Congo/ex-Zaïre
Les défis de l'Alliance

Le nouveau régime mis en place par l'Alliance va être confronté à des défis majeurs s'il veut comme il le prétend, réaliser une politique de satisfaction des besoins sociaux dans le cadre du respect des lois du marché et du néolibéralisme triomphant sur le plan mondial. L'immensité de la tâche de reconstruction est évidente.

En même temps, les richesses matérielles et humaines du Congo-Zaïre sont colossales. Le nouveau régime est en principe en mesure de poser les conditions au capital international qui veut faire à nouveau de « bonnes affaires » au Congo. Une série de mesures progressistes pourraient être mises en oeuvre. Nous voudrions dans le cadre d'un dialogue entre militant(e)s antiimpérialistes et progressistes avancer certaines pistes pour débattre.

La première pourrait concerner une réforme monétaire qui viserait à faire chuter le rythme effréné d'inflation des prix de manière à protéger le pouvoir d'achat de la population et à favoriser la reprise des activités économiques, tant celles destinées au marché intérieur que celles destinées à générer des revenus d'exportation. Réforme monétaire redistributive en faveur des opprimé(e)s. Une réforme monétaire n'est pas neutre socialement.

Soit elle favorise les riches, soit elle est un facteur de redistribution de la richesse en faveur de la majorité de la population. Le gouvernement pourrait s'il veut prendre la deuxième option, échanger les anciens zaïres par une nouvelle monnaie de façon différenciée selon les sommes présentées par les citoyens. Tous les citoyens qui se présentent avec une somme moyenne recevraient la contre-valeur exacte en nouvelle monnaie. Aux riches, on demanderait de déposer l'argent supplémentaire dont ils disposent sur un compte en banque. Ces sommes feraient l'objet d'une enquête au cours de laquelle leurs détenteurs pourraient démontrer qu'ils ont obtenu ces sommes de manière légitime. Au delà de certains paliers, on pratiquerait un taux de change qui serait d'autant moins favorable à son détenteur que la somme est importante.

S'il est de plus prouvé que l'origine de la somme est douteuse, elle pourrait être purement et simplement confisquée. L'avantage d'une telle réforme que certains pays comme la Belgique ont appliquée après la deuxième guerre mondiale (opération Gutt) (et que les sandinistes ont appliquée en 1985), est de porter un coup aux spéculateurs. L'autre avantage mentionné plus haut serait de limiter la quantité de monnaie en circulation, ce qui réduirait l'inflation. Cette mesure est envisageable car on voit mal comment les riches spéculateurs réussiraient à changer à bon compte leurs anciens zaïres démonétisés contre des devises étrangères.

Une telle réforme est dite redistributive car elle favorise les petits producteurs, les salariés, les chefs de ménage des milieux populaires ... au détriment de ceux qui à l'ombre du régime mobutiste se sont enrichis sur le dos du peuple. Cette réforme représenterait de fait un impôt exceptionnel sur la fortune. Si elle n'était pas mise en vigueur, on pourrait éventuellement trouver une autre formule d'impôt sur les riches.

Non remboursement de la dette extérieure

La dette extérieure congolaise s'élève à environ 12 milliards de dollars dont plus du tiers est constitué d'arriérés de paiements. Cela représente 275 dollars par tête d'habitant alors que le revenu annuel par habitant s'élevait en 1989 à 242 dollars. Trois quarts de la dette sont dus à des gouvernements (USA, France, Italie, Allemagne, Belgique et Japon), au FMI et à la Banque mondiale. Les nouvelles autorités pourraient décréter une suspension du remboursement de la dette, ouvrir une négociation avec les créanciers, analyser la partie « odieuse » de cette dette de manière à la faire annuler.

Cela permettrait d'utiliser une partie des revenus d'exportations pour mettre en place un vaste programme d'amélioration des conditions de vie de la population plutôt que de détourner ces revenus vers les créanciers du Nord. Le Congo ex-Zaïre a la chance de disposer de ressources énormes: ses principales exportations sont actuellement le cuivre, le diamant, le cobalt, le pétrole et le café. Il faut y ajouter des minéraux d'une importance stratégique pour les industries du Nord notamment l'industrie aérospatiale. Une relance de la production des produits d'exportation générera d'importantes rentrées. Elles pourraient être utilisées notamment pour l'amélioration de l'outil.

Expropriation des avoirs du régime mobutiste

Le nouveau régime devrait exiger de ses partenaires commerciaux et de ses créanciers l'expropriation des avoirs que détient le clan mobutiste détenus à l'étranger et leur rétrocession aux nouvelles autorités congolaises de manière à alimenter un fonds de développement national socialement utile, écologiquement soutenable, géré sous le contrôle des organisations populaires et des nouvelles autorités.

Vaste programme pour améliorer l'éducation, la santé, les communications

A l'image d'autres expériences de renversement de dictatures, il faudrait mettre en oeuvre un vaste programme d'alphabétisation, de vaccination, de création de postes de santé sur tout le territoire.

Défense des biens publics

L'Etat est encore le principal actionnaire de très grandes entreprises minières notamment. Il devrait préserver cet atout et négocier avec le capital étranger un flux d'investissement pour moderniser l'industrie et les communications. Au niveau de la terre (la population est à plus de 70% rurale et l'agriculture représente 38% du PNB), le nouveau régime devrait garantir l'accès de la terre à ceux qui la travaillent et s'opposer aux projets de privatisation de celle-ci. Le danger existe: des projets sont actuellement concoctés par les capitalistes internationaux de l'agrobusiness (à partir de l'Afrique du Sud notamment) et des institutions comme la Banque mondiale et le FMI. Des Congolais enrichis à l'extérieur pourraient aussi être intéressés à l'achat de grands domaines.

Liberté d'expression et d'association

Il faudrait garantir à chaque citoyen une liberté complète d'expression et d'association, sauf pour les « nostalgiques du mobutisme ». Le fait qu'au Congo ex-Zaïre existe une multitude d'organes de presse indépendants ainsi qu'un tissu associatif très riche et pluriel (syndicats, comités de quartiers, communautés chrétiennes de base ...), constitue une chance formidable pour le nouveau Congo. Il faudrait garantir également le pluripartisme car le bouillonnement politique qui a surgi au moment des travaux de la Conférence Nationale Souveraine, même s'il a été largement dévoyé, ne peut être mis aux oubliettes. Un vrai débat politique nécessite la confrontation des programmes de partis réellement différents. On peut comprendre par ailleurs que les nouvelles autorités prennent le temps nécessaire d'organiser les futures élections pour autant que les libertés fondamentales soient garanties endéans ce délai, sans aucune restriction.

L'armée et l'appareil d'Etat

Si la pacification est garantie, il faudrait pouvoir utiliser les militaires pour un vaste programme de reconstruction des ouvrages publics à commencer par les communications. Il faut être très attentif à ce que des parties clés de l'appareil répressif mobutiste soient purement et simplement dissoutes et à ce que les responsables de crimes à l'égard de la population, soient traduits en justice. On ne peut qu'être inquiet face au danger d'intégration à l'armée rebelle de tout ou partie de l'armée mobutiste. Toutes les autres institutions de l'appareil d'Etat devraient être épurées de ces éléments mobutistes.

Justice, répression et peine de mort

Il faudrait abolir la peine de mort. Tout présumé coupable d'actes qui vont à l'encontre de l'intégrité physique et morale des citoyens, devrait être traduit en justice. Il faut éviter toute politique de la terreur et bannir les exécutions sommaires et les châtiments corporels.

Une solution humanitaire au problème des réfugiés

Ce problème tragique n'a pas été créé par l'Alliance. Si des exécutions sommaires de personnes sans défense ont eu lieu, les responsables doivent être traduits en justice. Les réfugiés doivent pouvoir être acheminés au Rwanda dans les meilleures conditions. Les présumés coupables de participation au génocide de 1994, eux, doivent être remis aux autorités rwandaises pour jugement. La communauté internationale a pour responsabilité non seulement de venir en aide aux réfugiés mais également aux communautés congolaises locales dans le cadre d'accords avec les nouvelles autorités du pays.

Les défis de la gauche anti-impérialiste au Nord:

Il lui incombe de défendre la souveraineté du nouveau Congo, de lutter pour l'annulation immédiate et inconditionnelle de la dette extérieure du Congo ainsi que pour l'expropriation des avoirs du clan Mobutu à l'étranger et leur rétrocession aux nouvelles autorités. Obtenir le retrait de toutes les forces militaires envoyées par les pays du Nord aux frontières du Congo-Zaïre. Empêcher que Mobutu reçoive un visa pour la France et échapper à la justice de son pays. Notre solidarité active avec le peuple congolais ne date ni d'aujourd'hui ni d'hier, elle devra se poursuivre de manière à soutenir les efforts de (re)construction d'un Congo démocratique et souverain.

par Denise Comanne et Eric Toussaint.

{Source : Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde (CADTM) via Inprecor}

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