Les défis du nouveau pouvoir

Par Jean Nanga

La libération du Congo-Kinshasa a été accueillie avec beaucoup de joie dans les dix provinces du pays ainsi qu'à Kinshasa. La résidence du dictateur à Lisal, dans sa province natale sur l'Équateur, a été pillée par la population. Y ont participé y compris des soldats de sa Division spéciale présidentielle (DSP). L'opposition non-armée, lasse d'organiser des villes-mortes, s'est au dernier moment proclamée solidaire de l'action de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL) présentée au début comme une force d'invasion étrangère (rwandaise, ougandaise, ) aussi bien par les mobutistes et la grande presse française que par l'opposition dite interne dirigée par Tshisekedi. Celui-ci s'était même proposé Premier ministre de Mobutu pour arrêter la libération armée, par l'offre de six postes ministériels à l'AFDL, suite à sa nomination non consommée d'avril 1997.

Cette adhésion populaire à l'action libératrice de l'AFDL a permis d'épargner des vies humaines surtout lors de la prise de Kinshasa le 17 mai 1997, sans bataille. Exception faite de quelques officiers supérieurs, inconditionnels du mobutisme et de la très criminelle DSP, les Forces armées zaïroises souhaitaient le changement.

Néanmoins, ce consensus sur le départ de Mobutu et de son clan politico-maffieux ne se basait pas sur une plate-forme bien négociée en ce qui concernait la gestion de l'après dictateur. C'est ainsi que l'AFDL proclama Laurent-Désiré Kabila président de la République démocratique du Congo, dès la prise de Kinshasa. Cette nomination a été beaucoup plus étonnante pour la prétendue « communauté internationale » que pour le peuple zaïrois voire même pour « l'opposition interne ». Celle-ci a été davantage surprise par la constitution du gouvernement de transition, dit gouvernement de salut public, dans la mesure où un partage équitable du pouvoir entre l'opposition armée (AFDL) et « l'opposition interne » n'a pas eu lieu. Le gouvernement s'avère composé aux trois-quarts au moins de membres de l'AFDL, presque tous de la diaspora congolaise. Le reste étant des personnalités de l'opposition non-armée, cooptées comme individualités plutôt que comme représentants d'organisations politiques, faute d'accord de gouvernement conclu par l'AFDL avec d'autres formations politiques. Ainsi, participent au gouvernement Jean-Baptiste Sondji, du Front patriotique, Kinkela Vi Kansy, du Front patriotique dissident (dissous depuis fin juillet dans l'AFDL), Edy Augula, du Parti lumumbiste unifié (PALU, dirigé par Antoine Gizenga, lumumbiste de la première heure), Justine Kasa-Vulu, fille de Joseph Kasavubu (premier président de la République du Congo 1960-1965) et représentante de l'Union pour la démocratie politique et sociale (UDPS) en Europe, Paul Bandoma et Kapita de l'UDPS, Juliana Lumumba, fille de Patrice Emery Lumumba et militante du Mouvement national congolais/Lumumba et Luangui ministre de la justice (provient du Front de libération nationale du Congo, FLNC).

A l'instar du reste de l'Afrique « démocratisée » cette « exclusion » a été dénoncée. L'AFDL est considérée méprisante à l'égard de la lutte non-armée contre le mobutisme, symbolisée par la Conférence nationale souveraine (CNS) traitée par Laurent-Désiré Kabila de « fameuse conférence nationale soi-disant souveraine », car sans « l'action de l'AFDL, le peuple serait encore envoûté » par les « man uvres de la soi-disant conférence souveraine » (discours d'investiture du 27 mai 1997). Une attitude visant particulièrement Étienne Tshisekedi qui revendique auprès de Kabila après l'avoir fait pendant quatre ans auprès de Mobutu, sa légitimité/légalité de premier ministre de la transition, élu par la CNS. Étienne Tshisekedi considère que la légitimité de l'AFDL ne devrait pas effacer celle de la CNS. Cette discordance à propos des légitimités tend à faire passer l'UDPS de la violence verbale à la violence physique, voire à l'option armée écartée dans la lutte contre Mobutu et son clan. C'est ainsi que la Jeunesse de l'UDPS a déclaré : « nous mourrons cette fois-ci pour l'intégration effective de M. Étienne Tshisekedi dans la gestion du pays » ( le Palmarès n°955, du 16 juin, p 7). Une exigence rejetée par Kabila, chef de l'État sans Premier ministre, qui, en vieux lumumbiste, ne pardonne pas, semble-t-il à Tshisekedi d'avoir été commissaire à la Justice du Collège des commissaires généraux ayant arrêté Lumumba puis collaborateur de Mobutu jusqu'en 1978.

La renaissance de cette opposition, de tendance tshisekediste est alimentée, par ailleurs, par certaines mesures du nouveau régime comme la suspension des activités et manifestations publiques des partis politiques autres que l'AFDL. La violation de cette interdiction a déjà entraîné l'interpellation manu militari de Tshisekedi qui avait répondu à une invitation de la JUAPS de l'Université de Kinshasa alors qu'une rencontre était prévue au même moment avec Kabila (le 26 juin 1997) ainsi que la répression meurtrière des manifestants du PALU revendiquant le 27 juillet 1997 la levée de la dite mesure.

Il y a deux mois, le PALU s'opposait à l'UDPS en affirmant : « le nouveau pouvoir, comme tout régime qui s'installe, devrait bénéficier d'un état de grâce pour un temps raisonnable ». Et de préciser : « cependant, si le pouvoir trouve qu'avant d'ouvrir le jeu politique aux autres formations politiques, il doit d'abord consolider les structures et l'autorité de l'État, il faudrait qu'il le fasse dans un dialogue franc et constructif. Le PALU offre sans calcul sa collaboration à l'AFDL, se considérant à part entière comme un parti frère » (déclaration politique du Parti lumumbiste unifié, PALU, sur la situation suite à la chute du dictateur et à la mise en place du nouveau pouvoir, le 28 mai 1997).

Aujourd'hui, la fraternité des lumumbistes Kabila et Gizenga est devenue conflictuelle, ce qui, somme toute, représente une constante dans les rapports entre les organisations se proclamant du lumumbisme.

Le PALU de Gizenga est, depuis, plutôt proche de l'UDPS de Tshisekedi. Ils dénoncent ensemble le non-respect du calendrier de la transition fixé par le nouveau régime. Calendrier selon lequel serait déjà initié le processus constituant. Le retard pris prolonge ainsi l'absence d'un pouvoir législatif distinct du pouvoir exécutif. Cela confère provisoirement des pouvoir exorbitants à Laurent-Désiré Kabila.

D'ores et déjà, l'analogie est établie entre Kabila et Mobutu, AFDL et MPR. Surtout que ces querelles dans la classe politique sont accompagnées d'actes commis dans les quartiers, voire certains villages, par des éléments de l'Armée de libération : exécution des voleurs, expropriation non légale des mobutistes réels ou présumés, bastonnade publique des chauffeurs contrevenants, viols et agressions des filles rappelant le gangstérisme des forces de répression du mobutisme sans en avoir le caractère systématique. Mais très exploitables par les opposants à l'AFDL, parmi lesquels certains « défenseurs des droits de l'homme ».

Ces actes alimentent également un chauvinisme anti-rwandais, résidu de la propagande franco-mobutiste sur l'invasion étrangère du Zaïre. Car la naissance de l'AFDL dans le Kivu, avec une composante banyamulenge (un des quatre partis constituant l'AFDL) a favorisé la présence de ces Tutsis du Congo-Kinshasa parmi les combattants de l'AFDL. Par ailleurs, la présence de quelques Tutsis rwandais parmi les instructeurs militaires de l'AFDL favorise le développement du chauvinisme anti-« rwandaleux » par des ténors de l'opposition dite interne ayant, depuis la CNS amalgamé Tutsis zaïrois et Tutsis rwandais, et identifié tous les Tutsis à ceux instrumentalisés par Mobutu tels les richissimes Bisengimana (défunt directeur de cabinet de Mobutu puis homme d'affaires prospère) et Mico (propriétaire de Télécel, téléphone cellulaire, détenteur du monopole des communications internationales, voire nationales). Même l'action néfaste de Kengo wa Dondo arrive à être expliquée par l'origine tutsie de sa mère !

Ainsi, au mépris de l'histoire du Congo s'est constituée une sorte d'Union sacrée contre « les étrangers de Kabila ». En plus des « rwandaleux », il y a les Tanzaniens et les Angolais dont des « ex-gendarmes katangais », les swahilophones, anglophones et lusophones de Kabila. Désormais, l'arrestation des dignitaires mobutistes patentés, avec ou sans vice de procédure, suscite des réactions de désapprobation, souvent politiciennes, voire ethno-régionalement connotées. Telle la « chasse aux sorcières » dénoncée par des ressortissants de l'Équateur après l'arrestation légale du très puissant chef du patronat zaïrois sous le mobutisme Bemba Salona, présumé coupable d'expropriation régulière de l'État zaïrois.

A l'instar des autres pays « démocratisés » d'Afrique subsaharienne, le dynamisme des fractions de l'élite sur le partage du pouvoir politique occulte tout débat de fond sur les problèmes économiques et sociaux, alors que trois décennies de mobutisme ont laissé un héritage économico-social catastrophique dont la réparation est impossible sans changement radical.

Scandale naturel et catastrophe sociale

Si l'action de l'AFDL a presque partout suscité la liesse populaire c'est que, au-delà de la chute de Mobutu, un espoir est né pour mettre un terme aux injustices sociales dans ce pays aux clivages sociaux trop évidents.

Ce pays très paradoxal, illustre bien le caractère inégal et combiné du développement ou du sous-développement capitaliste. Le PNB par habitant de 120 dollars place les Zaïrois parmi les plus pauvres de l'humanité alors que le Congo est scandaleusement riche en ressources naturelles. En effet, plus grand que l'Allemagne, la Belgique, l'Espagne, la France, l'Italie, la Pologne, la Grande-Bretagne et la Suisse réunies (2 345 000 km2 contre 2 340 000 km2) le Congo est moins peuplé que la France (moins de 50 millions d'habitants). Une faible densité démographique dans une nature très généreuse, vénalement exploitée depuis la lusitanisation au 15e siècle du royaume Kongo jusqu'au Zaïre de Mobutu, en passant par l'État indépendant du Congo, propriété de Léopold II, roi des Belges, de 1885 à 1908 quand il devient colonie belge (1908-1960).

Au Congo sont exploités l'argent, le beryl, le cadmium (12e producteur mondial), le charbon, le cobalt (1er producteur mondial), le cuivre (6e producteur mondial), le diamant (1er producteur mondial), l'étain (7e producteur mondial), le germanium, le lithium, le manganèse (9e producteur mondial) le monzanite, le zinc (8e producteur mondial). Et non encore exploités la bauxite, le chrome, le fer, le gaz, méthane, le nickel, les phosphates.

La générosité de la nature c'est aussi le climat tropical, la fertilité du sol permettant la production de l'arachide, du blé (dans la zone montagneuse tempérée, le Katanga et le Kivu), du cacao, du café, de la canne à sucre, du coton, du maïs, du manioc, des palmistes, du riz, du thé et tant d'autres cultures vivrières. Avec une végétation abondante dont au moins 1 million de km2 de forêts. Un contexte propice à un élevage considérable. Sans oublier l'importante hydrographie (le fleuve Congo et ses affluents, le Mil, les lacs orientaux et occidentaux ) riche en poissons dont le potentiel annuel n'est exploité qu'au cinquième.

Ces bienfaits de la nature ont fait du Congo un des laboratoires de l'industrialisation, des surproduits coloniaux en Afrique au profit de la troïka coloniale (capital financier, administration coloniale, clergé catholique). Une organisation extravertie de l'économie basée sur le pillage et l'asservissement des masses, ayant légué aux arracheurs de l'indépendance nationale (1960) quelques infrastructures routières, un capital privé occidental considérable et un État organisateur des injustices sociales. Cette métamorphose du colonialisme en néocolonialisme est parachevée par le mobutisme. Cette forme excessive du néocolonialisme subsaharien se caractérise par le maintien accentué de l'extraversion économique, par le privilège accordé à la production minière (53,4 % des recettes d'exportation en 1958, 75 % en 1962, 85,5 % en 1974, 78,2 % en 1988), par des entreprises d'État comme la Gécamines (ex-Union minière du Haut-Katanga, principale entreprise privée coloniale du cuivre, cobalt, charbon, zinc), par des entreprises mixtes comme la MIBA (ex-société minière du Bakwanga, 80 % de capital étatique, 20 % de capital privé belge, diamant industriel), par des consortiums internationaux comme la Zaïre Gulf Oil Company Capitaux anglo-américains, belges, français, japonais, sud-africains se sont partagés le surprofit néo-colonial au Zaïre. Pendant ce temps la production agricole accusait un affaiblissement par rapport à la période coloniale, faute d'actions encourageant l'investissement et la production rurale, comme l'auraient fait l'entretien et la construction des routes, des prix favorables au producteur paysan, une bonne politique d'industrialisation, une protection du marché national, un efficace financement public. A tel point que le Congo qui pourrait nourrir l'Afrique a plutôt vu augmenter ses importations alimentaires, exception faite des légumineuses, maïs et tubercules. Sur le marché congolais se rencontrent des produits de l'agro-industrie de tous les continents, au profit des importateurs habiles en fraude fiscale. Une partie de la production agricole d'exportation comme le café a aussi échappé à la fiscalité, la corruption ayant été presque institutionnalisée aux dépens du Trésor public.

Ce surprofit néo-colonial a été partagé avec les factions locales : les élites bureaucrato-administratives, civile et militaire, les hommes d'affaires, la classe politique mobutiste et le clan de Mobutu, bénéficiaires différenciés de la zaïrisation (1973). Cette version locale du nationalisme économique étatique et privé, a été évidemment un moyen d'accentuation de l'accumulation primitive du capital national. Il s'agissait d'un nationalisme plutôt gabegique, irréaliste d'un point de vue capitaliste, sous-estimant l'inégalité des rapports capitalistes, surtout dans le marché des matières premières. Deux ans ont suffi pour que soient rétrocédées certaines entreprises à leurs propriétaires occidentaux et vendues des actions au capital occidental. L'enrichissement scandaleux de cette lumpen-bourgeoisie, vivant de la fraude fiscale, de l'acquisition illicite des propriétés publiques, etc. s'est accompagné d'une descente aux enfers de l'économie zaïroise. Les décennies 80 et 90 ont été pour le Zaïre celles du renforcement de la dépendance ; des déficits accentués par la dégringolade de l'exportation des principaux minerais (cobalt, diamant, or, mais surtout zinc et cuivre) ; de la baisse des investissements influencés par la situation du marché mondial et apeurés par le délabrement des routes, la baisse permanente du pouvoir d'achat des populations et l'insécurité politique, le développement du secteur informel, la dévaluation permanente du zaïre (monnaie) mais surtout l'endettement critique ayant provoqué des rapports difficiles avec le FMI. Ce dernier a trouvé en Kengo wa Dondo lors de sa dernière présidence du gouvernement un activiste du remboursement de la dette et de l'application de l'Ajustement structurel.

Ce déclin de l'économie zaïroise a accentué le paradoxe hérité de la colonisation d'un pays scandaleusement riche en ressources naturelles et trop pauvre en ce qui concerne la population à grande majorité rurale. La politique économique menée par Mobutu et son clan politique a accru les clivages sociaux. Le prix de la force de travail ne s'est pas substantiellement amélioré, entraînant une baisse permanente du pouvoir d'achat des ménages. Avec un PNB par habitant de 100$ en 1997 et une inflation parfois de quatre chiffres juste survivre était devenu la règle aussi bien en milieu rural qu'en milieu urbain gonflé par l'exode rural (40 % de la population totale est urbanisée, en 1990).

Le secteur privé, en grande partie religieux, supplée de façon très intéressée l'État défaillant. La charité parfois manifestée par le privé religieux n'a pu réduire la situation catastrophique. L'argent demeure le principal discriminant dans ce pays où l'endettement n'a pas servi à la création d'unités de production publiques, de structures coopératives pourvoyeuses d'emplois. Les conséquences se lisent sur les indicateurs récemment fournis par le Rapport mondial sur le développement humain 1997 du PNUD : 58 % des Congolais sont privés d'eau potable, 74 % n'ont pas accès aux soins de santé, 30 % vont décéder à 40 ans, 36 % des enfants n'atteignent pas la cinquième année primaire, 22 % sont analphabètes. Sans oublier les autres indicateurs que sont la prostitution à Kinshasa des adolescentes et adultes en partie drainées par l'exode rural, propice à l'extension de la séropositivité et à la multiplication des enfants de la rue. Le gangstérisme du lumpen prolétariat assure avec le gangstérisme des « forces de l'ordre » étatiques l'insécurité dans le pays. Cette politique sociale désespérante pour la jeunesse zaïroise explique l'adolescence de la majorité des combattants de l'AFDL, surnommés « kadogos » ou « kaminké », mineurs ou cadets en swahili et en lingala.

Dans cet environnement socialement sinistre, les élites mobutistes avaient constitué des quartiers résidentiels vivant au rythme des classes dominantes sud-africaines ou occidentales.

Une lumpen-bourgeoisie culturellement assez proche du lumpen-prolétariat, symbolisée par les liens des fils Mobutu avec le lumpen-prolétariat délinquant est glorifiée par les plus célèbres chanteurs de Kinshasa tels Papa Wemba, Koffi Olomidé, Zaïko Langa-Langa, Wenge Musica, compagnons de route du mobutisme.

Par conséquent la conscience sociale courante amalgame le rejet du mobutisme politique et de ses « anti-valeurs » à une adhésion enthousiaste aux valeurs néo-coloniales africaines courantes, parfois sous forme de « revalorisation des valeurs traditionnelles » plus mythifiées qu'analysées.

C'est cette sinistre réalité que le nouveau régime se propose de transformer en réalité viable.

La reconstruction économique

La célébration de l'an 37 de l'indépendance nationale a été l'occasion pour Kabila de rappeler sa conception de la reconstruction : « la reconstruction d'une économie endogène reposant sur les priorités suivantes : un développement économique et social basé sur la satisfaction des besoins fondamentaux de la population. Une industrie au service de la production agricole, l'abandon de la production de luxe pour un marché national et d'exportation fondé sur la reproduction du travail bon marché Construire une société de plus grand bien-être, une société de droit, de tous les droits sans discrimination, dans le respect du pluralisme de pensée et dans celui de la diversité dont est tellement riche la nation congolaise. » De ce projet participe le Programme triennal 1997-1999 actuellement en discussion au niveau gouvernemental, dont les priorités sont :

1) réhabilitation des infrastructures routières évaluées à 2,5 mds$ (28 644 kms de routes à reconstruire) ;

2) relance de la mécanisation de l'agriculture ;

3) électrification des villes, grands centres et milieux ruraux du pays ;

4) lutte contre le chômage.

La priorité accordée aux routes et à la mécanisation de l'agriculture exprime la volonté de réduire l'importance du secteur minier dans l'économie et de le remplacer par l'agriculture base de l'industrialisation de la petite et moyenne entreprise. Mais au lendemain de la présentation gouvernementale du volet agriculture, des commentateurs ont considéré la mécanisation proposée comme inadaptée à la réalité des sols de certaines provinces. Conséquence semble t-il, de l'antériorité du Programme triennal, à la tenue des états-généraux de l'agriculture. Dans ce secteur essentiel qui occupe environ 70 % de la population active, la compétence du ministère risque d'être mise à mal par les états-généraux et par la paysannerie agricole dont le conservatisme semble être sous-estimé par les nouvelles autorités.

Mais en attendant ce changement de base, le nouveau régime mise sur la gestion rationnelle du secteur minier. La Gécamines connaît une relance de la production, non sans rapport avec le contrat de joint-venture signé par l'AFDL avec l'American Minerals Fiels (majoritaire à 51 %) à Lubumbashi, capitale du Katanga et du cuivre, un mois avant la chute de Kinshasa. Un contrat prévoyant 1 milliard de dollars d'investissements pendant la transition.`

A la Minière de Bakwanga (MIBA diamant) aussi il y a relance de la production, avec diversification du partenariat. C'est cette réorganisation du partenariat qui explique l'inquiétude de l'État français, espérant par une intervention militaire des pays de l'OTAN sauver Mobutu, par conséquent tirer profit de la privatisation entreprise par l'homme d'Indo-Suez et du FMI, Kengo wa Dondo.

Cette privatisation devait aussi porter sur les entreprises d'État des autres secteurs. Mais le nouveau régime entend restructurer le patrimoine économique de l'État autrement que sous la houlette de la BM et du FMI. L'existence d'un secteur dynamique en concurrence avec le privé est inscrite dans le programme triennal. Le monopole du téléphone, détenu par télécel aux dépens du public, risque d'être perdu par la réorganisation de l'OCPT. Un test, semble t-il pour le nouveau régime.

Dans le cadre de cette restructuration, le nouveau pouvoir a entrepris l'inventaire du patrimoine public spolié par les « dinosaures » du mobutisme, en vue d'une récupération. Un office des biens mal acquis a été récemment créé (dirigé par Jean-Baptiste Mulemba Makubi interviewé par Rouge, n°1712).

L'intérêt porté à la bonne gestion du patrimoine public s'illustre par l'attribution d'un portefeuille, comme celui de la défense au Président de la République.

Par ailleurs, est en marche un assainissement des finances publiques, caractérisé par une amélioration des recettes fiscales, grâce par exemple à la lutte contre les différentes fraudes courantes et impunies sous le mobutisme. Le fichier du personnel de l'État est soumis à un examen, pour détecter les agents fictifs – au moyen du cumul des salaires par les bureaucrates mobutistes et les retraités encore en activité dans un État où la dernière mise à la retraite des fonctionnaires remonterait à 1988. Cet assainissement a permis le payement d'un mois de salaire (en trois mois de pouvoir, après plus d'une année de salaires non-payés) sans recourir à la planche à billets, cause entre autres, par sa régularité, sous le mobutisme, de l'instabilité monétaire. La stabilité est l'un des objectifs immédiats du nouveau régime. Car la situation monétaire est longtemps restée chaotique à tel point que le territoire national comprend plus d'une zone monétaire, les taux de change, rapportés au dollar, variant de Kinshasa au Kasaï. Relativement acquise après trois mois, y compris par la lutte contre la contrefaçon, cette stabilité monétaire du zaïre (monnaie) doit céder la place, dans le court terme, à un changement de monnaie. Le dernier symbole du mobutisme va être remplacé par le Franc congolais.

La préférence accordée à la coopération sud-sud par le régime de Kabila fait de l'Afrique du Sud la conseillère du Congo en réforme monétaire. La stabilité du rand est prise en exemple, semble t-il, sans intégrer la nature de l'économie sud-africaine, différente du projet défendu par le nouveau régime.

Ce projet n'est pas du goût du FMI ni de la BM qui entendent mettre au pas le nouveau régime congolais, comme l'est déjà le régime sud-africain.

La dette héritée du mobutisme évaluée à 14 mds de dollars, que le nouveau gouvernement veut soumettre à un audit, avant de la reconnaître et de la rembourser, va servir au chantage financier. Conscientes des besoins financiers du nouveau régime, malgré sa conception des emprunts extérieurs comme appoint en comptant d'abord sur les moyens nationaux, les puissances occidentales ne cessent de rappeler la conditionnalité de soumission à l'ordre néo-libéral, en amalgamant comme d'habitude « droits de l'Homme », « unité nationale », multipartisme et « économie de marché ».

La tolérance de la formule « économie sociale du marché » utilisée par le nouveau régime, relève autant de la diplomatie que de la nécessité d'une relative relance de la consommation pour sa stabilité. Le grand capital attend du nouveau régime une rationalisation bourgeoise de l'économie congolaise actuellement dominée par l'informel.

L'entreprise du nouveau régime de développer les rapports sous-régionaux est acceptée par les puissances capitalistes comme conséquence de l'impossibilité du développement du capitalisme dans un seul pays plutôt que comme fondement d'un panafricanisme progressiste.

La non-concordance des projets sociaux des États de la région risque de porter préjudice aux intentions proclamées par Kabila, qui semble à travers le programme de transition, opérer une articulation mécaniste entre programme minimum et programme maximum. Le discrédit du projet socialiste semble imposer un certain réalisme, dont les conséquences sociales risquent d'être négatives, à moyen terme, malgré la réalisation de la croissance prévue de 2 % à la fin du programme triennal. Une économie progressiste devant être appréciée à partir de la satisfaction des besoins de la majorité et de la durabilité des bases de reproduction de la satisfaction de ces besoins.

Le front social

Après l'opération de récupération spontanée de la richesse nationale, qu'est le pillage populaire des premiers jours de « libération » se sont enchaînées les revendications des travailleurs avec grèves dans les entreprises d'État, dans les entreprises privées, y compris dans les commerces de gros et demi-gros, voire de détail au centre ville contrôlé par les asiatiques. On réclame : paiement des arriérés de salaire, hausse des salaires de misère, sécurité sociale, amélioration des infrastructures, réduction du temps de travail, récupération du patrimoine public spolié par les dignitaires mobutistes et les entrepreneurs privés. Ce dynamisme exprime le muselage passé des travailleurs et des syndicats. Sous Mobutu l'absence de revendications et de grèves était la règle par peur de licenciements arbitraires. Certaines des ces revendications ont été satisfaites sans pour autant que prenne forme une réorganisation du syndicalisme vers l'unité syndicale démocratique.

Pour le moment les fonctionnaires se tiennent à l'écart exception faite du personnel de la santé « oublié » de l'unique payement des salaires survenu fin juin, dont la modicité, malgré leur hausse par le nouveau régime, ne rend pas tellement perceptible la réduction de l'inflation de quatre à un chiffre en deux mois. La satisfaction des besoins alimentaires, sanitaires, éducatifs demeure un casse-tête pour les fonctionnaires et petits et moyens salariés du privé. Une situation plus accusée en milieu rural ayant fait dire à des représentants de la société civile du Kivu « près de six mois après la libération du Kivu, les événements et les circonstances que nous vivons suscitent des interrogations et des inquiétudes quant à la concrétisation des attentes du peuple. » (document élaboré par les associations de la société civile du nord et du sud-Kivu à l'intention des responsables de l'AFDL, cité par, Le Phare, n°656 du 30 mai 1997). Une impatience justifiée par les promesses faites par l'AFDL et l'investissement humain de ces provinciaux, premiers fournisseurs de l'AFDL en très jeunes soldats. Même en milieu urbain la priorité accordée à la lutte contre le chômage par le régime de Kabila semble être comprise comme réalisable immédiatement. L'organisation des chômeurs tout récemment constituée est l'expression de cet espoir.

Les bonnes intentions du nouveau régime, pour accroître le bien-être de la population, manifestées par les mesures d'urgences et le programme triennal, sont insuffisantes dans le contexte actuel de pression du néolibéralisme. La quête effrénée du profit, de la plus-value est incompatible avec une amélioration substantielle du pouvoir d'achat des travailleurs. Le très faible coût de la force de travail hérité du mobutisme devrait, après légère modification, être maintenu. Il revient aux travailleurs de s'organiser en vue d'une législation du travail dans ce pays sans SMIG. Et au régime de faire respecter les droits, les acquis sociaux progressistes, présents et à venir, des travailleurs.

Une telle orientation s'oppose à l'option néo-coloniale, ouverte ou voilée par un patriotisme vague, qui est celle de la majorité de l'opposition pacifique au mobutisme.

D'ailleurs, certains mobutistes entreprennent un recyclage dans l'AFDL, pour profiter du nouveau régime. Le copinage et les solidarités ethniques risquent de fragiliser l'AFDL qui semble avoir du mal à gérer au pouvoir son hétérogénéité d'origine. L'unité du patriotisme anti-Mobutu est éprouvée par l'impossible régulation mixte de l'économie dont la formule « économie sociale de marché » n'est qu'une invocation. Les pro-libéraux et les socialisants de l'AFDL ne pourront pas longtemps rester ensemble. Ce serait le grand écart permanent. La constitution d'un gouvernement d'unité nationale, devant résulter des actuels concertations AFDL, UDPS et PALU risque d'élargir le grand écart pendant la transition, dont le programme risque d'être réaménagé en fonction des intérêts de chaque fraction de la classe politique. Il est à craindre que la gauche ne soit marginalisée aussi bien au niveau du gouvernement que de l'AFDL. Ainsi l'évolution progressiste de l'AFDL ne pourra persister que si tous les éléments de la gauche radicale aussi bien de l'opposition interne que de la diaspora, au-delà de leurs divergences, entreprennent une dynamique de convergence, de soutien critique à l'évolution progressiste de l'AFDL, accompagnée d'une dynamique de démocratisation radicale de la société enracinée dans les syndicats des travailleurs, les collectivités rurales, la jeunesse et les femmes soumises à une profonde aliénation.

Comme presque partout en Afrique subsaharienne, l'émancipation des femmes est souvent gênée par l'évocation du respect des « valeurs traditionnelles », « des spécificités culturelles ». Ce qui ne peut que relever de la supercherie phallocrate, de l'inégalité consentie entre l'homme et la femme.

La libération continue du peuple congolais de toute forme de domination, d'exploitation et d'oppression dépend de cette dynamique de démocratisation radicale. L'un des tests majeurs de sa réalité et de sa capacité à défendre l'avenir du peuple congolais c'est ce qui en résultera dans la future Constitution.

La libération véritable du peuple congolais ne pourra se réaliser dans l'isolement, le repli nationaliste. Le panafricanisme du nouveau régime n'étant pas à l'abri des exigences de la raison d'État, le panafricanisme des peuples ne peut mieux être assumée que par cette force progressiste radicale. C'est un devoir des forces ouvrières et démocratiques de soutenir sans paternalisme, l'espoir qui s'est levé au Congo avec la fin du mobutisme. Afin que de ce pays parte une véritable démocratisation, sociale et politique du continent africain, articulée aux luttes semblables menées partout sur notre planète.

 

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