Une autre analyse d’INPRECOR, revue mensuelle pour comprendre l’actualité internationale d’un point de vue de gauche. Mais si c’est gratuit à lire, ce n’est pas gratuit à produire. Pour vous abonnez :
Envoyez un chèque de 70.00 $ à Option Paix (mention Inprecor) C.P. 1037, succ. B, Hull (Québec), J8X 3X5.
Si vous voulez faire un transfert bancaire, faites-nous parvenir, par
courrier électronique, vos coordonnées et, par retour électronique du courrier, nous vous donnerons les renseignements nécessaires pour le transfert.

Italie

Crise politique et virevolte du PRC

L'Italie vient de connaître une nouvelle crise politique, qui, tout en ayant débouché sur une issue relativement rapide par un retour apparent à la case de départ, a mis en relief aussi bien les difficultés persistantes au niveau socio-économique que des contradictions majeures au sein de la majorité parlementaire émergée des élections d'avril 1996. A un moment donné le gouvernement avait même démissionné et on projetait déjà encore une fois des élections législatives anticipées.

Par Livio Maitan

Un compromis a été finalement réalisé entre le gouvernement et le Parti de la refondation communiste (PRC). Le débat est ouvert sur la question de savoir s'il s'agit d'un compromis viable, comportant des acquis pour les travailleurs, ou d'un dérapage dangereux des dirigeants du PRC.

Rappelons que lors de la campagne électorale de 1996 le PRC, qui avait réalisé un pacte de désistement avec la coalition dite de l'Olivier, s'était engagé à permettre, le cas échéant, la formation d'un gouvernement présidé par Romano Prodi et à déterminer par la suite son attitude sur la base des propositions et de la conduite de ce gouvernement. Mais, dès fin juin de l'année dernière le parti avait opéré une rectification : il se considérait désormais partie intégrante de la majorité parlementaire (1), il en découle que pendant quinze mois les parlementaires du parti ont effectivement soutenu le gouvernement du centre-gauche.

Cela n'est pas allé sans des difficultés, des polémiques et des conflits à plusieurs occasions. Sur le terrain socio-économique la divergence la plus sérieuse s'est produite sur un projet du ministre du Travail, portant sur l'introduction du travail intérimaire contre lequel le PRC s'était toujours battu. Finalement, le projet avait été adopté le ministre ayant accepté en contrepartie que soient embauchés 100 000 jeunes pour une durée allant de six mois à un an avec un salaire de 800 000 lires (à peu près 2 700 francs) par mois (cet accord a provoqué un vif mécontentement et une pétition demandant aux parlementaires de rejeter le projet, obtenu la signature d'environ 2 000 cadres intermédiaires du parti). Sur le terrain politique, c'est la question de l'envoi d'un contingent militaire en Albanie qui provoque une rupture : le PRC vote contre l'attitude adoptée par le gouvernement Prodi qui n'est approuvée que grâce à l'appui de la coalition du centre-droite.

Mais c'est au moment où commence la discussion sur la loi des finances pour 1998 que des tensions plus sérieuses se dessinent. Avant les vacances, le Parlement doit adopter un premier cadre général. Le PRC s'abstient au Sénat où ses voix ne sont pas nécessaires au gouvernement (par ailleurs, selon le règlement de cette assemblée les abstentions ont la même valeur que les voix contre) et vote pour à la Chambre des députés, tout en déclarant que son attitude était dictée par le souci d'éviter que le gouvernement tombe sans qu'il y ait auparavant une discussion non sur un cadre général, mais sur la loi des finances en tant que telle.

En fait, le gouvernement avait expliqué à plusieurs reprises auparavant qu'il n'était pas question d'envisager un compromis comparable à celui qui avait été réalisé en 1996 ?

Dans le but de respecter les critères du Traité de Maastricht il fallait, selon lui, prendre encore une fois des mesures de réduction du budget et aborder notamment le problème des retraites qui n'avait pas été abordé l'année précédente à la suite du veto du PRC. Début septembre, lors d'une rencontre avec Bertinotti et l'un de ses principaux collaborateurs économiques, le premier ministre réitérait l'attitude intransigeante de son gouvernement, ce qui ne pouvait que provoquer une réaction assez vive de la part des dirigeants du PRC. Les rapports devenaient d'autant plus tendus que Prodi n'entamait aucune négociation réelle. Son but était d'obtenir un accord avec les centrales syndicales, de souder sa coalition gouvernementale et de mettre ainsi le PRC au pied du mur. L'accord avec les syndicats était, du moins dans une large mesure, réalisé, qui plus est, il comportait une remise en question des retraites dites d'ancienneté (2).

Conclusion : Prodi présente au parlement une lois des finances assez sévère (bien que plus modérée que celle de l'année précédente) ne faisait aucune concession appréciable au PRC.

Prodi tombe et resurgit

A la Chambre des députés se déroule l'un des débats les plus significatifs de l'histoire parlementaire des dernières années. Le gouvernement et le PRC s'affrontent sans ménagement. Bertinotti et le président du groupe parlementaire, Diliberto, en vont jusqu'à accuser le gouvernement de devenir l'instrument de l'organisation patronale Confindustria et des cercles financiers et se plier à la volonté des « marchés ». Le centre-droite prend une attitude d'attente, mais laisse entendre qu'il pourrait voler au secours du gouvernement pour éviter un blocage de la loi des finances pouvant impliquer une remise en question de l'échéance européenne. Toute médiation semble impossible et, le PRC ayant déclaré qu'il voterait contre la loi en question, Prodi annonce le 9 octobre sa démission sans attendre un vote formel.

Immédiatement après se déclenche une offensive sans précédent contre le PRC : les dirigeants et les cadres politiques aux différents niveaux, les maires des villes, les porte-parole des organisations patronales, les confédérations syndicales se lancent dans une espèce de chasse aux sorcières contre Bertinotti et le PRC, accusés de provoquer une crise politique sans issue et d'empêcher l'Italie d'intégrer l'Union européenne au moment où elle était en train de parachever un redressement spectaculaire. Tout cela se répercute largement dans les média. Le quotidien du PDS, l'Unita, est littéralement déchaîné et même El Manifesto fait de son mieux pour induire Bertinotti à faire marche arrière. Les téléphones et les fax du PRC reçoivent des innombrables messages de « citoyens » et de « travailleurs » qui ne font pas l'économie d'insultes et de menaces.

Il faut remonter aux heures les plus sombres de la guerre froide et de l'hystérie contre l'ancien Parti communiste pour retrouver un tel climat. Au delà de ce produit à l'initiative des appareils du PDS et de la bureaucratie syndicale c'est le résultat d'une double réaction : d'un côté, la réaction de tous ceux qui n'acceptent pas qu'une force politique affirme une identité en conflit avec les conceptions inspirées par la « pensée unique » et avec les soi-disant impératifs de l'économie de marché, des critères de Maastricht, de l'austérité budgétaire, de la flexibilité, etc., de l'autre, la réaction de ceux qui avaient nourri l'espoir que le gouvernement du centre-gauche inaugure une phase nouvelle, voient cet espoir s'effondrer et cherchent des boucs émissaires.

Malgré les dénégations des intéressés et même si nous ne disposons pas d'éléments d'analyse suffisants pour l'affirmer avec certitude, nous sommes quand même enclins à penser que c'est l'ensemble de ces réactions – qui n'avaient pas été prévues dans toute leur ampleur et virulence – qui amènent moins de 24 heures après la séance parlementaire du 9 octobre à amorcer ce qui a été interprété par la plupart des commentateurs comme un repli. Le secrétariat du parti déclare que le PRC est disposé à réaliser avec le gouvernement un accord pour la durée d'un an sous condition que la loi des finances soit en partie rectifiée et que soit préparé un projet de loi comportant l'introduction des 35 heures pour l'année 2 000. Une phrase d'une interview de Cossutta est interprétée par la presse comme une ouverture même à une participation directe du parti au gouvernement. Pour sa part, Bertinotti déclare quelques jours plus tard que la décision éventuelle d'entrer au gouvernement « est prématurée ».

Le débat est à nouveau ouvert et des négociations s'ouvrent fiévreusement. La conclusion que personne n'aurait escomptée le 9 octobre est toutefois rapide : l'accord est conclu entre les deux parties concernées. Nous reviendrons sur l'attitude du PRC : soulignons ici que, malgré toutes les difficultés, la coalition de l'Olivier et sa principale composante, le PDS, choisissent ce chemin parce qu'il n'y avait pas de solution de rechange un tant soit peu crédible et stable : de nouvelles élections auraient comporté un pari majeur de leur point de vue et ils ne voulaient pas ouvrir à gauche un boulevard au PRC en lui permettant de mobiliser une opposition à un gouvernement vulnérable du fait de ne pas avoir pris la moindre mesure réformiste correspondant aux besoins et aux exigences des travailleurs. A la suite de l'accord, le PRC réintègre la coalition parlementaire majoritaire et s'engage à voter pour la loi des finances. Prodi retire sa démission et le parlement lui vote la confiance.

Le PRC secoué

Le bilan de la crise est incontestablement positif pour Prodi qui ressoude sa coalition, est assuré que sa loi des finances sera finalement adoptée par les deux branches du Parlement et peut continuer à développer sa politique européenne sans se heurter à des obstacles majeurs. De surcroît, puisque le centre-droite Berlusconi-Fini traverse une crise évidente, il peut raisonnablement espérer que sa coalition remporte un succès aux municipales partielles du mois de novembre.

Evitons tout malentendu : nous n'estimons guère que l'Italie puisse connaître à court terme une phase de stabilité. En fait, malgré une certaine évolution conjoncturelle partiellement favorable, la situation socio-économique reste tendue et des conflits sont possibles à tout moment. Deuxièmement, le processus de révision constitutionnelle n'est qu'amorcé, il va se prolonger encore une année ou deux, avec des divisions très profondes entre les forces politiques au parlement et en dehors du parlement. Il ne faut pas non plus oublier que le troisième larron, la Ligue du Nord reste actif et représente un facteur de déséquilibre et de tensions graves. L'accouchement de la « deuxième république » est loin d'être accompli.

Toujours est-il que le cadre politique issu des législatives d'avril 1996 sort renforcé de l'épreuve. Dans ce contexte, le PRC n'a pas de quoi pavoiser, même si les sondages des derniers mois lui sont favorables (mais aucun sondage n'a été fait après les vicissitudes récentes). Ses difficultés sont apparues y compris au niveau des instances dirigeantes. Les réunions réalisées en septembre et début octobre l'ont indiqué très clairement en ce qui concerne la Direction nationale, qui a discuté assez vivement avant le conflit avec le gouvernement, pendant la crise et immédiatement après (3).

Des tensions se sont produites aussi au sein du Secrétariat, bien qu'il soit difficile d'en être informé du fait qu'aucun compte rendu des réunions de cet organisme n'est publié. Quoi qu'il en soit, un certain nombre de dirigeants et de parlementaires n'étaient pas favorables aux prises de position qui ont débouché sur l'opposition parlementaire à la loi des finances. Ersilia Salvato, ancienne militante du PCI et vice-présidente du Sénat, l'a indiqué tout à fait explicitement, y compris par son vote à la Direction : elle estime que le Secrétariat dont elle critique les abus de pouvoir, n'avait pas fait tout ce qu'il fallait pour éviter la rupture. C'est une opinion que d'autres ont partagé, même s'ils l'ont pas exprimer dans des réunions.

Comme il fallait s'y attendre, la minorité de gauche issue du dernier congrès a joué un rôle non négligeable tout au long de la crise. A la direction nationale, elle n'a pas toujours adopté les mêmes attitudes à la suite de divergences éminemment tactiques. Par exemple, au moment où Bertinotti a proposé une résolution dont l'essentiel consistait à voter contre la loi des finances, quatre membre de la minorité (Bacciardi, Maitan, Quaresima et Turgliatto) ont voté pour alors que deux autres (Ferrando et Grisolia) ont opposé un autre texte, à leur avis plus exhaustif (le septième membre était absent). Mais une telle différenciation n'a pas empêché la minorité d'organiser ensemble le 12 octobre à Rome un meeting public auquel ont participé 500 personnes et où Marco Ferrando a été chargé de l'introduction et l'auteur de cet article des conclusions. Dans la réunion du 14 octobre, qui a scellé l'accord entre Bertinotti et Prodi, une divergence plus importante s'est produite : cinq membres de la minorité ont voté contre l'accord, deux (Bicciardi et Mazzei) ont annoncé qu'ils quittaient le parti.

Nous avions déjà expliqué lors du dernier congrès national pourquoi nous estimions que le PRC n'aurait pas dû intégrer la majorité parlementaire et soutenir Prodi. Tout ce qui s'est passé depuis, les décisions du gouvernement – aussi bien sur le terrain socio-économique qu'en matière de politique internationale – n'ont fait que confirmer le bien fondé d'une telle orientation. Qui plus est, les partis de la coalition de l'Olivier et notamment le PDS ont réalisé un accord sur le terrain institutionnel avec le centre-droite en acceptant un projet de réforme de la Constitution du type semi-présidentiel et, en opposition avec un article de la Constitution encore en vigueur, ont accepté, entre autres, de mettre sur le même plan l'enseignement public et l'enseignement privé qui sera lui aussi financé par l'État. Plus généralement, le gouvernement Prodi a réitéré à toute occasion, y compris ces derniers jours, que son but principal est l'entrée dans l'Europe de Maastricht (4).

En ce qui concerne les problèmes soulevés plus spécifiquement pendant la crise, le PRC n'a arraché aucune concession un tant soit peu importante. En fait, il a même accepté que ce soient remises en question – à quelques exceptions près – les retraites d'ancienneté qu'il avait défendu mordicus jusqu'à à la veille, en on faisant une question de principe, et n'a obtenu aucun engagement sérieux d'une intervention systématique du secteur public pour contrecarrer le chômage dramatique dans le Mezzogiorno (entre 25 et 30 %) dont pourtant il avait fait l'une des conditions essentielles d'un accord.

Reste, à part une rectification dérisoire – un placement de 500 milliards ! – à la loi des finances, ce que Bertinotti présente comme une victoire sur la réduction du temps de travail. Le gouvernement s'engage à proposer en janvier de l'année prochaine une loi-cadre pour l'adoption de : entre autres, des négociations particulières devront avoir lieu entre les parties sociales concernées. Qui plus est, on ne souffle pas un mot sur le maintien du salaire acquis que pourtant le PRC a toujours revendiqué, à juste titre, comme essentiel. Par ailleurs, il n'y a aucune garantie que la coalition actuelle sera en place dans quatre ans (si la réforme constitutionnelle s'accomplit, il y aura eu entre-temps des élections) et de toute façon, en 2001, le cadre contraignant de Maastricht pèsera très lourd sur toute décision macro-économique. Prodi aura donc signé un chèque sans provision !

Nous avons avancé une hypothèse d'explication de la marche en arrière des dirigeants du PRC. Ajoutons en guise de conclusion qu'un affrontement prolongé avec la coalition du centre-gauche aurait été impossible ou se serait soldé par un échec sans une stratégie alternative et un projet alternatif de moyen terme.

C'est justement ce qui fait défaut, sept ans après sa naissance, au Parti de la refondation communiste.

---------------------------------

1) Rappelons que l'Olivier dispose à lui seul de la majorité au Sénat alors qu'il a besoin du PRC à la Chambre des députés (en Italie, les deux branches du parlement ont constitutionnellement les mêmes pouvoirs).

2) Les retraites d'ancienneté concerne les salarié(e)s qui, en ayant commencé à travailler très jeunes, ont atteint le nombre d'années d'activité pour la retraite même avoir atteint l'âge minimum pour la retraite.

3) La direction du PRC a 47 membres dont 7 pour la minorité.

4) Curieusement, Bertinotti se déclare contre Maastricht mais pour l'Euro (voir Inprecor n°409, janvier 1997).

 

[ Accueil de La Gauche ] [ Index de La Gauche ]
[
INPRECOR ]