La conjoncture politique
de la rentrée
1. Vers un règne sans partage du capital financier?
Le processus de domination des marchés financiers sur l'ensemble de l'économie et de la politique peut et doit être renversé. Pourtant, c'est exactement le contraire qui se prépare actuellement, soit un approfondissement de cette domination.
En effet, 29 pays membres de l'OCDE négocient à Paris l'Accord multilatéral sur l'investissement (qui pourrait se conclure en mai 98). « Il s'agit essentiellement d'interdire toute discrimination » à l'égard des investissements étrangers en mettant en pratique le principe du traitement national et permettre ainsi aux gouvernements, aux entreprises et aux investisseurs étrangers de pouvoir en appeler des décisions prises par les gouvernements sur la réglementation des investissements. Un exemple, le principe du traitement national s'appliquerait explicitement à la privatisation et aux opérations subséquentes relatives aux biens privatisés... « Ce traité multilatéral est une véritable charte des droits des sociétés transnationales pour 21è siècle »... et manifeste leur domination aussi bien politique qu'économique. (Voir Accord multilatéral sur l'investissement, analyse critique préliminaire, par le CTC).
La mise en place de cet Accord multilatéral pourrait avoir des conséquences encore plus grandes que les accords de libre-échange. Elle va lever tous les obstacles à la domination du capital financier sur la circulation du capital. Elle va anéantir tous les pouvoirs de réglementation des gouvernements sur investissements de capitaux (sur l'environnement, sur l'achat préférentiel, sur les subventions aux entrerpises nationales, sur le marché du travail...). Remarquons que cet Accord se négocie en secret sans donner lieu aux débats publics qui avaient entouré l'Alena et Maastricht. La signature de cet Accord marquerait un pas en avant dans la domination sans partage du capital financier contre les droits des peuples à pouvoir prendre en mains leur avenir et constituerait une nouvelle détérioration du rapport de force entre classes en défaveur des classes ouvrières et populaires.
2. Ottawa mène une offensive contre le droit
à l'autodétermination du Québec
La courte victoire des fédéralistes a créé un traumatisme certain au Canada-anglais. La politique traditionnelle du Parti libéral du Canada qui acceptait de jouer le jeu référendaire a été discréditée. Le leadership de Jean Chrétien a été remis en question.
Les difficultés énormes de parvenir à un consensus sur des réformes de la constitution, difficultés aggravées par la rigidité de la procédure d'amendement, la volonté du PLC de bloquer définitivement la montée des réformistes dans l'Ouest du pays et la volonté de la direction Chrétien de démontrer qu'il pouvait encore remettre le Québec à sa place ont repoussé le plan de la réforme de la constitution, le plan A, à l'arrière-plan de la scène politique.
Ce plan A s'articule toujours autour des principes suivants: l'égalité des provinces, la reconnaissance de la dualité canadienne, (en d'autres termes le caractère unique ou spécifique de la société québécoise), la négociation d'une nouvelle union sociale visant à encadrer le pouvoir de dépenser d'Ottawa et à consitutionnaliser le droit de retrait de programmes fédéraux relevant du pouvoir des provinces. Les discussions restent aujourd'hui sans caractère officiel car il n'est pas encore clair qu'il y ait un accord véritable sur ces principes. De plus, ces perspectives restent en deçà des concessions pouvant avoir un effet politique véritable au Québec minant le soutien à la souveraineté.
Le gouvernement libéral a donc laissé l'initiative du plan A dans les mains des provinces et du Parti conservateur. On voit que la classe politique canadienne n'a pas élaboré une position commune sur les moyens de « régler » la question du Québec. Le PLC choisit la manière forte. Le recul du vote pour le OUI à un éventuel référendum (44 pour le OUI 56 pour le NON, dernier sondage Léger/Léger, de la fin août) et le recul du Bloc aux dernières élections fédérales confortent les Libéraux dans leur position. Cette politique de confrontation directe des aspirations démocratiques du Québec, la négation ouverte du droit à l'autodétermination, paierait déjà au Canada-anglais en terme de soutien au Parti libéral du Canada.
Les dirigeants Libéraux sont clairs, le plan B demeure la voie principale car la stratégie qui « laissent le choix du terrain aux souverainistes » a mené proche de la catastrophe. Aujourd'hui, il faut que le gouvernement fédéral
- établisse que la proclamation unilatérale de l'indépendance est illégale
- crée une base populaire au Canada-anglais et au Québec contre la légitimité du référendum
- rendre illégitime la proclamation de la victoire référendaire avec un vote de 50% plus 1
- discrédite la direction du mouvement nationaliste.
Il s'agit pour le gouvernement Chrétien d'intimider la direction du mouvement souverainiste; d'afficher un clair refus de toute perspective de partenariat; d'afficher leur détermination inébranlable dans la défense de l'intégrité du territoire canadien; de laisser libre cours aux éléments extrémistes en jouant la carte de la partition. C'est par cette politique d'affrontement qu'il croit pouvoir briser le soutien à la souveraineté dans la population et les ressorts de toute montée future.
Le gouvernement Libéral reste un gouvernement pragmatique et il serait près à ressortir le plan A, si un soutien se dégageait à son endroit au Canada-anglais. Mais sa politique d'offensive actuelle n'est pas sans développer le chauvinisme anti-Québec au Canada-anglais, chauvinisme qui enferme à son tour le PLC dans sa logique actuelle.
Le Parti conservateur croit que la meilleure manière d'éviter un troisième référendum, c'est de faire certaines concessions au Québec avant les prochaines élections québécoises afin de pouvoir aider le PLQ à remporter une victoire. Ce sont les prochaines élections québécoises qui représentent, répète Charest, l'échéance véritable et il faut pouvoir donner des munitions aux libéraux provinciaux.
En privilégiant le plan B, pour casser le soutien à la souveraineté, le gouvernement Chrétien se refuse à jouer la carte PLQ. Le PLQ est en crise. Cette crise n'est pas d'abord une crise de direction car il faudrait expliquer cette dernière au-delà des questions de personnalité. Cette crise est d'abord une crise d'orientation: Le PLQ ne peut jouer le rôle d'une opposition aux politiques du PLC sans renforcer le PQ. C'est ce qui le mène à une politique incohérente et à un discours confus. Cette crise d'orientation induite par le politique du grand frère fédéral affaiblit considérablement son appui dans la population. Le PQ bénéficie d'un large soutien de la population francophone. Le soutien du PLQ reste concentré dans les comtés à majorité anglophone ou allophone dont une minorité s'est engagée dans un activisme partitionniste gênant pour le PLQ. Ce faible soutien dont jouit le PLQ renforce le choix du PLC de donner la priorité au plan B.
3. Le bloc nationaliste miné par ses contradictions et la faiblesse de sa direction
Le bloc nationaliste est miné par les contradictions du souverainisme néolibéral. Il y a d'abord la contradiction entre sa direction libre-échangiste et sa base électorale (dont le noyau dur est constitué en grande partie par les secteurs syndiqués et populaires de la population), qui ne souscrivent pas d'emblée à l'Alena et qui doivent vivre les contrecoups de ces ententes.
Il y a aussi la contradiction entre la priorité de la lutte au déficit du gouvernement Bouchard et sa politique de partenariat avec les élites syndicales. En fait le consensus sur le déficit zéro arraché par Bouchard reposait sur un désaccord sur les moyens d'y parvenir. L'important pour les travailleuses, les travailleurs et les exclus du marché du travail relève de l'ordre des moyens. Et les moyens du gouvernement se sont révélés dans toute leur dureté néolibérale: c'est d'abord et avant tout par la réduction des dépenses de programmes et la diminution des personnels qu'il s'est attaqué au déficit.
La mise à la retraite de 30 000 personnes va se solder par la détérioration des services offerts à la population et par la précarisation des emplois existants. Si on fait exception du personnel enseignant, les réengagements seront loin d'être à la hauteur des postes abolis et les nouveaux emplois créés ne correspondront pas à la création de nouveaux postes.
Dans la santé la fermeture des hôpitaux, des services et la réduction du personnel sont en train de parvenir à une détérioration centrale des conditions de soins offerts à la population. Les apôtres de la privatisation à la Jean Coutu militent actuellement pour une médecine à deux vitesses, une médecine de choix, dit-il, pour les personnes qui peuvent se payer une médecine de qualité et sans file d'attente.
Dans l'éducation, les coupures des personnels de soutien et des professionnels favoriseront, couplés au renforcement des exigences scolaires à une nouvelle hausse du taux de décrochage... Le projet de décentralisation combiné avec la création d'écoles à vocation particulière avec barrière à l'entrée renforcera le caractère élitiste de l'école et la destruction du tronc commun de formation. Le projet de réforme de la ministre Marois n'a rien d'une nouvelle réforme Parent car les valeurs qui président à sa mise en place va directement à l'encontre de l'effort de démocratisation de l'accès à l'éducation qu'avait signifié la réforme des années 60.
A cette politiques de coupures dans les dépenses dans la santé et l'éducation, il faut ajouter... les coupures qui se préparent dans les municipalités et qui risquent de déboucher, à moins d'une riposte vigoureuse, sur la détérioration des salaires, des conditions de travail et de la sécurité d'emploi dans ce secteur. Les municipalités demandent au gouvernement des moyens législatifs pour casser la riposte qui s'organise chez les syndiqué-e-s. Le Conseil du patronat, pour sa part, salive déjà à l'idée de ramasser les morceaux et demande au gouvernement la généralisation de la sous-traitance dans les municipalités au nom de l'efficacité de l'entreprise privée.
Si on compare les politiques concrètes du gouvernement Bouchard, à la rhétorique sur le projet de société portée par les partenaires syndicaux et populaires au moment du référendum, c'est le ciment même du bloc nationaliste qui est attaqué par la politique actuelle. Parler d'un projet de société stimulant (titre de la dernière plate-forme électorale du PQ), faisant du plein emplois, de la prospérité des régions et du développement durable des richesses collectives... (sous titre de la même plate-forme), cela semble relever du mensonge éhonté. Mais dire que le ciment est attaqué, ce n'est pas signifié que de bloc va exploser, mais que sa cohérence interne commence à sérieusement se détériorer. Concessions mineures et manoeuvres visant à engluer les directions des mouvements sociaux dans des exercices de négociations des coupures, voilà ce qui semble rester au PQ de ses positions social-démocrates.
4. Vers un tournant électoraliste du PQ
Ceci est insuffisant pour faire face aux élections qui viennent. Pour faire face à l'échéance qui vient le gouvernement péquiste est en train d'élaborer un véritable scénario préélectoral lui permettant de consolider ses bases:
Enfin le PQ va prétendre qu'il reste fidèle a ses orientations social-démocrates. Il continue à se prétendre social-démocrate... (bilan de ses promesses) et il organise un colloque sur « L'avenir de la social-démocratie dans le contexte de la mondialisation ou des personnalités « de gauche »(chrétienne) Petrella, Françoise David prendront la parole.
Ce scénario, si on le combine à la crise politique du PLQ, rend possible, sinon probable la réélection du PQ. L'important pour les forces de gauche, c'est que les démarcations qui commençaient à se faire avec le PQ continuent à se maintenir et à se développer.
Il y a eu ces derniers mois certains indices de dégagement (partiel mais réel) de forces sociales de la logique dominante du bloc nationaliste. Le congrès de la CEQ s'est opposé à l'orientation de concertation sociale et à rejeté l'objectif du déficit zéro. On a même ouvert un débat sur l'alternative politique. Tout cela reste limité. Mais aujourd'hui la centrale s'oppose clairement au projet d'école fondé sur la décentralisation et la segmentation du secteur public d'éducation.
La CSN (comme la CEQ d'ailleurs) fait un bilan négatif des départs dans la fonction publique: « le gouvernement du Québec n'a aucune raison de pavoiser, écrit la CSN, puisque les services d'éducation et de santé se verront privés de plusieurs milliers d'emploi pour dispenser ces services à la population. »
La coalition des employés municipaux représentant 36 000 travailleurs et travailleuses (principalement syndiqués avec le SCFP) se dit prêt à défendre leurs conditions de travail et de salaire. Elle dispose d'un mandat de grève générale en cas de loi spéciale, mandat qui a été voté à 85%.
L'audience du débat initié par l'Autjournal sur l'alternative politique au PQ a un audience importante dans les groupes populaires et dans certains syndicats locaux ou instances régionales. Cette espace peut se refermer, si le débat tourne court, mais il constitue un premier pas dans la voie de la rupture et la gauche doit tenter de clarifier et de consolider ces premières ruptures politiques avec le bloc nationaliste.
Bernard Rioux
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