Les élections fédérales de 97

Entre la crise politique de l’État fédéral et la
crise stratégique du mouvement souverainiste

 

Face au Québec et au mouvement souverainiste, Chrétien n’a qu’une politique: l’intransigeance sur toute la ligne. Le tassement du soutien au Bloc confortera le premier ministre du Canada dans sa ligne dure contre le Québec. Les pressions du Reform Party à partir des banquettes de l’opposition officielle iront dans le même sens. Les manoeuvres autour du processus de délégitimation de la démarche référendaire se multiplieront. La perspective d’un renouvellement du fédéralisme canadien est complètement bloquée. Les forces fédéralistes québécoises restent les seules à en parler... sans aucun interlocuteur crédible à Ottawa. Les résultats des élections fédérales ont rassemblés tous les ingrédients d’une polarisation du champ politique autour de l’unité de l’État canadien.

Vers un approfondissement de la crise politique de l’État canadien

Les élections fédérales ont aussi montré que la population du Canada et du Québec (particulièrement dans les régions les moins nantis) commence à en avoir ras-le-bol des politiques néolibérales. La montée du NPD dans les provinces maritimes, le recul du Bloc au Québec est, en grande partie, lié au rejet par des secteurs importants de la population de ces politiques qui priorisent la recherche de l’équilibre budgétaire même, s’il faut pour y parvenir, s’attaquer aux services à la population. Sur ce terrain également, le gouvernement Chrétien ne veut pas, sur le fond tenir compte des exigences de la population. Le premier ministre Chrétien a annoncé que non seulement il maintiendrait comme principale priorité sa lutte au déficit, mais qu’il visait également l’élimination du déficit d’ici deux ans. Les crises politique et sociale de l’État canadien sont multiples et ne pourront que s’exacerber dans les années qui viennent: crise de l’unité canadienne, crise de légitimité des institutions et de la classe politique, renforcement du rejet des politiques néolibérales par la population, quasi-impossibilité d’une alternance des partis politiques au pouvoir face à l’éclatement de l’opposition parlementaire.

Le parti de Preston Manning n’a connu en fait qu’une progression de 0.6% du vote par rapport à 1993. Il a complètement échoué à prendre pied en Ontario et dans les Provinces Maritimes. Le Parti conservateur avec une progression de 3% de ses votes a fait mieux... Sa base électorale est passée de 16 à 19,1% . Sa reconstruction est suffisante pour bloquer une éventuelle adhésion des Conservateurs au Parti Réformiste et pour empêcher la formation d’un grand parti de la droite musclée. Le retour à une « situation normale » avec un parti d’opposition officiel pour jouer le rôle de l’alternance n’est pas pour demain avec tous les dangers politiques que cette situation recèle.

La progression de La gauche au Canada-anglais

Le Nouveau Parti Démocratique a obtenu une augmentation de 4% au niveau des intentions de vote ce qui lui à permis de passer de 6,9% à 11% du vote populaire. Le NPD a su par sa campagne s’arrimer au rejet des politiques néolibérales qui se développent dans la population. Cette progression montre bien que la victoire idéologique et politique du néolibéralisme est loin d’être un fait accompli et qu’une opposition de masse se développe et cherche un véhicule politique. Incapable de comprendre la question nationale du Québec, le NPD n’a eu rien à dire dans tout le débat sur l’unité nationale. Il n’a pas le moindrement défendu le droit du Québec à l’autodétermination face aux attaques chauvines de Preston Manning et de son parti. Cette faiblesse politique sur la question nationale dans l’État canadien est une des clés explicatives de la faiblesse historique du NPD et l’a maintenu à l’état de tiers parti se définissant comme groupe de pression sur le Parti libéral du Canada.

Le mouvement souverainiste... vers des débats déchirants

Le Bloc n’a pas pavoisé... Il a sauvé sa mise. En passant de 49,3% à 38.2% des votes, le Bloc a perdu un demi-million de voix et dix comtés. Ce recul a permis que les partis fédéralistes aillent chercher une majorité des voix exprimées dans 64 des 75 comtés du Québec. Soit le Bloc n’a pu attirer l’ensemble des voix souverainistes, soit il y a un tassement de l’option. De toute façon, cette situation va ouvrir les débats tant au sein du Bloc québécois qu’au sein du Parti québécois.

Comment expliquer ce recul? Les reculs du Bloc québécois dans ces dernières élections sont directement liés aux politiques anti-sociales du gouvernement péquiste sur les terrains national et social et ne s’expliquent que très marginalement par une crise de leadership au Bloc. La politique de poursuite de déficit zéro par des coupures massives dans l’éducation, la santé, la fonction publique, les municipalités... par un gouvernement souverainiste a commencé à jeter le discrédit sur le gouvernement Bouchard et son option.

De plus, le gouvernement Bouchard a marginalisé complètement dans son discours et dans sa pratique la lutte pour la souveraineté. Bouchard est allé de compromis en compromissions: retrait de sa menace d’élections précipitées face au soutien fédéral de la requête de Bertrand sur l’illégalité de la tenue d’un référendum sur la souveraineté du Québec, promesse qu’un éventuel référendum n’aurait pas lieu avant au moins trois ans, recul sur la défense de la langue française, introduction de l’entente du 12 juin dans le programme du PQ, participation à la mission commerciale d’Équipe Canada pour y cultiver le bon ententisme...

Bref, l’hégémonisation du mouvement souverainiste par le courant néolibéral et associationniste a commencé à miner sérieusement sa cohérence et le soutien populaire qu’il s’était construit autour de la lutte référendaire. Seule l’intransigeance du gouvernement fédéral et sa volonté de nier le droit du Québec à l’autodétermination a joué le rôle d’une contre-tendance à la tendance à la désagrégation du bloc souverainiste.

Comme il l’avait fait en 1988, pour contrer l’effondrement du PQ sous la direction de Pierre-Marc Johnson, Parizeau a tenté de relancer la mobilisation des indépendantistes et a fait reconnaître la polarisation souverainiste/fédéraliste dans le champ politique, comme la seule polarisation capable de garder la cohérence au bloc nationaliste. Son intervention a été capable de mettre à l’avant-scène politique la question de l’unité « nationale » et la question de la souveraineté au centre de la campagne du Bloc. Bouchard et Cie ont compris rapidement que la mobilisation des souverainistes dans la campagne fédérale était seule capable de sauver la mise... et ont accepté de changer leur fusil d’épaule.

Parizeau a donc demandé d’ignorer les attaques anti-sociales du gouvernement Bouchard contre les travailleurs et les travailleuses et l’ensemble de la population et de se mobiliser derrière le Bloc. Larose a immédiatement répondu positivement à cet appel. Après un cafouillage, Godbout devait aussi annoncer qu’il allait voter pour le Bloc et qu’il espérait que ces membres votent pour le Bloc tout en affirmant qu’officiellement, comme la CSN d’ailleurs, que sa centrale ne soutenait aucun parti sur la scène fédérale.

L’intransigeance du gouvernement libéral, la démagogie de Manning, le recul du Bloc québécois et l’intervention de Jacques Parizeau dans ces élections, tous ces éléments vont faire rebondir des débats stratégiques dans tous les coins et recoins du Bloc nationaliste. Déjà, les chefs prétendants d’hier appellent Duceppe et cie à des bilans serrés. Parizeau n’en finit plus d’inviter à mettre la lutte pour la souveraineté au centre de l’agenda politique. Le concept de souveraineté-partenariat dans le contexte de polarisation nationale actuelle a du plomb dans l’aile. Beaucoup sont conscients que les politiques néolibérales mises de l’avant par le gouvernement Bouchard minent le mouvement souverainiste.

La crise du mouvement souverainiste est telle que déjà les débats sur une alternative politique au PQ commencent à se poser. Certains essaient de se consoler en soulignant la volatilité de l’électorat mais les débats stratégiques commencent à resurgir où les résultats de ces élections fédérales peuvent être interprétés comme une défaite pour les associationnistes.

Cette situation ouvre la question d’une nouvelle stratégie dans la lutte pour l’indépendance. À la direction nationaliste bourgeoise, nous opposons une stratégie qui articule la lutte pour l’indépendance à la lutte contre le néolibéralisme; une stratégie qui place la lutte pour l’indépendance dans l’optique d’un projet de société égalitaire; une stratégie qui place la lutte pour l’indépendance dans une optique d’alliance avec les nations autochtones et les classes ouvrières et populaires au Canada. Une telle stratégie implique une rupture totale avec le PQ et la construction de Parti des travailleuses et des travailleurs indépendantistes.

Bernard Rioux

 

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