CRISE POLITIQUE ET RECOMPOSITION SYNDICALE AU MEXIQUE

Il n'est pas exagéré d'affirmer que le Mexique traverse actuellement la crise économique, sociale et politique la plus profonde depuis la révolution qui a secoué le pays au début du siècle. Depuis plus de soixante ans, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) s'est maintenu au pouvoir sans interruption en grande partie grâce à un strict contrôle corporatif. Traditionnellement déphasé par le poids de ce contrôle, le mouvement ouvrier mexicain a finalement été atteint par la crise qui frappe I'ensemble du système de parti-État. L'appareil syndical officiel commence à se disloquer. Le «dégel» le menace. Cependant, il est difficile de prédire le dénouement de ce processus, car plusieurs facteurs contribuent à transmettre la crise au mouvement syndical : les contradictions politiques à l'intérieur du régime en place, les profonds changements survenus dans le monde du travail, la «modernisation», les assouplissements exigés par le patronat et le gouvernement pour pouvoir faire face à la mondialisation, et la persistance d'un mouvement de démocratisation qui profite des fissures provoquées par la crise dans le modèle corporatif pour se revitaliser et trouver de nouveaux moyens d'expression.

Bref aperçu du mouvement ouvrier mexicain

On estime que le taux de syndicalisation des travailleurs mexicains serait d'environ 25%. Cependant, les statistiques mexicaines ne sont pas très fiables, et celles portant sur le syndicalisme le sont encore moins. Depuis au moins les années 30, la majorité des travailleurs syndiqués font partie de syndicats liés au parti au pouvoir de façon si directe que I'adhésion au PRI y est encore obligatoire et automatique.

Depuis les années 60, les syndicats officiels sont regroupés au sein du Congrès du travail, qui est formé de 32 organisations (centrales, fédérations et gros syndicats). A l'intérieur du Congrès, il existe quelques exceptions, comme le Syndicat mexicain des électriciens (SME), un des plus anciens, qui a conservé un caractère démocratique et non corporatiste. Historiquement, le Congrès du travail a été dominé par une de ses centrales, la Confédération des travailleurs du Mexique (CTM). Son secrétaire général, Fidel Velazquez, 96 ans, la dirige depuis plus de 50 ans, et il incarne le parti-État. Ce sont toujours les dirigeants de la CTM qui «représentent» I'ensemble du «mouvement ouvrier organisé dans les instances nationales permanentes de négociation avec l'État et le patronat, dans les structures du parti et lors des grands événements.

En raison du surnom de «charro» que portait un tristement célèbre dirigeant syndical du secteur des chemins de fer dans les années 50, les Mexicains appellent communément «charros» les bureaucrates syndicaux corrompus et liés au gouvernement qui dirigent le mouvement ouvrier. Le pouvoir de la bureaucratie syndicale liée au PRI a été remis en question à plusieurs occasions au cours des dernières décennies. Le principal défi public à cette bureaucratie a été lancé au début des années 70 par l'Insurrection syndicale, un mouvement s'appuyant sur les grandes mobilisations de la Tendance démocratique du SUTERM, I'autre syndicat d'électriciens. Dans le cadre de L'insurrection syndicale, le syndicalisme indépendant a franchi une étape importante, la création de plusieurs syndicats non liés au Congrès du travail. Grâce à ce mouvement, il existe une portion réduite mais significative des travailleurs mexicains de I'industrie, des services et de I'enseignement qui sont organisés dans ce qu'on appelle les syndicats indépendants, dont certains se sont regroupés en fédérations, en petites centrales ou en fronts.

Le gouvernement a rapidement mis fin à la possibilité de former des syndicats indépendants en créant toute une série d'obstacles juridiques. Vers la fin des années 70 et pendant les années 80, on a surtout lutté pour la démocratie à l'intérieur même des syndicats du Congrès du travail. Toutefois, les importants espaces démocratiques conquis au cours des années ont été refermés à la suite de la crise économique qui a frappé le pays à partir de l982. Quoi qu'il en soit, pour comprendre ce qui se passe dans le mouvement ouvrier mexicain, il est nécessaire de préciser que le syndicalisme indépendant ou démocratique ne se limite pas aux syndicats à I'extérieur du Congrès du travail, il regroupe aussi d'importants syndicats, sections syndicales, mouvements et tendances à l'intérieur même du Congrès du travail et des organisations officielles.

Cela dit, le modèle syndical prédominant au Mexique est celui d'organisations ouvertement subordonnées au gouvernement et à son parti, de dirigeants profondément corrompus qui gèrent les syndicats comme s'il s'agissait de leur propre commerce dont ils se permettent même de Iéguer la direction, de dirigeants syndicaux qui sont en même temps députés ou maires, concentrant ainsi pouvoir et richesse, de contrats de protection dans des usines où les ouvriers ignorent I'existence même du syndicat, et de véritables mafias qui vont jusqu'à engager des bandes armées pour obtenir des contrats et intimider ou réprimer les travailleurs. Par ailleurs, il s'agit aussi d'un modèle syndical qui s'est développé grâce aux conquêtes sociales arrachées pendant les années de croissance économique, et dont la base a été complètement érodée par la crise et par les nouvelles tendances internationales imposées par le capital.

La «modernisation» du président Salinas

«Moderniser» cet appareil syndical et transformer de fond en comble les relations de travail étaient deux des objectifs majeurs du projet économique du président mexicain Carios Salinas de Gortari. Ce projet, dont le point principal était la négociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), allait faire de Salinas le dirigeant modèle du néolibéralisme et le candidat du gouvernement américain à la présidence de la nouvelle Organisation mondiale du commerce.

La première mesure qu'adopta Salinas dans son chemin vers le «succès» – avant de tomber en disgrâce au point de devenir I'ex-président le plus détesté au Mexique – touchait le monde ouvrier. En janvier l989, à peine un mois après son assermentation comme président, Salinas envoya I'armée arrêter Joaquin Hernandez Galicia, alias «La Quina», principal dirigeant syndical du secteur pétrolier. «La Quina» était le prototype du chef syndical lié au PRI, qui exerçait un contrôle mafieux total sur son syndicat et possédait un énorme pouvoir politique et économique. En agissant ainsi, Salinas réaffirmait I'autorité de sa présidence, acquise par des élections frauduleuses, mais il annonçait aussi ses projets dans les secteurs de l'économie et du travail. En plus d'atteindre cet objectif politique, Salinas se débarrassait aussi d'un possible obstacle à ses plans de privatisation et d'ouverture à l'étranger de I'industrie pétrolière, et il indiquait clairement à toute la bureaucratie syndicale comment il entendait redéfinir son rôle social ainsi que les relations entre l'État et les syndicats.

Peu après, sous la pression d'un énorme mobilisation des enseignants, un autre grand chef syndical allait tomber, celui du Syndicat national des travailleurs de I'éducation (SNTE), le plus grand syndicat d'Amérique latine, une chute qui allait finalement être mise à profit par le gouvernement pour faire avancer son projet. Tous les chefs syndicaux ont senti la soupe chaude et ont fait preuve de prudence alors que se préparait une confrontation avec la CTM. Ce n'était pas la première fois qu'un président tentait de limiter le pouvoir de la CTM ou de la remettre à sa place, mais toutes les tentatives avaient échoué. Cette fois, c'était différent. Il ne s'agissait pas simplement d'un problème politique, mais bien d'une redéfinition profonde de I'appareil syndical et des relations de travail. La vieille bureaucratie syndicale, si utile au cours des dernières décennies, était devenue un obstacle au projet néolibéral, un intermédiaire coûteux, usé, inutile et doté d'un trop grand pouvoir politique. Il ne s'agissait pas d'éliminer réellement sa dépendance à I'égard du gouvernement, mais plutôt d'installer des dirigeants moins discrédités, moins puissants et plus utiles pour mener les travailleurs vers les nouveaux objectifs productivistes.

Le nouveau modèle recherché pour les dirigeants syndicaux est représenté par le président du syndicat des téléphonistes, Francisco Hernandez Juarez, qui a joué un rôle majeur dans la création, en collaboration avec le SME et d'autres syndicats de services et la bénédiction du gouvernement, de la Fédération des syndicats du secteur des biens et services (FSBES), une fédération à laquelle s'est immédiatement opposée la CTM. Pendant ce temps, le patronat et le gouvernement commencèrent à tracer les grandes lignes d'une réforme de la Loi fédérale du travail qui, sur papier, contient d'importantes conquêtes des travailleurs, dans le but d'incorporer dans cette loi le principe de la «flexibilisation» des conditions de travail qui était de plus en plus répandu dans la pratique. La vieille bureaucratie syndicale était totalement opposée à une telle réforme.

Au début des années 90, on a pourtant assisté à une forte remontée des luttes syndicales, notamment chez Ford, Tornell (pneus), Cerveceria Modelo (brasserie), de même que chez les enseignants et les employés de la Sécurité sociale. Le mouvement commença même à s'étendre à des organisations comme la Confédération ouvrière révolutionnaire (COR), la troisième plus grande centrale du Congrès du travail. Le gouvernement fut donc obligé de mettre momentanément en veilleuse ses projets et il parvint à un nouvel accord avec la CTM, privilégiant de nouveau le contrôle politique.

Après avoir réglé son conflit avec le monde ouvrier par des manoeuvres juridiques, politiques et même par la violence, Salinas reprit son projet de redéfìnition de I'appareil syndical et des relations de travail afin de ]es adapter à I'entrée imminente du Mexique dans le cercle des pays industrialisés, mais...

Temps de crise

Le premier janvier l994, le jour même de I'entrée en vigueur de l'ALENA, l'insurrection indigène de l'Armée zapatiste de libération nationale fit sortir le pays de son rêve néolibéral. Le soulèvement mit en lumière les contradictions latentes à l'intérieur du système politique et fit éclater la crise. Les luttes et les crimes au sein du pouvoir se succédèrent. En décembre de la même année, le déclenchement de la pire crise économique révéla la supercherie sur laquelle était fondé le présumé succès du projet de Salinas. Les derniers scandales sur la gigantesque corruption du gouvernement, en particulier lors des processus de privatisation ont fini de le mettre à nu. De I'homme du succès, Salinas est devenu un fugitif, tandis que son successeur, Ernesto Zedillo, est

I'objet de toutes sortes de railleries qui reflètent la faiblesse de son gouvernement qui compte chaque jour davantage sur I'armée pour asseoir son autorité. L'effervescence sociale et les pressions en faveur d'une véritable transition vers la démocratie n'ont pas cessé au cours des deux dernières années.

Dans ce contexte, les contradictions existant au sein des appareils syndicaux coincés entre les pressions du haut et celles de la base débouchèrent sur une crise. La célébration du premier mai au cours des deux dernières années témoigne de cette situation.

Le premier mai l995, pour la première fois dans I'histoire mexicaine, le gouvernement et le Congrès du travail décidèrent de suspendre le défilé officiel par crainte avouée d'être débordés par les mécontents. Le résultat fut I'organisation, à Mexico et dans les principales villes du pays, d'énormes mobilisations indépendantes de centaines de milliers de personnes qui remplirent les rues et comblèrent le vide politique. Ces mobilisations donnèrent naissance à la coordination intersyndicale Premier mai.

Le premier mai l996 fut encore plus significatif. A la nouvelle mobilisation convoquée par la coordination intersyndicale Premier mai, s'ajoutèrent la marche des syndicats regroupés dans le Forum du syndicalisme face à la problématique nationale qui réunissait aussi bien des syndicats indépendants que d'importants syndicats du Congrès du travail qui désobéirent ouvertement à la directive officielle de ne pas mobiliser leurs membres. Les énormes marches, séparées mais coordonnées, se dirigèrent vers le Zocalo, le centre de Mexico, dénonçant ouvertement la politique gouvernementale et montrant la nouvelle dynamique qui animait le mouvement ouvrier. Pendant ce temps, le Congrès du travail dut se contenter d'une petite cérémonie officielle sans éclat à I'extérieur de ses bureaux avec, pour consolation, la présence du président de la république.

Le Forum du syndicalisme face à la problématique nationale est constitué – pour I'instant, car de nouveaux syndicats ont demandé d'y adhérer – de vingt-cinq organisations : celles regroupées dans la FSBES (principalement les électriciens et les téléphonistes), le SNTE, le syndicat de la Sécurité sociale (le deuxième plus grand du pays), la COR et d'autres syndicats importants du Congrès du travail, ainsi que des syndicats indépendants du secteur universitaire, du Front authentique du travail, du Conseil national des travailleurs, etc. Ce regroupement, qui avait commencé sous la forme d'un forum, s'est doté d'une infrastructure permanente et est en train de mettre sur pied une structure de fonctionnement régionale ; il fait des déclarations publiques et discute delà de possibles solutions, telles que la séparation du Congrès du travail, la formation d'une nouvelle centrale ou la convocation d'une Assemblée nationale du prolétariat ouverte à toutes les organisations, qu'elles appartiennent ou non au Congrès du travail.

La CTM a répondu violemment à cette initiative en menaçant ces syndicats dissidents de les expulser du Congrès du travail. Pour le moment, elle ne I'a pas fait et il n'y a pas de rupture formelle mais, dans les faits, la rupture est déjà presque une réalité. Il est maintenant difficile d'inverser la dynamique, car il s'agit d'une confrontation profonde. Elle engage, dans les deux camps, des directions syndicales liées au PRI et n'est pas seulement le résultat de désaccords sectoriels ou de luttes pour le pouvoir, mais plutôt des divergences qui secouent et fragmentent chaque jour davantage le parti au pouvoir en ce qui concerne les possibles issues à la crise et les modèles à suivre, y compris au niveau syndical. En ce sens, il s'agit de la transposition de la crise politique sur le terrain syndical.

La remise en question de la politique économique et sociale de Salinas, dont a hérité intégralement le président Zedillo, s'accentue à l'intérieur même du parti officiel. Certains grands thèmes ont poussé des secteurs entiers de la bureaucratie syndicale à

adopter des comportements de I'opposition. La stratégie de privatisation de la Sécurité sociale a forcé le syndicat de ce secteur à mobiliser ses membres et à se joindre au Forum. Actuellement, le syndicat des travailleurs du pétrole mène une campagne contre la vente de I'industrie pétrochimique, il a même obtenu une petite victoire dans ce sens lors de la dernière assemblée nationale du PRI. Le débat sur les possibles réformes de la Loi du travail provoquera sûrement d'autres disputes et d'autres blessures.

Véritable caméléon politique, la CTM a répondu au défi en signant au nom, bien sur, de tout le mouvement ouvrier, le Pacte de la nouvelle culture ouvrière avec les dirigeants du patronat – tout aussi corporatistes et tout autant remis en question par de larges secteurs de leur base. Par ce pacte, la CTM prétend prendre les devants et montrer qu'elle peut toujours être utile comme principal protagoniste dans cette nouvelle ère de «flexibilité» prônée par les patrons. Cependant, sa représentativité et, par conséquent, la valeur de sa signature sont sérieusement remises en question, à l'intérieur même du Congrès du travail. En fait, le modèle corporatiste craque de toutes parts. La fin de I'obligation pour les syndiqués d'adhérer au PRI ou à quelqu'autre parti politique est une victoire presque acquise dans tout le pays, grâce aux pressions en faveur de la démocratisation. Les tribunaux du travail commencent à adopter des résolutions inimaginables il y a encore peu de temps, comme celle qui permet I'existence de plus d'un syndicat dans un même lieu de travail. Une telle mesure soulève une polémique, car elle peut être utilisée par les tenants du néolibéralisme contre les syndicats, mais elle peut aussi être mise à profit par les travailleurs qui recherchent la démocratisation.

Un autre facteur nouveau est le rôle des organisations et des instances internationales qui exercent une pression croissante en faveur de la défense des droits des travailleurs et des syndicats. La coopération internationale – et non plus seulement la solidarité internationale – entre les travailleurs commence à élaborer une réponse à la mondialisation et elle est de plus en plus présente sur la scène mexicaine. Elle se manifeste, par exemple, par la participation d'observateurs des syndicats de I'automobile des États-Unis et du Canada lors des élections à la Ford Cuautitlan, ou par I'appui extérieur aux luttes des travailleurs des maquiladoras (usines de montage en zone franche) du nord du pays, ou encore par I'organisation de rencontres comme la conférence trinationale des syndicats des communications qui se tiendra à Tiljuana.

II est certain que la crise que traverse actuellement le mouvement ouvrier est davantage le reflet de la crise politique nationale plutôt que le produit d'un grand essor des luttes syndicales, et que cette crise est ressentie surtout au niveau des appareils. II n'en demeure pas moins que cette situation a permis, chez les travailleurs de la base, une revitalisation importante des luttes de revendication et des luttes en faveur d'une démocratisation. La preuve en est donnée par les grandes mobilisations du premier mai, mais aussi par la multiplication des petites luttes au cours desquelles les travailleurs expérimentent de nouvelles formes de résistance.

On ne peut prédire la direction que prendront les changements en cours dans le mouvement syndical, car elle dépend plus que jamais du destin du pays. Ce qui est certain, c'est que le mouvement ouvrier mexicain est en pleine recomposition, que chaque acteur est en train de jouer ses cartes, et que le syndicalisme va connaître des changements importants.

par Hector de la Cueva

(Souce : Comité de solidarité internationale de la CSN)

 

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