La bourgeoisie
canadienne dans la tourmente libre-échangiste
ou les raisons profondes d'une hausse surprise des taux
d'intérêt
par Marc Bonhomme, 14 octobre 1997
Le taux de chômage officiel pan-canadien stagne à 9% depuis juillet (il est de 11.4 % au Québec). Le taux d'inflation se maintient au bas taux de 1.8%, bien à l'intérieur de la fourchette de 1-3% qui sert de guide à la Banque du Canada. Les prédictions économiques n'annoncent qu'un taux d'inflation de 2.1% pour 1998. Conclusion : la Banque du Canada repart en guerre contre l'inflation !
La nature selon la Banque du Canada
Le gouverneur Thiessen donne comme excuse qu'il faut tuer le mal dans l'oeuf. On a presque envie de dire qu'il veut tuer la mère avant qu'elle ne ponde son oeuf. Selon les monétaristes qui dirigent la Banque, le taux naturel de chômage au Canada, c'est-à-dire le taux de chômage au-dessous duquel repart l'inflation, serait de 8%. Pourtant la conjoncture américaine, où un taux de chômage officiel de 4.8% n'a pas généré de hausse du taux d'inflation, a infligé un démenti cinglant à cette théorie empiriste.
Mais, selon les gourous de la Banque, les rigidités du marché du travail au Canada lire un plus haut taux de syndicalisation au Canada qu'aux ÉU (30% contre 15%) et, malgré les coupures, un filet de sécurité social maillé plus serré qu'aux ÉU où il n'y a pas d'assurance-santé publique ni, désormais, d'assurance-sociale universelle font que le taux naturel canadien est plus élevé, d'où la nécessité d'une attaque préventive. À remarquer que plusieurs économistes orthodoxes argumentent que cette théorie n'est plus valable à l'heure du marché global parce que les marchés financiers ont tôt fait de punir, par un taux d'intérêt élevé, les gouvernements, sauf celui des ÉU, qui ne tiennent pas en laisse leur déficit budgétaire et celui du compte courant, ce qui exigent coupures sociales et flexibilisation du marché du travail. D'où l'impossibilité d'une accélération de l'inflation.
D'autres, plus modérés, parlent d'un taux naturel de 6% pour le Canada. La nécessité de hausser sans délai, par surprise, le taux d'escompte, signifie-t-elle que le gouvernement canadien serait-il si faible face à sa classe ouvrière qu'il aurait besoin d'un coup de pouce supplémentaire de la Banque ? Pourtant le salaire horaire réel (ajusté pour l'inflation) canadien continue de chuter, comme il le fait depuis au moins 1983, et la lutte contre les déficits budgétaires a connu un succès fulgurant l'ensemble des budgets gouvernementaux fédéral et provinciaux sont passés d'un déficit de 60 milliards $ en 1993 à un surplus de près de 5 milliards $ au milieu de 1997 tellement que le gouvernement canadien est cité en exemple au sein de l'OCDE.
À qui profite le crime
Cela indique plutôt un état de faiblesse endémique de la classe ouvrière. Il n'y a pas eu au Canada l'équivalent d'une grève victorieuse à la UPS comme aux ÉU, ni l'équivalent de grandes manifestations nationales qui ont renversé un gouvernement de droite, comme en France, ni un parti de gauche capable de faire reculer un parti de centre-gauche qui applique des politiques néolibérales, comme en Italie, ni même un sérieux coup de semonce, comme en Corée du Sud, qui paraît compromettre en décembre, pour la première fois, l'élection du candidat du parti quasi-officiel à la présidence. Peut-être cela est-il en germe en Ontario (et en Alberta) où les enseignants ont mis le gouvernement Harris sur la défensive, après qu'il n'eut pas osé enlever le droit de grève au secteur de la santé ontarien et à ses fonctionnaires. Mais, on est encore loin d'un mouvement pan-canadien qui menace tant soit peu les politiques néolibérales appliquées avec force depuis 4 ou 5 ans.
Alors pourquoi cette hausse inattendue qui semble inutile ? Pour soulager le fardeau de la classe ouvrière ? Certains pourraient peut-être penser que cette hausse des taux d'intérêt à court et moyen terme, parce qu'elle a légèrement fait baisser les taux à long terme en réduisant les attentes inflationnistes, va soulager les emprunts hypothécaires qui constituent environ les trois-quarts de l'endettement des travailleurs-consommateurs qui, aux deux tiers, sont propriétaires de leur logement. C'est ignorer que depuis un bon moment la grande majorité des prêts hypothécaires ont un terme renouvelable d'un an à cinq ans, quand ils ne sont tout simplement pas à taux variable.
D'ailleurs les banques commerciales n'ont pas tardé à obéir à l'invitation du gouverneur de la Banque du Canada en haussant leurs taux à court et moyen terme d'un demi point de pourcentage alors que le taux d'escompte n'avait été haussé que d'un quart de point de pourcentage. C'est d'ailleurs cette action précipitée qui révèle à qui profite cette mesure. Pourtant, la rentabilité des institutions financières n'a cessé de croître depuis la dernière récession comme le laisse entendre les annonces des profits records des banques à chaque trimestre.
La marge bénéficiaire des industries financières est passé de 9.5% au début de 1993, un peu après le début de la reprise, à 18% à la fin de 1996 (pour comparaison la marge bénéficiaire pour l'ensemble des industries, y compris financière, est passé de 4.5% à 7.5% durant la même période). Mais elle a commencé à descendre au début de 1997. Cette légère baisse n'est pas étrangère au bas taux d'intérêt à court terme qui prévalent depuis le dernier trimestre de 1996. Par exemple, le taux sur les bons du trésor à 90 jours s'est abaissé continuellement de 8%, en février 1995, jusqu'à 2.8% en novembre 1996, alors que durant cette même période le taux d'inflation oscillait autour de 2%.
C'est donc dire que le taux d'intérêt réel à court terme est passé d'environ 5 à 6% à environ 1% durant cette période ! Cette baisse va bien au-delà des demandes les plus folles des sociaux-démocrates, par exemple du Canadian Center for Political Alternatives (CCPA) qui en faisait le fer de lance de son budget alternatif. Un si faible taux réel empêche les banques de répercuter totalement sur les déposants la baisse continuelle des taux pour maintenir l'écart entre leur taux des fonds empruntés et les taux des fonds prêtés. D'où l'urgence, du point de vue des banques, de remonter ce taux, qui était revenu à 3.2% au début octobre. À remarquer d'ailleurs que cette hausse avait commencé dès juillet, moment où la Banque du Canada avait augmenté pour la première fois son taux d'escompte d'un premier quart de point de pourcentage, après les avoir baissé continuellement depuis la fin 1995.
De la peur des banqueroutes à la disparition de l'épargne
D'ailleurs, cette baisse précipitée des taux à court terme depuis 1995 avait été elle-même provoquée par une chute rapide du taux de croissance du PIB, devenu négatif au premier trimestre de 1995. Un retour de la récession aurait signifié pour les banques une escalade de mauvaises créances, ce qui aurait fait chuter leurs profits. Il leur fallait donc accepter et même réclamer une baisse des taux d'intérêt, d'autant plus que le nombre et l'encours des banqueroutes, tant commerciales que personnelles, n'avaient pas baissé après la récession du début de la décennie, contrairement à la tendance normale. Encore en juillet dernier, elle n'avait pas osé hausser leurs taux d'intérêt hypothécaires malgré le signal de la Banque du Canada. Elles ne l'ont fait que cette fois-ci, encouragées par une reprise un peu plus robuste depuis la fin 1996 qui, enfin, fait baisser le taux de banqueroute depuis deux mois.
Pourtant la reprise est loin d'être très forte comme le souligne un taux de chômage qui se maintient élevé. Pour ceux qui croient que ce taux est surévalué à cause du retour des chômeurs découragés sur le marché du travail, qu'il suffise de rappeler que le taux d'emploi (emplois/population en âge de travailler) stagne en bas de 59% alors qu'il était de 62% en 1989, contre actuellement 63% aux ÉU qui avaient aussi un taux d'emploi de 62% en 1989, à la veille de la dernière récession. On doit d'autant plus s'inquiéter de l'anémie de la reprise au Canada que la croissance du revenu réel disponible par personne est négative depuis le début de 1996 jusqu'au deuxième trimestre de 1997 inclus, dernière statistique disponible.
Si on peut parler d'une légère recrudescence des achats des consommateurs-travailleurs qui, dans la dernière période, ont pris le relais des exportations nettes (exportations moins importations) vers les ÉU comme moteur de la croissance, ce n'est que parce que ceux-ci ont largement puisé dans leurs épargnes, le taux d'épargne passant de plus de 10% au début de 1993 à moins de 1% au deuxième trimestre de 1997 ! Si on ajoute à cela la baisse du salaire horaire réel et le niveau record d'endettement des consommateurs, à près de 100% du revenu disponible (contre 60% en 1984, le creux du cycle précédent), comment peut-on parler qu'il existe des fondements sérieux pour une reprise durable, à moins de vouloir convertir le Canada en une machine à exporter comme certains pays endettés du tiers monde.
Dure, dure, la compétition pour les banques canadiennes
Alors pourquoi les banques prennent-elles le risque de précipiter une récession ? Parce que, malgré les apparences, les grandes banques canadiennes, noyau dur et dominant de la grande bourgeoisie canadienne, ont un sérieux problème de compétitivité sur le marché global de la circulation du capital-argent. À l'époque des trente glorieuses, plusieurs des grandes banques canadiennes figuraient parmi les 50 premières institutions financières mondiales. Elles étaient des joueurs de premier ordre dans les prêts internationaux. Par exemple, selon The Economist, la Banque Royale, la plus importante banque canadienne, de 12iè plus grande banque au monde qu'elle était en 1970, en termes d'actifs, ne figure plus dans les 60 premières en 1995.
Non seulement les grandes banques canadiennes ne se comparent-elles plus, en taille, aux grandes banques japonaises, américaines, britanniques, allemandes, françaises et même italiennes, mais elles sont aussi de moins grandes tailles que les plus grandes banques espagnoles, néerlandaises et suisses, des pays au PIB plus petits que celui du Canada. À la fin 1996, les dettes internationales, moins celles du G-7 et des autres pays de l'Europe occidentale, dues aux banques canadiennes étaient moindres que celles dues à chacun des autres pays du G-7, mais aussi moindres qu'aux banques autrichiennes, belges, néerlandaises et espagnoles.
La décennie 80 leur a été très néfaste en termes de mauvaises créances des pays du tiers monde (ex. le Mexique), dans l'immobilier (ex. Olympia and York) et le pétrole (ex. Dome Petroleum). Il a fallu toute la générosité fiscale des travailleurs canadiens pour les tirer d'affaires. Il a fallu, ensuite, que le gouvernement canadien, à partir de 1987, leur donne la permission de s'emparer des maisons de courtage et des sociétés de fiducie (le décloisonnement) pour reprendre leur expansion, cette fois-ci, sur un mode plus interne. Reste le domaine de l'assurance où le jeu est plus coriace comme l'ont démontré les déboires de la Royale qui s'est fait coiffer au poteau par Paul Desmarais (Great West) dans sa tentative de s'emparer de la London Life et la force du lobby des compagnies d'assurance qui, jusqu'ici, a su empêcher les banques d'utiliser leur réseau de succursales pour vendre de l'assurance.
Les banques dans le grand jeu de la globalisation
Les limites du marché intérieur canadien se combinent aux pressions libre-échangistes. L'OMC, après les accords du GATT en 1993 qui inclurent pour la première fois l'agriculture et la propriété intellectuelle mais sans ententes sur les services, s'est attaqué à ceux-ci pour parvenir, au début de cette année, à deux ententes sur les télécommunications dans le