Le crépuscule du PRI
Déclaration du Parti révolutionnaire des
travailleurs (PRT),
section mexicaine de Quatrième Internationale, suite aux
élections du 6 juillet.
| Le
scrutin du 6 juillet Le principal scrutin des élections du 6 juillet au Mexique portait sur le renouvellement du parlement. 300 députés sont élus dans les 300 circonscriptions au scrutin majoritaire et 200 autres sont élus au scrutin proportionnel, au prorata des suffrages obtenus nationalement par les différents partis. Si le PRI est arrivé en tête dans 164 des 300 circonscriptions, il n'a recueilli que 38,48 % des voix et compte ainsi un total de 239 députés sur 500. Il perd la majorité absolue qu'il détenait jusqu'alors, et peut désormais se retrouver en minorité en cas d'accord entre les deux grands partis d'opposition, le PRD sur sa gauche (125 députés) et le PAN sur sa droite (122 députés).
PVEM : Parti vert écologiste mexicain |
1- L'ampleur de la défaite du PRI dans les élections du 6 août 1997 a causé un effet de surprise chez beaucoup, et d'abord au sein du gouvernement. Une deuxième surprise est venue de la réaction du gouvernement après le scrutin, I'acceptation de la défaite du PRI à Mexico, la capitale, et de I'ensemble des résultats, en soulignant que le PRI ne devait plus être considéré comme parti-État, parti unique ou appendice du gouvernement. « Un nouveau pays » titrait le soir même de la proclamation des résultats le quotidien El Universal. « La fin du PRlat » proclamait la une de I'hebdomadaire Proceso. Et tous de s'accorder pour souligner la cuisante défaite du système de domination exercé par le PRI, une défaite historique pour la plupart des organes de presse internationaux.
2- Nous sommes au crépuscule du régime de parti-État, un processus engagé dès 1968, et la faille ouverte en 1988 devient aujourd'hui de plus en plus profonde. L'an 2 000 peut marquer son agonie finale, si on considère les échéances électorales et plus encore si nous sommes capables au côté des forces démocratiques et socialistes de nous saisir de cette défaite pour lancer I'offensive finale et transformer les rapports de forces sur le plan non seulement électoral mais également politique et social.
3- La victoire de Cardenas dans la ville de Mexico était annoncée par les sondages de ces derniers mois, même s'il faut les considérer en général avec circonspection. Cette victoire n'a donc pas été une surprise totale, mais elle a soulevé I'enthousiasme et la volonté de lutte de larges secteurs de la population. C'est en quelque sorte la victoire de 1988 longtemps différée : à I'époque, Cardenas avait gagné I'élection présidentielle, mais une fraude éhontée avait permis de déclarer vainqueur le candidat du PRI, Salinas de Gortari. Le système de parti-État entre aujourd'hui dans une crise aiguë avec la déroute du PRI à Mexico, la perte de la majorité absolue au parlement et son recul électoral dans presque tout le pays.
4- S'agit-il de I'ouverture d'une transition démocratique ? D'une rupture définitive avec le vieux système de domination ? Ou d'un processus plus complexe entre transition et rupture, qui ne s'est pas encore clairement défini dans le panorama politique national ? Nous devons apporter des réponses à ces questions pour actualiser notre vision stratégique en tant que révolutionnaires. Notre caractérisation traditionnelle du régime en place depuis plus de 70 ans, un système dictatorial de parti-État, issu de la révolution mexicaine du début du siècle, consolidé pendant les années de pouvoir de Cardenas, une forme spécifique de bonapartisme comme I'avait caractérisé Trotsky, se voit aujourd'hui validée par les forces qui refusaient jusqu'alors de parler de dictature du PRI. II faut dire que Zedillo lui-même s'évertue à prendre ses distances avec le système de parti-État. Mais la rupture n'est pas avérée, même s'il n'a plus la majorité absolue au parlement. Son pouvoir s'en trouve limité, et s'apparente à un présidentialisme aux coudées restreintes. Incontestablement il s'agit d'un tournant historique et nous n'en sommes qu'aux prémisses. La lutte démocratique a fait un grand pas en avant. La lutte contre le néolibéralisme ne fait que commencer, et c'est sur le terrain politique et social que se trancheront les prochains affrontements.
5- Il ne faut pas sous-estimer les résultats électoraux. II est essentiel de comprendre I'importance de la participation populaire, du sentiment et de la volonté des larges masses de la population mexicaine, qui gardent I'espoir de changement par la voie des élections et se sont prononcés dès 1994 en faveur d'un changement démocratique qui permette d'éviter une guerre civile, ce qu'a bien saisi I'EZLN, et dans une moindre mesure I'EPR, toutes deux engagées dans la lutte armée. Le 6 juillet a porté un nouveau coup au système de Parti-État, sans doute le plus percutant sur son terrain, si on considère que pour la première fois le pouvoir législatif est en situation d'agir de façon autonome, libre, indépendant de la présidence. C'est une question touchant à la démocratie dans notre pays qu'il faut analyser également en vue des prochaines échéances de I'an 2 000.
6- Il faut reconnaître que notre appréciation traditionnelle comme quoi le système était incapable de s'auto-réformer et qu'il n'accepterait jamais pacifiquement de subir une défaite politique de cette ampleur, ne s'est pas trouvée confirmée. Cela explique I'étonnement soulevé par les déclarations de Zedillo, de Del Mazo et de la direction du PRI après la victoire de Cardenas. C'est vrai que dans le passé déjà, le gouvernement avait fait la preuve de sa capacité à encaisser les coups pour gagner du temps. Déjà face au soulèvement zapatiste, il avait réagi le 10 janvier 1994 en ordonnant le cessez-le-feu unilatéral et la fin des bombardements, I'ouverture du dialogue, jusqu'à des accords qu'il n'a jamais honorés, ce qui lui a permis par une politique de faits accomplis, de développer une stratégie de sape dans le cadre de la guerre de basse intensité. II a choisi de développer une stratégie combinée, avec d'un côté un processus de militarisation et de I'autre I'apparence de changements démocratiques qui lui ont donné un répit pendant trois ans. Mais cette fuite en avant ne lui a pas permis d'échapper à sa crise de domination, qui s'approfondit maintenant. Le scénario n'est donc pas totalement nouveau : le PRI cherche par tous les moyens à dissimuler la situation et à maintenir à flot un bateau qui fait eau de toutes parts. Le 6 juillet signe le naufrage du PRI.
7- Cette situation ne conduit pas automatiquement à une stabilisation démocratique qui exclurait toute régression autoritaire. Tous les éléments du système semi corporatistes sont en crise mais n'ont pas été éliminés. Le Parti-État disparaît par décret mais les résultats électoraux ne suffisent pas à instaurer la démocratie. Le PRI-gouvernement est toujours en vie, même dans la phase finale de son effondrement historique. Le monstre peut encore donner des coups de queue dans son agonie,
8- D'autres manifestations du déclin du PRI apparaissent aujourd'hui. La plus significative pourrait se produire sur le terrain syndical. La crise du « charisme » s'illustre symboliquement dans le décès récent de la figure qui I'incarnait, Fidel Velazquez.
9- Le processus de lutte démocratique vient de franchir un nouveau jalon dans notre pays, après les grandes mobilisations de 1968 et 1988. Parfaitement cynique, Zedillo s'inclut dans la génération de 68. Il oublie de dire qu'il n'est pas le continuateur des jeunes qui ont lutté pour la démocratie et ont été massacrés par le gouvernement, mais qu'il est I'héritier du régime répressif qui a noyé dans le sang les aspirations libertaires de la jeunesse de 68. Mais la différence essentielle, c'est que le pouvoir n'a pas pu aujourd'hui noyer dans le sang I'insurrection zapatiste. Pourtant il est responsable de centaines d'assassinats, d'emprisonnements, de persécutions et de disparitions politiques. Un long document de i'association « Tous les droits pour tous » qui regroupe plus de cinquante organisations civiles de droits de I'homme au Mexique, en dresse un bilan accablant. II I'est tout particulièrement pour I'état du Chiapas. Tout en appelant les communautés indigènes à boycotter ces élections, les zapatistes ont fait savoir qu'ils respectaient le choix de ceux qui voteraient. C'est ainsi qu'ils se sont opposés à I'ouverture de plus de 550 bureaux de votes au Chiapas. Mais par ailleurs des organisations sociales dirigées par les zapatistes et le PRD, telle que la Coordination des organisations agraires d'0cosingo ont décidé de participer aux élections et de riposter aux agressions des caciques. Les élections auront des répercussions sur la situation de zones aussi conflictives que le Chiapas. Jusqu'à présent aucune disposition Iégislative n'a été adoptée concernant les droits des indigènes, et Zedillo lui-même a torpillé les accords de San Andres. Dans la prochaine assemblée où le PRD, le PAN, le PVEM et le PT ont la majorité, on peut envisager que soit adopté un projet de loi de ce type, qui avait I'accord des zapatistes, même sans le consentement du PRI-gouvernement.
10- Les rapports de forces changent. Ils ne sont pas favorables partout à la gauche, mais ils le sont dans d'importantes régions. II est vrai que même s'il a perdu dans la capitale, le PAN progresse dans le nord et le centre du pays. La vague cardéniste de 1988 était incontestablement plus spectaculaire qu'aujourd'hui, mais neuf ans après elle est plus profonde, parce qu'elle touche une société civile mieux organisée, avec un niveau supérieur de conscience et de rejet des politiques de la classe dominante, parce que la crise s'est approfondie.
11- Pour le PRT se pose le problème d'une éventuelle participation au gouvernement de Cardenas. Nous devons, au-delà d'un oui ou d'un non, répondre à cette question d'une façon circonstanciée. Nous partons des prémisses suivantes : nous avons conclu une alliance électorale avec un parti qui a gagné très nettement les élections dans la capitale de la République. Nous avons signé avec le PRD une Convention d'alliance PRD-PRT qui inclut des questions programmatiques. II s'agit d'engagements que nous devons tenir au-delà du fait que nous n'avons pas de députés élus directement au parlement fédéral ni d'élus à la chambre des représentants de la ville de Mexico. Dans le cadre de I'alliance avec le PRD, notre camarade Patria Jiménez, dirigeante d'un secteur important du mouvement lesbien-homosexuel, avec comme suppléant José Martinez Cruz, a été élue dans la capitale députée au parlement, au titre de la représentation proportionnelle (elle avait été placée en 12' position sur la liste du PRD dans la IVe circonscription). II faut souligner que la victoire de Cardenas à Mexico est sans appel : l 859 866 voix, soit 47 %, contre 990 360 et 602 466 pour les candidats du PRI et du PAN respectivement ; 29 des 30 députés élus au parlement fédéral au titre du scrutin majoritaire pour la ville de Mexico ; et la majorité dans 38 des 40 circonscriptions concernées. Le PRT fait donc partie d'une alliance électorale avec le PRD et diverses organisations sociales et civiles qui a gagné les élections dans la capitale. Nous considérons qu'il s'agit d'une victoire Iégitime et authentique, avec le soutien de près de 2 millions de personnes qui considèrent le gouvernement que va y mettre en place Cardenas comme leur propre gouvernement. Notre participation n'a rien d'automatique : c'est un problème politique où entrent en compte le respect des accords d'un côté, et le rapport de forces de I'autre. Le gouvernement de Cardenas n'a pas un caractère de classe, il n'est pas socialiste, c'est clair depuis assez longtemps. Nous ne nourrissons pas d'illusion à ce sujet. C'est un gouvernement démocratique pluriclassiste dans sa composition, qui s'oppose au gouvernement du PRI. L'ampleur de sa victoire dans la capitale lui permet d'y mettre en oeuvre certains points de son programme, concernant les travaux publics, la création d'emplois, la modification de la politique économique et budgétaire pour donner la priorité aux dépenses sociales. II ne faut pas attendre de grands changements par rapport à la politique néolibérale, quand on sait que le président du PRD lui-même, Lopez Obrador, affirme que le programme de son parti cherche seulement à « limer les arêtes les plus coupantes du néolibéralisme ». Mais la lutte contre le néolibéralisme pourra prendre de I'ampleur en particulier sur le terrain de la lutte contre la privatisation de la sécurité sociale, pour freiner et inverser la privatisation des fonds de pension et de retraite. Même si Cardenas n'a pas les moyens de s'opposer à la politique mise en oeuvre par Zedillo, qui détient toujours le pouvoir réel, les trois années qui viennent permettront I'affirmation des exigences démocratiques et des confrontations d'ampleur concernant la politique du pays en matière d'économie et de rapports sociaux. L'équipe de Cardenas prendra ses fonctions dans cinq mois, le 5 décembre prochain. Si nous sommes sollicités pour en faire partie, nous devrons peser le pour et le contre. Nous devons mettre I'accent sur toutes les questions politiques qui permettent d'avancer dans I'auto-organisation et I'autogestion du mouvement de masse. Tirer parti de la victoire électorale pour impulser les luttes pour I'emploi, la santé, I'éducation, en agissant au profit du mouvement des masses, ce mouvement populaire massif qui porte de profondes aspirations démocratiques, en plein essor depuis 1994. Dans notre participation au sein du mouvement démocratique, nous ne mettons pas I'accent en tant que révolutionnaires sur ce qui nous différencie politiquement, car nous ne prétendons pas, à la façon des sectaires, détenir la vérité historique : nous nous engageons à fond pour impulser les revendications démocratiques par la mobilisation et I'auto-organistion des masses. Les progrès démocratiques ont été le fruit de la lutte de la population, aussi bien de la société civile dans les élections que des luttes sociales et de I'action même des organisations qui ont fait le choix de la lutte armée comme L'EZLN et I'EPR, au-delà des désaccords politiques existants.
Nous sommes aujourd'hui face à une situation nouvelle : à la longue crise économique s'ajoute maintenant une puissante mobilisation sociale qui a provoqué la plus profonde crise du système de domination du régime de Parti-État. L'histoire s'accélère. Contredisant ceux qui voulaient I'enterrer, elle vit devant les yeux étonnés de ceux qui, d'un côté, assistent stupéfaits à leur propre déclin irrémédiable, celui d'un système qui exerce le pouvoir depuis près de 70 ans, et de ceux qui, de I'autre côté, voient se dessiner I'espoir d'un monde meilleur pour toutes et tous les exploités, les opprimés et les exclus. ·