pas pallier à la fermeture de postes syndiqués. Ensuite les fonds pour subventionner les projets étaient pris dans d'autres fonds de l'État.

Chevrette fait miroiter avec la régionalisation la possible création de fonds régionaux pour l'économie sociale. Ce sont tous les fonds existants unifiés en un seul fonds: un gros investissement... Les projets sont encore embryonnaires.

Second échec : beaucoup de femmes sous l'effet de la mobilisation se sont investies dans les activités régionales... des régies régionales. Elles se sont faites récupérer: leur présence cautionne le gouvernement. Il est difficile d’arriver à des consensus. Les argents sont accordés à l'un au détriment des autres. La Marche avec les regroupements nationaux sont vu d'un côté; elles, elles font le travail régional. Une belle division entre les groupes de femmes.

Troisième échec : la participation au sommet. Même si le message est passé : les groupes de femmes ont eu bien peu de poids dans les discussions. Elles ont servi de caution morale aux gros bourgeois confortablement assis. La sortie du sommet avant la fin sauvegardait l'aspect militant. Mais un contre-sommet aurait vraiment permis d’opposer un discours clair aux politiques gouvernementales. Mais voilà ce qu'il manquait : une analyse claire de la participation au sommet bourgeois.

La faiblesse du discours féministe a entraîné un épuisement et une certaine démobilisation : résultat : en 97, les femmes sont invitées à jouer à un jeu de société, un jeu de conscientisation mais un simple jeu quand même. D'une marche de 20,000 nous finissons par un jeu toute seule dans notre salon...

L'organisation de la marche internationale de l'an 2000 demeure cependant une objectif de travail. Avec l'analyse du début sur l'Aléna, cette initiative peut réussir à remobiliser avec une analyse plus globale de la situation de pauvreté des femmes partout dans le monde. C'est un espoir.

Ginette Lewis

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