Impasse politique en Haïti
Le 9 mai, le premier ministre Rosny Smarth a présenté sa démission en accord avec son parti, I'0rganisation politique Lavalas. Cette décision était attendue depuis plusieurs mois en raison de la profondeur du mécontentement. Mais elle prend une dimension particulière du fait de la crise opposant les diverses composantes de ce qui était Lavalas.
IL SERAIT UN PEU RAPIDE d'attribuer I'ensemble des maux d'Haïti à la politique économique mise en oeuvre depuis un an par le gouvernement de Rosny Smarth. La situation générale du pays, les diktats des bailleurs de fonds et I'héritage des gouvernements précédents ne pouvaient laisser espérer une amélioration substantielle de la situation des démunis. Il n'en reste pas moins que, même en restant dans le cadre d'une politique d'ajustement structurel, le gouvernement, où se retrouvent diverses composantes de la nébuleuse « Lavalas », avait des marges de manoeuvre qu'il n'a pas exploitées, notamment en termes de dépenses sociales.
Après son entrée en fonction, en février l996, René Préval avait fait de grands efforts pour obtenir les bonnes grâces des financiers internationaux qui avaient interrompu leurs versements quelques mois plus tôt. Cependant, en dépit d'un accord avec le FMI, finalement approuvé par le Parlement à I'automne l996, les financements ne sont arrivés qu'au compte-gouttes. Méfiantes, les institutions financières internationales ont subordonné leurs versements à la mise en oeuvre des mesures d'ajustement structurel promises. Or, malgré les déclarations d'intention, le gouvernement ne s'est pas encore attaqué aux deux questions les plus sensibles : les privatisations et la révocation de milliers de fonctionnaires. Par ailleurs, le vote tardif du budget, qui repose pour 70 % sur des financements internationales, a eu pour conséquence de bloquer le fonctionnement de certains services de I'administration.
René Préval et le gouvernement ont amorcé quelques réformes notamment dans l'Artibonite pour résoudre de graves conflits terriens mais, dans I'ensemble, elles ne pouvaient porter leurs fruits que sur le moyen terme. Le gouvernement ne pouvait donc espérer en retirer un crédit avant longtemps. Par contre, la détérioration des conditions d'existence a entraîné rapidement un profond mécontentement. La cote d'alerte a été atteinte au premier trimestre de cette année. Le l6 janvier, la population de Port-au-Prince et de plusieurs autres villes a répondu massivement à I'appel à la grève générale lancé par quelques petites organisations. Bien que ces organisations n'aient qu'une implantation très réduite, du moins dans la capitale, et que la grève ait été appelée quasiment du jour au lendemain, elle fut un succès car elle correspondait à la volonté de larges couches de clamer qu'elles en avaient assez. Un nouveau signal d'alarme fut lancé le 26 mars :29 députés sur 76 présents, soit 38 % d'entre eux, votèrent en faveur d'une motion de censure du gouvernement. Autre signe démontrant la profondeur du malaise, seulement 5 à l0 % des électeurs se rendirent aux urnes le 6 avril pour participer au renouvellement du Sénat et à I'élection, pour la première fois, des Assemblées de sections communales. Il était alors clair que si le gouvernement ne prenait pas des mesures pour redonner confiance à la population, la crise politique et sociale irait en s'aggravant dangereusement. C'est ce à quoi on a assisté ces dernières semaines.
JEAN-BERTRAND ARISTIDE avait souvent dénoncé le fait qu'en Haïti les pauvres devaient se contenter des miettes tombées de la table des riches. Selon lui, le projet de « Lavalas » était que tous, riches comme pauvres, puissent manger autour de la même table. Cette fameuse table servit d'emblème à la Plate forme politique Lavalas, coalition mise en place pour les élections législatives et municipales de l995. Il y a deux ans, le terme de « grands mangeurs » commença à être employé pour dénoncer la corruption sévissant dans I'entourage d'Aristide Il désignait ceux qui s'empiffraient à la table de Lavalas Mais maintenant, tous ceux qui sont un peu haut placés dans I'administration sont considérés par la population comme des « grands mangeurs >, Le président Préval et le gouvernement sont particulièrement visés, bien que rien ne permette d'affirmer que les pratiques en cours sous Aristide aient continué avec René Préval et Rosny Smarth.
Aristide a encouragé le clientélisme au lieu de le combattre, Peut-être dans I'objectif de les neutraliser, il a même accordé des faveurs à certains membres de I'oligarchie. Et il n'est pas exclu que lui-même ait trouvé quelque intérêt matériel dans le développement de pratiques peu recommandables. Sa volonté de retourner au Palais national lors des élections présidentielles de I'an 2 000 entre en tout cas en conjonction avec le désir de nombreuses personnes de revenir dans les allées du pouvoir pour des raisons de business. C'est pourquoi les critiques adressées par Jean-Bertrand Aristide aux projets de privatisation doivent être interprétées avec beaucoup de prudence. Car parmi ceux qui défendent le statu quo en la matière, certains craignent simplement qu'une nouvelle redistribution des cartes au sein du capital ne vienne menacer les positions acquises dans les coulisses du pouvoir. Il faut par ailleurs noter que le ministre des Finances, Fred Joseph, qui s'est illustré par son zèle à réduire le déficit budgétaire, est politiquement proche d'Aristide.
L'ancien chef d'État s'était longtemps refusé à créer un parti politique. Ses relations avec I'Organisation politique Lavalas n'ont jamais été bonnes. Elles sont devenues très tendues depuis que I'OPL est devenue ]a force dominante du Parlement en l995 et a fait savoir qu'elle s'opposerait à tout projet de prolonger le mandat présidentiel des trois ans passes en exil. En novembre l996, Aristide a créé sa propre formation politique, le Rassemblement Famille Lavalas. En public, Aristide prêche la bonne entente entre les deux organisations rivales. Mais, lorsqu'il se retrouve seul avec ses partisans, il ne cache pas sa volonté d'anéantir l'OPL.
LES ÉLECTIONS DU 6 AVRIL ont essentiellement opposé l'OPL et la Famille Lavalas. Le débat politique fut inexistant, aucune des deux organisations n'ayant rien à proposer. La Famille Lavalas, qui apparemment dispose davantage de moyens financiers que I'OPL, a posé des banderoles dans tout le pays et a diffusé de nombreux spots publicitaires à la télévision et sur les radios. Sa propagande tournait autour du slogan suivant : « La table [symbole de Lavalas] appartient au peuple. Le peuple va la reprendre » La reprendre « pour la nettoyer », était-il souvent précisé. Ce qui était une manière habile de retourner les accusations de « grands mangeurs » contre l'OPL. Les candidats de I'OPL, de leur côté, ne se gênaient pas pour accuser certains de leurs adversaires d'être des voleurs. On comprend que les électeurs ne se soient pas dérangés pour départager les deux organisations.
L'un des enjeux des élections était la constitution d'assemblées locales, qui pouvaient devenir d'intéressants lieux de participation à la vie politique. Mais il n'y eut aucune campagne pour expliquer leur fonction. Le diktat s'est concentré sur I'élection de neuf sénateurs, dans le cadre du renouvellement du tiers du Sénat. A I'issue du premier tour, il apparut que l'OPL ne pouvait espérer remporter plus de deux sièges sur neuf. Quelques jours après, les accusations de fraude ont commencé à fuser de tous côtés. La Famille Lavalas était particulièrement visée. L'OPL publia un communiqué accusant le Conseil électoral de « s'être mobilisé en faveur d'un secteur précis » Un candidat de l'OPL accusa I'ancien major Fourel Célestin d'avoir visité des bureaux de vote accompagné d'une douzaine de personnes lourdement armées, membres de la sécurité présidentielle. Fourel Célestin, qui a si mauvaise réputation que le Sénat avait refusé en l995 sa nomination par Aristide à la tête de la police, était présenté par la Famille Lavalas à un poste de sénateur. Le débat s'est envenimé lorsque le Conseil électoral a déclaré que Célestin et un autre candidat de la Famille Lavalas avaient recueilli plus de 50 % des voix et étaient donc élus dès le premier tour. L'OPL et le Premier ministre ont alors accusé le Conseil électoral d'avoir violé la loi en ne tenant pas compte des bulletins nuls. A la mi-mai, l'OPL exigea I'annulation du premier tour, et son coordonnateur général, Gérard Pierre-Charles, appela « tous les démocrates à contribuer à ce nouveau combat patriotique pour empêcher qu'Haïti ne connaisse un retour en arrière à des pratiques qui ont causé tant de torts et de souffrances au pays ». L'OPL annonça qu'elle ne participerait pas au second tour. Dans une interview à une radio québécoise, Paul Dejean, un homme très respecté, seul ministre avec Rosny Smarth à être membre de l'OPL, lançait un brûlot contre Aristide. Il' accusa d'être responsable du blocage du processus démocratique « en raison de son ambition démesurée ». Ce à quoi des partisans d'Aristide répliquèrent fin mai en accusant I'OPL de comploter pour démolir politiquement Aristide. Certains d'entre eux déclarèrent même que la campagne de I'OPL était menée en liaison avec la CIA et préparait une agression physique.
Après avoir reporté le second tour de trois semaines, le CEP annonça finalement qu'il le repoussait à une date ultérieure non précisée. Entre temps, Marie-Laurence Jocelyn Lassègue, arrivée en tête à Port-au-Prince, avait déclaré qu'elle aussi, se méfiait de la manière dont les élections étaient organisées et se retirait du second tour. Seule femme candidate, elle avait été présentée par un troisième parti se réclamant de Lavalas, le Parti Louvri Baryè. Entre temps surtout, Rosny Smarth avait présenté sa démission.
Rosny Smarth a justifié sa décision par des questions « de principe et d'éthique » Il dit ne pouvoir « accepter qu'un petit groupe impose ses vues à tout le pays » et le refus du Conseil électoral d'appliquer la loi n'aurait été que la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Dans sa déclaration, Rosny Smarth ne vise sans doute pas seulement Aristide et la Famille Lavalas, mais aussi le président Préval que, pour sa part, le maire de Port-au-Prince a qualifié de ministre d'Aristide. Après I'interpellation du gouvernement, fin mars, Gérard Pierre-Charles s'était prononcé en faveur du remplacement de plusieurs ministres, qu'il n'avait pas nommés. Mais selon les révélations de la presse, René Préval n'était pas d'accord avec les remplacements proposés. Il voulait en fait le départ de Rosny Smarth afin de se débarrasser du poids de I'OPL. A la fin du mois de mai, un dirigeant de I'OPL mit carrément en cause René Préval. Selon lui, « les élections du 6 avril portaient la marque du Palais national ». Il ajouta : « C'est le président qui bloque le système alors que nous percevons que le gouvernement est bloqué ». La crise politique prenait alors un nouveau tour.
L'OPL A CERTES LE MÉRITE de refuser de suivre Aristide dans sa dérive populiste et de combattre pour la mise en place d'institutions un tant soit peu démocratiques. Mais cette organisation serait plus crédible si elle-même refusait de pratiquer le clientélisme et d'accepter dans ses rangs n'importe quel notable soucieux avant tout des intérêts de son clan. Elle aurait plus d'audience si elle prenait la parole dans d'autres occasions que lorsque ses intérêts électoraux sont menacés (lors d'élections qui, de toute manière, ont été boycottées par 90 ou 95 % des électeurs). C'est ainsi que l'OPL n'a jamais élevé la voix lorsque, comme cela s'est passé à plusieurs reprises ces derniers mois, I'inquiétante « Force d'intervention rapide » de la police est intervenue très brutalement contre des manifestants et des habitants de quartiers populaires. Enfin, l'OPL serait mieux à même de répondre à ceux qui I'accusent de collusion avec la « communauté internationale » si elle avait fait campagne pour des mesures en rupture avec la politique néolibérale.
La déception et la confusion politique font le lit des duvaliéristes. Fin avril, un discours enregistré par Jean-Claude Duvalier, et appelant les Haïtiens à la réconciliation, a rencontré plus d'écho qu'on n'aurait pu le penser. Assistera-t-on prochainement au retour de Jean-Claude Duvalier et à I'annonce de sa candidature pour l'élection présidentielle de I'an 2 000 ? En tout cas, cette perspective, hier impensable, fait maintenant partie du domaine du possible.
Arthur Mahon
[Source : Inprecor, juillet 1997]