La voie vers une autre Europe

 

L'UE, c'est le règne des multinationales, basé sur le profit et le sacro-saint principe de la propriété privée. C'est une Europe néolibérale, où l'union monétaire et le "pacte de stabilité" mènent à toujours plus d'austérité.

L'alternative c'est une autre Europe où le Travail primera sur le Capital, où la collectivité l'emportera sur les intérêts privés. Une Europe sociale, qui donnera la priorité absolue à l'abolition du chômage -la plus grande plaie de notre époque- et à la satisfaction des besoins sociaux de la masse de la population.

Les sondages et les luttes montrent que cette perspective progresse à vive allure. Une large unité d'action, une collaboration entre divers courants du mouvement social devient possible autour de revendications concrètes. Néanmoins, une question se pose: comment l'imposer face à l'UE et le patronat qui s'y opposent?

Nous engageons le débat et le dialogue. Au risque de schématiser, nous commençons par un résumé critique du points de vue des autres courants du mouvement ouvrier et social, ensuite nos propositions.

La stratégie social-démocrate et celle de la gauche réformiste et radicale

C'est la stratégie de la social-démocratie (politique et syndicale) qui a dominé le mouvement ouvrier en Europe. Son appui décisif et sa coalition permanente avec la démocratie-chrétienne ont fourni la base parlementaire et les assises sociales et institutionnels à l'UE. Sans elle, l'UE telle qu'elle est aujourd'hui, n'aurait jamais vu le jour.

Par choix délibéré ou par illusion, elle s'est accroché à l'UE comme la seule perspective qui vaille. L'UE, le "modèle européen"démocratique et social, a été drapée de toutes les vertus.

Devant "le déficit social et démocratique"de l'UE, elle a plaidé, mais sans beaucoup de conviction, pour réformer et démocratiser les institutions européennes, en insistant toujours sur une priorité: la stabilité et le renforcement des institutions de l'UE. Elle prétend que l'UE est une barrière au nationalisme et à l'extrême-droite. Celle-ci monte car la régression sociale imposée au nom de l'UE jette le discrédit sur l'idée européenne.

Cette stratégie a clairement échoué. Une opération de sauvetage est encours qui consistera à "inscrire"le protocational, de la banque et la monnaie nationales. Finalement, elle n'échappe pas à des dérives chauvines-nationalistes, source de division entre les travailleurs/euses et les peuples. Poussée à son terme, cette stratégie du repli national est illusoire et pernicieuse.

Une gauche européaniste (dans les PS, les PC et chez Les Verts, et dans le mouvement syndical et social) lutte contre les effets de l'UE et sa politique néolibérale. Mais elle hésite devant une critique radicale et une mobilisation jusqu'au bout. La cause: elle est paralysée politiquement et pratiquement par la crainte d'une crise institutionnelle de l'UE qui déboucherait sur une montée des nationalismes et, partant, de l'extrême-droite.

Ainsi, et contre tout bon sens, elle persiste dans la défense et la réforme des institutions européennes, de la monnaie unique, de la banque européenne comme préalable à une politique alternative sociale, écologique, citoyenne, etc. Sa critique s'est renforcée récemment, mais elle hésite devant la rupture. Dès lors, cette gauche européaniste n'offre pas de stratégie cohérente et convaincante.

La gauche radicale (politique, sociale et syndicale) rejette totalement l'UE. Celle-ci est dénoncée, à juste titre, comme une construction capitaliste et impérialiste. Mais pas comme un instrument supplémentaire dans les mains du Grand Capital. Une telle analyse sommaire sous-estime l'obstacle que représenterait, pour la lutte quotidienne et anticapitaliste du mouvement ouvrier, la progression (et la réussite éventuelle) de l'UE.

Comme chez la gauche réformiste, deux attitudes symétriques existent. La première est "basiste": comme l'Europe est loin, c'est à la base, contre les patrons de leurs entreprises et le gouvernement de chaque pays, sans se soucier de cette "superstructure"que la classe ouvrière réglerait ses comptes au capitalisme. Une telle attitude s'enferme dans un cadre politique nationale, ce qui n'est pas sans risque nationaliste. La seconde développe une propagande internationaliste et socialiste, et agit en solidarité avec les luttes en Europe. Un tel internationalisme abstrait n'offre pas une réponse politique à la crise de l'UE..

Ces attitudes ne peuvent déboucher sur l'élaboration d'un programme et une stratégie précise face à l'UE, ni sur un effort soutenu pour construire le mouvement ouvrier et social sur le plan européen. Or, une véritable riposte doit se situer d'emblée sur un double plan: celui du mouvement social, et celui de l'État.

Construire un mouvement et social actif à l'échelle européenne

C'est par le combat du mouvement ouvrier et social, par la mobilisation des opinions publiques, par l'activité de la société civile que le rapport de force sera renversé.

Les dynamiques politiques et sociales se situent encore et avant tout sur le plan national. Comme l'UE est le centre de coordination de la politique néolibérale, ces dynamiques entrent en collision avec l'UE. Spontanément la dimension européenne apparaît, dans la solidarité, les revendications, les formes d'action et d'organisation. Très en retard par rapport aux gouvernements et aux classes dominantes, le mouvement social dans tous ses secteurs commence à se hisser sur le niveau européen.

Mais c'est de la construction initiale d'un mouvement syndical, actif et combatif qu'il s'agit. La CES??? n'est pas un vrai syndicat; c'est une coquille vide que les appareils syndicaux nationaux utilisent comme un "groupe de pression"sur la Commission et le Conseil de l'UE.

Une évolution plus positive n'est pas à exclure dans la mesure où l'UE maintient le cap sur sa politique néolibérale. Il y aura débordement non seulement par la base, mais aussi de secteurs de l'appareil (entreprises, branches, régions) que l'inquiétude poussera vers des initiatives à l'échelle de l'Europe. La formation des Comités d'entreprises européens (dans une série de multinationales) -sans aucun pouvoir- a une conséquence positive: elle permet aux militants de nouer des liens transversaux entre délégations.

Hors du mouvement ouvrier, les mouvements sociaux pèsent moins dans le rapport de force mais ont des liens plus vivants et des initiatives plus énergiques et plus nombreuses. Il faut favoriser l'activité commune au-delà des frontières nationales en menant des campagnes et des action communes et en solidifiant les liens par des plates-formes revendicatives communes.

Ex.: les syndicats du groupe Renault, qui revendiquent une convention collective européenne pour toutes les usines du groupe et, partant, pour l'ensemble du secteur automobile en Europe; la coordination ou la fédération de certains syndicats de branche (notamment dans l'imprimerie) en Europe sur la base d'une plate-forme revendicative commune; les actions communes des syndicats cheminots ides. Progressivement, se dégage un socle commun de revendications sociales minima pour tous les pays de l'UE (la revendication d'un salaire minimum garanti, une protection sociale minimum dans toute l'UE, durée de travail maximum, normes de sécurité et d'hygiène, ...).

Crises nationales, solutions internationales

Ce premier aspect d'une stratégie européenne est insuffisante: il faut ouvrir une perspective politique sur le plan de l'UE. Cela peut prendre différentes formes selon la situation et l'histoire des pays-membres.

Dans certains pays (notamment au Nord de l'Europe) l'adhésion à l'UE est récente et précaire, l'opposition principale y est de gauche, l'économie est moins intégrée et les normes que l'UE impose, sont souvent des reculs importants sur le plan social, écologique et démocratique. Dans ces conditions, la bataille pour le retrait de l'UE affaiblira l'UE, Mais elle exigera aussi une plate-forme clairement internationaliste et de gauche.

Dans le coeur de l'UE où les économies sont très intégrées, la masse des travailleurs comprennent que affronter l'UE n'a pas de sens sans réponses sociales et économiques qui doivent être européennes. Ici, le retrait de l'UE au nom de la souveraineté nationale est avant tout une position défendue par la droite et l'extrême-droite.

Dans tous les cas, pour imposer une réorientation radicale de l'économie et de la société il faudra un autre gouvernement, un autre pouvoir politique. Pendant 150 ans, cette démarche a été crédible et efficace sur le plan national. Elle ne l'est plus aujourd'hui, pour trois raisons.

Un: le pouvoir politique semble évanescent. Il ne se situe plus entièrement dans l'État national. Et n'est pas entièrement transféré vers l'UE, -où par ailleurs toutes les décisions importantes sont prises par les gouvernements...nationaux.

Deux: le pouvoir économique est désormais dans les mains des multinationales; les marchés financiers sanctionnent directement toute dissidence des choix économiques et sociaux sur le plan national. L'UE reflète et renforce cette situation.

Trois: tous les grands problèmes (la relance économique, la maîtrise des marchés financiers, la solutions du chômage, les grandes infrastructures, les déséquilibres de développement, les flux migratoires, le nucléaire militaire, les grands réseaux de transport, sociaux, économiques, écologiques, ...) sont insolubles dans le cadre national. Ils exigent des coopérations renforcés voire institutionnalisées.

La masse des gens ont une conscience aiguë de ces évolutions, car ils y sont confrontés quotidiennement sur le plan culturel (médias), du travail, de la consommation, ...

Mais le résultat pratique, c'est le développement d'un immense sentiment d'impuissance politique. Car, le mouvement ouvrier traditionnel n'est pas (et ne sera pas avant longtemps) un moyen efficace pour dépasser ces handicaps. L'UE telle qu'elle s'est construite avec la bénédiction de la social-démocratie (c-à-d les Partis de la deuxième Internationale et les bureaucraties syndicales nationales), a réussi à empêcher le transfert, vers le plan européen, de la panoplie des droits sociaux et des moyens tactiques que le mouvement ouvrier avait acquis, sur le plan national, par un siècle de luttes dures (conventions collectives, droits syndicaux et démocratiques, droit de regard et de contrôle dans les entreprises sur le processus de production et du travail, organes de concertation et de participation à tous les niveau de la vie économique et politique; accès au travail législatif par le biais des partis traditionnels, tactique de lutte "pression-mobilisation-négociation"assez efficace devenue obsolète dans l'UE, ...).

Il faut en tirer une conclusion stratégique: la rupture politique aura lieu, probablement, dans un pays de l'UE d'abord, mais la solution à la crise se posera à l'échelle de l'UE.

Dans l'immédiat, on ne peut compter ni sur le mouvement ouvrier traditionnel (qui n'existe pas au niveau européen) pour organiser un combat pour les grandes revendications sociales et affronter l'UE, ni sur une confrontation révolutionnaire dans un pays qui embraserait rapidement plusieurs pays de l'UE. L'hypothèse réaliste est celle d'une crise politique dans un pays qui y bouscule ou renverse le gouvernement en place. Soit par un mouvement social puissant et global, soit par des élections parlementaires ou présidentielle débouchant sur une forte mobilisation sociale. Son écho retentira au-delà des frontières.

Une telle percée sur le plan national se heurtera tout de suite à la politique néolibérale, aux règles et institutions de l'UE (critères de Maastricht, pacte de stabilité, indépendance de la banque européenne, ...).

Une telle crise nationale se transférera quasi-automatiquement sur le plan de l'UE. Celle-ci étant régi par "l'intergouvernementatisme", ce sera au Conseil européen (des Ministres) de veiller au respect des Traités et rappeler à l'ordre un gouvernement qui aurait cédé ou rompu les rangs. A partir de là, toute l'Europe sera concernée: les institutions de l'UE, chaque gouvernement national, les classes dominantes, les classes travailleuses, tous les mouvements sociaux et politique. Selon la force du mouvement, une crise politique-instititutionnelle de l'UE s'ouvre. Il lui faut apporter une réponse anticapitaliste et internationaliste qui est à la hauteur de cet enjeu: une Europe sociale qui change radicalement les priorités et prendra, à cet effet, toutes mesures politiques et économiques.

Que ferait un gouvernement social, un vrai gouvernement de gauche? En premier lieu, il renverserait la politique le néolibéralisme: priorité au social. Il inviterait toute l'Europe à s'y joindre. Il commencerait à prendre tout de suite, sur le plan national, une série de mesures concrètes en faveurs des travailleurs/euses, des femmes, des jeunes, des immigrés et certainement des plus démunis parmi eux (sur le plan du revenu, du logement, de la santé, de l'enseignement, des équipements sociaux, du transports en commun, etc.). Il proposerait aux peuples d'Europe, par dessus la tête des gouvernements, cette politique comme une alternative tant pour l'Europe que pour chaque pays-membre. Il est évident que la politique économique et sociale d'un tel gouvernement serait étroitement liée à une stratégie politique visant à susciter et amplifier les mobilisations sociales en Europe.

La clé de voûte de ce programme d'ensemble serait la volonté d'éliminer le chômage, gràce à un plan axé sur la réduction radicale du temps de travail sans perte de salaire, dans le cadre d'une réorganisation d'une économie relancée. Pour ce faire, il reprendrait en mains sa politique monétaire pour la mettre au service de ses objectifs sociaux: non-respect des critères de convergence et du pacte de stabilité, et suppression de l'indépendance de la Banque Nationale.

En même temps, il s'adresserait à toute l'Europe, à tous les pays et à leurs populations avec trois propositions:

- l'extension de cette nouvelle politique à tous les pays et la mise en chantier d'une Europe des droits sociaux.

- la remise en cause de la libre circulation des capitaux spéculatifs. Le mieux serait un accord avec les États-Unis et le Japon portant sur la taxation des transactions spéculatives. Sinon, l'Europe pourrait en décider seule, puisqu'il s'agit d'une économie forte et relativement autonome.

- arrêt de la marche vers la monnaie unique et une propositiole social dans le nouveau traité, et a redonner courage grâce à l'arrivée de Blair. Mais on sait déjà que cela changera peu.

Au sein du mouvement ouvrier et social, les oppositions se renforcent. Elles partagent la volonté de lutter contre les effets désastreux de l'Europe telle qu'elle se construit. Mais les stratégies proposées divergent.

Une gauche "nationaliste"dans les PS et les PC, assez forte dans certains pays (France, Allemagne, Grande-Bretagne: ????ex. Chevènement, Delafontaine, un large courant du Labour),??? s'oppose à l'européanisme intégral de la social-démocratie. Elle critique ou rejette "Maastricht", mais elle le fait au non de la souveraineté nationale. Elle dénonce le caractère non-démocratique de l'UE, la monnaie unique et la banque européenne, et la "Commission de Bruxelles"(sa bête noire). Mais elle croit pouvoir sortir de la crise par une politique de relance économique sur le plan national. Ensuite, elle n'évite pas une apologie de l'État national, du système parlementaire non aux différents pays de l'UE de créer une zone de stabilité monétaire sur des convergences économiques et sociaux qui rompent avec la politique néolibérale.

Cette autre l'Europe serait un espace européen harmonisé sur la base d'un modèle de croissance fondé sur la satisfaction des besoins de la société, le plein emploi, le respect de l'environnement et la coopération internationale.

Aux peuples d'Europe de décider

Mettre l'UE en crise et avancer vers une Europe sociale, implique une redéfinition des rapports entre ses pays-membres. Cela nécessite une démarche démocratique et d'autodétermination, qui rompt avec le despotisme de l'UE: ce n'est pas aux gouvernements, mais aux populations qu'il appartient de décider comment elles veulent vivre ensemble. Il ne s'agit pas seulement de décider du degré de supranationalité: fédéralisme, confédéralisme, simple coopération inter-étatique, et des formes institutionnelles de l'exercice du pouvoir politique (types d'organes de pouvoir, type d'élection, parlement ou pas, et avec quels pouvoirs, degré de subsidiarité, transparence et contrôle, etc.). Mais aussi des principes de base de toute société: le régime de propriété (privée et sociale), les rapports hommes-femmes, le statut du travail, les droits sociaux fondamentaux, les libertés démocratiques, les organes permanents de l'Etat, les droits des patrons et ceux des travailleurs au sein des entreprises, les liens avec le monde extérieur, etc..

Dans ce domaine comme dans celui de sa politique socio-économique, un gouvernement de gauche mettrait en oeuvre une tactique appropriée afin de mobiliser le maximum de soutien populaire et de mobilisation en Europe pour élargir la brèche ouverte. Alors, négocier ou pas les traités existants, temporiser ou foncer, dénoncer ou manoeuvrer, ce sont des questions purement tactiques.

Mais, il devrait partir et s'accrocher, en direction de l'Europe (de l'UE et au-delà), à une démarche clairement et profondément démocratique: c'est aux peuples d'Europe de décider et de rédiger une Constitution qui définira leur coopération.

Il pourrait proposer un Congrès des peuples d'Europe, élu au suffrage universel dans chaque pays, qui discuterait d'un ou plusieurs projets de constitution, puis qui serait soumis au vote dans chaque pays pour décider.

Une telle démarche de démocratie radicale sera aussi d'actualité, en cas de crise politique dans l'UE entre en crise politique en dehors d'une offensive de la classe ouvrière: p.ex. lors d'une crise de l'union monétaire ou d'un référendum dans un pays rejetant le traité.

Rupture avec le capitalisme

Les classes dominantes ne manqueront pas de riposter à toute mise en cause de l'UE, et surtout, à la mise en place d'une vraie Europe sociale qui menace leurs intérêts. Cela peut tourner à l'épreuve de force: aux sabotage économique et financier, au boycott politique et aux intimidations venant de l'extérieur, un gouvernement de gauche, soutenu par les mobilisations dans le pays et au-delà des frontières, répondra et ira jusqu'au bout dans sa lutte contre le Capital.

François Vercammen

{Source : Inprecor, Dossier Europe}

 

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