Quel est l'équivalent de l'intégrisme religieux dans l'oppression des femmes?

Par Martin Dufresne
Collectif masculin contre le sexisme, (514) 563-4428

On associe sans difficulté l'oppression de populations athées, agnostiques, ou insuffisamment soumises, à l'action de l'intégrisme religieux qui amène, par exemple, des gouvernements catholiques romains à lutter contre le droit des femmes à la contraception ou à pouvoir divorcer sans basculer dans l'extrême pauvreté.

Mais on énonce moins clairement l'existence d'un intégrisme masculin qui sous-tend de façon semblable le sexisme, c'est-à-dire l'existence et le maintien d'une identité absolue et de privilèges inamovibles réservés aux vrais hommes, au Père par exemple.

Si l'intégrisme religieux des ayatollahs et du Pape sont aujourd'hui caricaturables – encore qu'on ne le fasse que pour la religion des autres, notamment celle des populations arabes – cet intégrisme masculin en pleine expansion conserve relativement bonne presse dans un monde aussi antiféministe que misogyne.

On ne s'inquiète pas de voir des maîtres à penser encensés dans tous les médias dicter aux hommes et aux femmes la recherche de l'identité masculine et de l'intérêt personnel des hommes comme pierres de touche d'un progrès social et personnel. Serait-on aussi naïf si c'est à l'identité aryenne qu'on référait la population, comme on l'a fait il y a soixante ans au nom des mêmes mythologies ?

Des discours qui seraient immédiatement dénoncés s'ils réservaient aux seuls Aryens des qualités humaines mises en valeur sont plus que jamais aujourd'hui accrédités par la soi-disant psychologie populaire – celle du néo-jungisme d'un Guy Corneau, par exemple. Sous le couvert du mouvement de la croissance personnelle, la droite antiféministe présente comme naturel et désirable que des dominants, les hommes, s'organisent et se centrent sur la défense de leurs intérêts. Faisant appel à une symétrie factice, on prétend que les luttes des dominés justifient ce ressac d'égoïsme, ce masculinisme fondamental.

Tout fondamentalisme prétend à la possession de la vérité avant de justifier son imposition aux autres. La notion qu'à chaque sexe correspond sa vérité et que les hommes doivent donc ne rendre des comptes qu'à la masculinité est une arme incroyablement destructrice de tout partage et rééquilibrage social. On n'a pas dit autre chose aux Nazis il y a 60 ans.

Le fondamentalisme ou intégrisme masculin ne se limite pas à de plaisantes spéculations sur la masculinité profonde. C'est l'alibi de tout homme qui se sent en droit d'imposer sa loi, qui se dit menacé par toute résistance, qui s'organise politiquement sur la base de son sexe. C'est la biologie utilisée comme arme.

Aux États-Unis, le mouvement d'extrême-droite Promise Keepers rassemble dans des stades dignes de Pinochet des centaines de milliers d'hommes qui pleurent sur eux-mêmes et sur leur assurance menacée et qui se promettent bien de rétablir le pouvoir mâle, tant face à leur conjointe que dans la société. Leurs attaques contre les femmes et les gais ne semblent pas décontenancer les médias qui s'extasient en coeur sur ces hommes qui « expriment leurs émotions » et répondent enfin au féminisme. « Enfin, les hommes se grouillent... »

Au Québec, les hommes organisés en tant qu'hommes ne font pas que se gargariser des mythes jungiens des années 30 sur « l'agressivité foncièrement masculine » : ils créent des groupes de lutte contre la perception des pensions alimentaires, ils offrent à l'État un soutien accru aux hommes comme alternative aux sanctions des crimes sexistes, ils grugent les faibles sommes accordées aux femmes et enfants victimes de ces agressions. Et un pouvoir toujours aussi hostile aux droits des femmes les utilise comme alibi.

Le tout au nom d'une mythique identité masculine dont ces groupes porteraient le flambeau. Après tout si peu d'hommes s'en démarquent...

En conclusion, on aurait tort de se rassurer trop vite en diabolisant les intégristes comme un phénomène purement religieux, n'impliquant que des barbus d'une autre culture. Il existe parmi nous un intégrisme souriant, beaucoup plus séduisant, bardé de références pseudo-scientifiques et en apparence progressistes, mais qui n'en est pas moins virulent pour amener, par exemple, des hommes en instance de divorce à massacrer leurs enfants pour leur éviter de devenir des fils manqués. De tels crimes se multiplient au Québec, comme la sympathie institutionnelle pour les auteurs de ce qu'on appelle encore des tragédies familiales.

Car, au-delà de la séduction des nouveaux hommes, l'intégrisme s'appuie sur un très vieux pouvoir et a toujours pour but de maintenir un pouvoir abusif contesté.

_______________________________________________________________

Lectures suggérées :

La sainte virilité, Emmanuel Raynaud, Paris, Syros, 1977.

Women Respond to the Men's Movement : A feminist collection, Kay Leigh Hagan, 1992.

Backlash : The Undeclared War Against American Women, Susan Faludi, Crown, 1991 (existe en version française).

Peut-on être un homme sans faire le mâle?, John Stoltenberg, Ed. de l'homme, Montréal, 1995

Limites et risques de l'intervention psychologisante auprès des batteurs de femmes, Martin Dufresne, Montréal, CMCS, 1997.

Refusing to Be a Man, John Stoltenberg, Portland, Or. : Breitenbush, 1989.

Sites masculinistes sur Internet : www.backlash.com, www.menmedia.org, www.vix.com/pub/men, etc.

{Source  : le Réseau québécois contre le néo-libéralisme}

[ Accueil de La Gauche ] [ Index de La Gauche ]
[
INPRECOR ]