Mexique,
Une nouvelle donne ?
Le PRI (Parti révolutionnaire institutionnalisé), au pouvoir depuis 1929, a reconnu sa défaite lors des élections du 6 juillet dernier, laissant le contrôle de la capitale fédérale et de la majorité des sièges parlementaires à l'opposition. Si, sous l'effet de la pression sociale, la même dynamique électorale continue, les élections de l'an 2000 pourrait marquer la fin définitive du parti-État.
Le PRI n'a plus la majorité au Congrès national, n'ayant obtenu que 39% du vote populaire (étant donné la complexité du processus électoral, il lui aurait fallu 42% pour garder cette majorité). Il a obtenu 239 des 500 sièges. Le PRD (Parti révolutionnaire démocratique) est maintenant l'opposition officielle avec 26% du vote et 125 sièges, un résultat inespéré encore il y a quelques mois. Le parti moderniste néolibéral PAN (Parti de l'action nationale) a obtenu 27% du vote, pour 122 sièges, lui qui s'attendait encore il y a peu à devenir l'opposition officielle grâce à la marginalisation du PRD dont les résultats électoraux étaient généralement à la baisse depuis l'élection présidentielle de 1988 (pendant que la performance du PAN ne cessait de s'améliorer). Le Parti Vert a obtenu 8 sièges (7% du vote dans la ville de Mexico). Le PT (Parti des travailleurs), 6 sièges.
par Jose Martinez Cruz
Membre dirigeant du PRT, section mexicaine de
la Quatrième internationale. Lors des élections du 6 juillet,
il fut candidat-substitut de Patria Jimenez, militante lesbienne
et membre du PRT, élue sur la liste du PRD au Congrès fédéral
dans une circonscription de la ville de Mexico.
Le triomphe de C. Cardenas comme maire de Mexico n'a pas été une surprise. Sa victoire a donné un nouvel élan à toute une série de luttes. En 1988, Cardenas avait obtenu le plus de votes lors de l'élection présidentielle mais vit sa victoire volée par Salinas, le candidat du PRI. L'élite, dont le président Zedillo, abandonne graduellement le modèle du parti-État. Le PRI est toujours incrusté dans l'État mais il n'a plus la majorité des sièges au Congrès. Pour la première fois, le Congrès (parlement) du Mexique n'est plus soumis au président. Ce que l'auteur péruvien Vargas Llosa appelle la «dictature parfaite» est remplacé par un régime présidentialiste autoritaire.
L'affaiblissement de la bureaucratie de l'État-PRI est un grand pas en avant pour le mouvement démocratique au Mexique, ce qui pourrait relancer la riposte contre les réformes néolibérales, la privatisation et l'ALÉNA. De grands pans de la population ont, de nouveau, indiqué leur désir d'un changement démocratique, par des élections, sans provoquer de guerre civile. L'EZLN (les Zapatistes) a compris cette dynamique de même qu'avec plus de réserve, semble-t-il, l'EPR plus traditionnaliste. Quelques-uns d'entre nous avaient argumenté que le régime mexicain était incapable d'auto-réforme, et que le PRI n'accepterait jamais des résultats électoraux qui réduiraient autant son pouvoir. Ce ne fut pas le cas. Le régime a reconnu la victoire de Cardenas dans la ville de Mexico.
Ce n'est pas la première fois que le régime accepte et absorbe un coup direct venant de la base. Quand l'insurrection zapatiste commença en janvier 1994, le président a arrêté la contre-offensive militaire après seulement dix jours à cause de la résistance de la population maya du Chiapas et aussi à cause des manifestations de solidarité dans le nord métis (de langue espagnole). Le gouvernement ayant cédé, sa stratégie a jusqu'ici été de signer, mais de ne pas respecter, une série d'accords avec les rebelles, tout en maintenant une guerre de faible intensité contre eux.
Cette stratégie combinée de militarisation et de changement démocratique superficielle vise à donner au système quelques années supplémentaires de répit. Pendant ce temps, la crise du système s'approfondit sans cesse. Malgré l'efferverscence des marchés financiers, le bâteau coule de toute part.
Aucune des avancées des dernières années n'est acquise. Le système semi-corporatiste est toujours en place bien que plusieurs de ces éléments soient en crise. On ne peut décréter la disparition des partis-États. Pas plus qu'on ne peut instaurer la démocratie seulement par les élections. Comme dans nombre de systèmes en transition, le monstre peut sortir de sa torpeur.
La crise est aussi visible dans les syndicats, un pilier du régime du PRI. Le récent décès du lider maximo syndical, Fidel Velazquez, accroît l'instabilité interne des syndicats liés au parti-État, qui sont de plus en plus menacés par de dynamiques syndicats militants.
Militarisation
La transition démocratique mexicaine a son côté sombre : des centaine d'assassinats, des prisonniers politiques, des persécutions et des disparitions politiques. Récemment, cinquante groupes des droits humains ont formé le Réseau des organisations civiles des droits humains pour publier un rapport accablant intitulé Tous les droits pour tous. De dire ce rapport : «Le besoin de contrôle, pour garantir le succès de la mise en place du modèle néolibéral, a débouché sur des politiques autoritaires afin d'imposer la loi et l'ordre.»
Une de ses politiques clefs est l'implication grandissante des militaires dans le système policier et judiciaire. Cette politique de militarisation a deux buts : faire reculer la corruption le plus possible, sous la pression des ÉU ; accroître petit à petit la tolérance du public à la présence militaire. La logique de cette militarisation larvée est bien décrite par Carlos Fazio comme le «troisième lien» des nouveaux rapports qu'a le Mexique avec les ÉU. En effet, cette militarisation patronnée par les ÉU s'ajoute aux coopérations économique et politique pour mieux faire pénétrer le modèle néolibéral en Amérique latine.
L'emploi de soldats comme policiers, entraînés à tuer plutôt qu'à contrôler l'ennemi, a augmenté la violence de la répression. La même chose était arrivée dans les années 70. La plupart des centaines de disparitions politiques de cette période furent victimes d'unités militaires telles la Brigade blanche. En Amérique latine, le transfert de responsabilités policières à l'armée a toujours été un signe avant-coureur de coup d'État ou de régime autoritaire. Aujourd'hui, plus de 5 000 militaires sont officiellement assignés à des fonctions policières, dans 28 États (sur 31), sans compter les unités spécialisées dans la guerre sale, auxquelles il faudrait encore ajouter la présence militaire massive dans le Chiapas.
Le régime mexicain s'enfonce dans l'autoritarisme. De deux choses l'une : soit l'armée appuyera l'actuel projet de l'élite politique, soit les généraux feront une alliance directe avec les grands capitalistes en court-circuitant le processus politique normal par l'imposition d'un régime militaire ou autoritaire afin d'assurer la stabilité économique. Quelque soit le scénario, l'armée sera davantage présente dans le processus politique. C'est cette réalité qui explique la sourde campagne médiatique pour de fortes mesures policières afin de combattre la vague de criminalité causée par la néolibéralisation du pays. Le vrai problème pour l'élite est que la mobilisation sociale est une menace contre l'actuel gouvernement, et, dans ce sens, une menace à la stabilité économique.
Dans la ville de Mexico, la police et les forces para-militaires ont augmenté leurs opérations d'hygiène sociale contre les enfants de la rue. Dans les régions où présumément opère l'EPR, toute la population de certains villages sélectionnés d'avance a été arrêté. Selon le rapport Tous les droits pour tous, «beaucoup de groupes de citoyens et de militants sociaux ont été menacés ou persécutés par différents moyens pour les inciter à cesser leurs activités, particulièrement celles pour la défense des droits humains.» Ces menaces vont d'appels téléphoniques anonymes et de lettres de menaces jusqu'à des kidnapping, des passages à tabac et des tortures par des inconnus ou des vols par des policiers où disparaissent des documents mais non les objets de valeur. Au moins 50 journalistes ont dit avoir été suivis par des inconnus. Durant les sept dernières années, plus de 600 membres du PRD ont été tuéd dans des circonstances entachées de violence ou suspectes.
C'est là autant de preuves de l'existence d'une Guerre de faible intensité. Cette stratégie complexe, développée par les ÉU après leur défaite au Vietnam, combine des moyens politiques, diplomatiques, économiques, psychologiques et idéologiques, pour une longue période, dans un contexte de répression politico-militaire à basse intensité. Cette guerre sans lignes de front distingue à peine entre progagonistes civils ou armés. Son but est de faire adhérer au régime en place la population civile en coeur et en esprit en légitimant le statu quo comme le moins pire entre deux maux.
État de guerre au Chiapas
Cette stratégie est particulièrement visible au Chiapas. Dans la partie nord contrôlée par les Zapatistes, il y a une véritable guerre civile. Dans le reste de l'État, il y a un massif «déclin du respect des droits humains et un accroissement de la violence politique et des conflits inter-communautaires qui tous affaiblissent le tissu social. Ce sont là les conséquences de la stratégie de la contre-insurrection implantée au Chiapas et dans d'autres États mexicains pour vaincre l'opposition organisée.»
Selon ce même rapport, ce plan comporte trois aspects :
La guerre de faible intensité a eu un effet terrible sur la population du Chiapas. Selon Estacion norte, une mission non-gouvernementale au Chiapas, «pendant les deux dernières années, plus de 4 000 personnes ont été déplacées. Environ 300 sont mortes et 100 ont été emprisonnées. Le nombre de passages à tabac et de blessures ne peut pas être estimés».
C'est dans cette zone du Chiapas que les Zapatistes ont pris la décision controversée de brûler 97 boîtes de scrutin et d'empêcher l'organisation de 550 bureaux de vote. Selon le sous-commandant Marcos, l'EZLN a appelé au boycott mais «respectera la décision de ceux qui ont choisi de voter.» Malgré tout, et malgré le réel problème de la violence des grands propriétaires fonciers, un grand nombre d'organisations sociales dirigées par les Zapatistes et les partisans du PRD ont décidé de participer aux élections, en appelant presque toujours à voter pour le PRD.
Il n'y a toujours pas de lois à propos des droits des peuples aborigènes. Le président Zedillo a saboté les négotiations de San Andres Sakamcheen avec les Zapatistes sur la reconnaissance constitutionnelle de la réalité pluri-nationale et pluri-linguistique du Mexique. Une des conséquences des récents résultats électoraux est que la nouvelle majorité des forces oppositionnelles (PRD, PAN, PVEM et PT) pourrait voter une loi allant dans le sens de celle proposée par la coordination des groupes aborigènes Cocopa, même sans l'appui du PRI.
L'élection renforce la gauche, réformiste comme révolutionnaire
Même si le rapport de forces émergeant des élections favorise toujours la droite (PRI et PAN), la gauche s'est particulièrement renforcée dans plusieurs régions. Le mouvement cardiniste, lié à l'aspiration de C. Cardenas à conquérir la présidence en l'an 2 000, a été plus spectaculaire que la campagne proprement dite du PRD. Mais ces élections représentent un mouvement plus profond. Elles ont eu lieu au sein d'une société civile plus développée et mieux organisée qui a rejeté plus lucidement les idéologies de la classe dominante. Malgré tout, l'opposition conservatrice du PAN gagne toujours du terrain contre le PRI dans le nord et le centre du pays.
Dans la ville de Mexico, Cardenas a obtenu 47% des votes (1 860 000), le double du candidat du PRI et trois fois plus que celui du PAN. Le PRD a aussi gagné 29 des 30 sièges de l'assemblée représentative du District fédéral, et 38 des 40 sièges de la région de la capitale au Congrès fédéral.
Le PRT (section de la Quatrième Internationale), ayant signé un pacte électoral avec le PRD, la membre du PRT Patria Jimenez, une dirigeante du mouvement gay et lesbienne, a été élu au Congrès sur une liste PRD. Quoique le parti n'aie en tant que tel pas de représentant ni au Congrès ni au parlement spécial de la ville de Mexico, il entend «assumer ses responsabilités dans le respect de son entente programmatique avec le PRD». Selon Jimenez, «nous ne faisons pas automatiquement pas parti du nouveau gouvernement. Le nouveau gouvernement Cardenas n'est ni une force de classe ni une force socialiste. Cela est clair depuis longtemps. Mais c'est un gouvernement démocratique local avec une composition multi-classe, en confrontation avec le gouvernement national du PRI. Un appui fort au PRD dans la capitale permettra au parti d'aller de l'avant sur la base de certains éléments de son programme : travaux publics, création d'emplois, modification des politiques économiques et des budgets. Avec les programmes sociaux comme priorité des priorités.»
Personne ne s'attend à ce que le PRD cherche à remettre en question la ligne de conduite néolibérale du gouvernement. Le dirigeant du parti, Lopez Obrador, affirme que le parti cherche seulement à «lisser les pointes les plus dures du néolibéralisme». Mais la victoire du PRD signifie un pas en avant pour le mouvement anti-néolibéral, particulièrement en ce qui concerne l'opposition aux privatisations et la défense du système de la sécurité sociale. La base parlementaire du PRD pourrait être une importante alliée dans les campagnes pour arrêter ou ralentir la privatisation des fonds de pension.
Vers une rupture ?
Cardenas ne peut pas empêcher le président Zedillo de poursuivre son orientation néolibérale. Mais le nouveau rapport de forces permettra une confrontation de grande ampleur sur l'orientation de l'économie et sur les priorités sociales du pays. De toute façon, le PRT combinera son activité parlementaire avec ses activités extra-parlementaires. Le parti n'exclut pas de participer au gouvernement de la région de la capitale, ce qui pourrait «renforcer la lutte démocratique et donner un caractère socialiste à cette lutte.»
Cardenas a quatre mois pour former le nouveau gouvernement du District fédéral, qui doit prendra les rênes du pouvoir le 5 décembre 1997. La mise en place en sourdine du contrôle militaire sur les forces de police fera certainement l'objet de confrontations tant parlementaires qu'extra-parlementaires. Le PRT proposera, par l'intermédiaire de la coalition dirigée par le PRD, une politique de police communautaire au niveau du district fédéral, comme solution démocratique au problème de la sécurité publique.
Les droits démocratiques de la population doivent être respectés, incluant l'utilisation de référendum. Le parti proposera aussi la mise en place d'un budget participatif à l'image de ce qu'a mise en place la gauche du PT brésilien, qui permet aux communautés locales de décider des priorités budgétaires avec l'aide de techniciens et d'économistes de l'hôtel-de-ville. C'est une façon de concrétiser la promesse de Cardenas que «tous gouverneront». Un budget participatif pour le ville de Mexico donnerait une base forte pour les prochains combats contre l'introduction des politiques néolibérales au Mexique.
Le PRT veut enraciner ses activités en tenant compte du niveau actuel de la conscience des masses, en participant aux luttes dans l'intention de renforcer le camp de la gauche, en créant des formes supérieurs d'organisation des luttes des masses et en appuyant des demandes unitaires chaque fois que c'est possible. Le but est la pleine participation et la démocratie directe. La perspective en est une de rupture avec le parti-État qui ira beaucoup plus loin que ce qui envisagé par ceux qui négocient avec le vieux régime une transition dans l'ordre.
Le Mexique n'est pas engagé dans un processu de transition démocratique. Ni le président Zedillo ni la bureaucratie gouvernementale du PRI ne se sont engagés dans un processus de démocratisation. Les gains démocratiques ont été obtenus par des luttes de masse, y incluant le rejet électoral du PRI, et par l'existence de groupes comme l'EZLN et l'EPR, qui ont choisi la lutte armée. Le vieux système connaît un déclin irréversible. Ceux qui se rangent du côté des exploités et des opprimés peuvent contempler l'avenir avec espoir et optimisme !
(source : Internal
Viewpoint, revue en langue anglaise de la Quatrième
Internationale)
(traduction, sous-titres et introduction (partiel) : La
Gauche)
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