Le Québec à l'horizon d'un tournant important de son histoire

par Marc Bonhomme

Un Lucien Bouchard, flanqué du drapeau et de l'ambassadeur canadiens, devenu commis-voyageur à succès de la très fédéraliste Québec Inc.. Un Stéphane Dion, flanqué de Gérald Larose et de Pauline Marois, devenu le grand défenseur de la laïcité francophone québécoise à Ottawa. Qui a parlé de plan B ? Pour rajouter à la confusion, voici que le Bloc trouve un bon côté au jugement de la Cour suprême qui invalide l'article de la loi référendaire qui balise un tant soit peu le pouvoir du capital.

Faut-il se surprendre alors que Jacques Villeneuve devienne le héros du moment ? Québécois d'origine qui habite Monaco, virtuel État-casino du vedettariat, calme et cool grisé de la vitesse, non-fumeur mais homme-sandwich du tabagisme, Villeneuve c'est le Québécois qui a réussi… ailleurs. Avec Céline Dion, notre princesse Diana, c'est le couple québécois néolibéral parfait. Qu'importe que Jacques et Céline, fils et fille du peuple, jaillis du terroir, ne soient que les rouages de machines transnationales de l'automobile et des multi-média pour lesquelles le Québec n'est qu'un point sur la carte.

Que sont finalement Jacques Villeneuve et Céline Dion sinon de symboliques porteurs d'eau et scieurs de bois servis à la mode du marché mondial ? Pourtant, nous sommes fiers d'eux – que se lève celui ou celle qui oserait dire le contraire – parce qu'il et qu'elle disent à la face du monde que le Québec existe. C'est quand même quelque chose que d'être un champion mondial – que Guy Lafleur aille se rhabiller – que d'être une vedette de la chanson internationale – que Gilles Vignault s'en retourne à Natashquan. Qu'importe si ce sport solitaire de performance dévalorise encore plus le sport amateur d'équipe ; si l'art de Céline Dion se range dans la catégorie des romans Arlequin.

Le Québec a mal dans ses tripes. Il cherche la reconnaissance. Le voilà donc au pied de Jacques et Céline. Le voilà aussi au pied des ski-doo, sea-doo et regional jet de Bombardier, et demain d'Hydro-Québec International en Chine. To be or not not be, voilà la question pour la nation québécoise. Désespérant d'être par la médiation d'un projet de société libérateur, le peuple québécois cherche à se tailler une place dans la globalité mondiale. Comme il ne le peut pas en bloc – même la demi-bourgeoisie québécoise ne le peut pas comme classe – il est tenté de se sacrifier pour quelques-uns des siens qui réussissent à percer, comme jadis toute la famille, en commençant par les femmes, se sacrifiaient pour envoyer un des garçons au petit séminaire.

1997, un annus horribilis à la 1982 ?

Dur, dur, l'après-référendum surtout quand le PQ attaque les siens en commençant par les plus pauvres pour qui il n'y a même pas de marge de manoeuvre budgétaire. Avec le jugement de la Cour suprême sur la constitutionnalité d'un prochain référendum et un affrontement avec les travailleurs municipaux qui pend au bout du nez du Québec, 1997 sera-t-elle à 1995 ce que 1982 avait été à 1980 quand le peuple québécois avait été coincé entre la nuit des longs couteaux fédéraliste et le coup de couteau dans le dos péquiste ? La réponse de la gauche avait été le Mouvement socialiste (MS) et son programme « pour un Québec socialiste, indépendant, démocratique et pour l'égalité entre les hommes et les femmes ».

Mais l'absence de la majorité de la gauche radicale, égarée dans le maoïsme fédéraliste, a vite fait sombrer ce jeune parti prometteur dans un plat électoralisme social-démocrate malgré la résistance d'une trop faible gauche trotskiste, finalement expulsée. Cet électoralisme social-démocrate était déjà alors sans avenir. Il entrait dans une crise profonde, comme le démontra les deux premières années du premier septennat de François Mitterand. Au Québec, l'option social-démocrate était déjà portée par le PQ dont la trahison de 1982 relevait typiquement du comportement normal de la social-démocratie au pouvoir. Sans distinction programmatique réelle par rapport au PQ, sans racine dans les luttes ouvrières et populaires, dirigé par des nostalgiques du PQ, le MS s'éteignit aussitôt le PQ revenu dans l'opposition pour refaire sa virginité.

Le PQ d'aujourd'hui a bien sûr appris de ses erreurs. La pensée unique néolibérale lui a permis de découpler indépendance et social-démocratie. D'où son affirmation de la première option – plus question d'affirmationnisme qui a failli détruire le parti – tout en pratiquant le néolibéralisme à plein régime. Mieux, l'idéologie néo-social-démocrate importée du New Labor britannique – le néolibéralisme sans le néo-conservatisme de la droite radicale – ouvre la porte à une tentative de revenir au discours social-démocrate. Inutile de dire que la grande faiblesse de média conséquents de gauche n'est pas sans créer illusions et doutes auprès des militants et militantes. C'est à travers cette désespérance et cette confusion que le Parti de la démocratie socialiste (PDS), armée de son programme anticapitaliste de libération nationale et doté d'une influence réelle chez la gauche étudiante et dans certains milieux populaires, se fraie un chemin.

Telle est la conjoncture politique qui baignera l'importante réunion de la gauche militante et intellectuelle les 28 et 29 novembre prochains, une première depuis plus de dix ans, sinon davantage. Les organisateurs de cette réunion nous enjoignent de former un mouvement plutôt qu'un parti, doté d'un manifeste plutôt que d'un programme – qualifié de liste d'épicerie – quitte à rediscuter ce choix au printemps prochain. Cette orientation pose plusieurs problèmes.

Mouvement ou parti

Pratiquement, une élection pourrait survenir dès le printemps suite au jugement de la Cour suprême attendu à ce moment-là, scénario qu'a évoqué Lucien Bouchard avant de partir pour la Chine. Même si elle se tient à l'automne, comme probable, six à neuf mois pour s'organiser, y compris la période estivale, n'est pas réaliste pour un nouveau parti qui commence sans culture d'organisation – alors qu'y cohabiteront plusieurs tendances et sensibilités – sans programme – il a fallu neuf mois au PDS pour démocratiquement élaborer son programme – et sans organisation. Le simple choix d'un nom et l'inscription officielle du nouveau parti ne sont pas des tâches banales. Ensuite, il faut organiser des comités régionaux, des associations de comté et organiser le financement du parti. L'enthousiasme n'est pas toujours au rendez-vous et, de toute façon, ne suffit pas. Un an, ce n'est pas de trop.

Le problème est d'abord stratégique. Pourquoi un mouvement ? Sans doute pour faire pression. Mais le paysage sociale est plein de mouvements qui font pression sur le patronat et ses partis que ce soit à propos de la question ouvrière, en particulier dans le secteur public, des questions femme, jeune, étudiante, de la santé, de l'assistance-sociale, du logement, des consommateurs, de l'environnement, etc.. Pourquoi un de plus ? Pour les rassembler, les coordonner ? Mais n'est-ce pas ce pour quoi existe Solidarité Populaire Québec (SPQ) ? Si SPQ ne donne pas satisfaction, il faut alors y mener un combat à l'intérieur pour une nouvelle orientation. Si on juge que SPQ est irréformable, il faut alors le dire clairement et expliquer pourquoi. C'est une chose grave que de proposer une direction alternative à SPQ. Chose certaine, ce nouveau mouvement devra avoir des buts, un programme, et pas seulement un manifeste, s'il veut être autre chose qu'un club social de la gauche.

Peut-être faut-il alors un mouvement comme transition vers le parti ? Une transition pour créer une culture d'organisation commune et élaborer un programme n'est pas en soi une mauvaise idée. Comme on l'a vu, cependant, le temps manque pour cette transition. Mais le PDS n'est-il pas cette base de départ, qui offre son programme, sa plate-forme électorale, son organisation et son expérience ? C'est tout un déblayage. Certes, le PDS est petit, mais pas autant qu'en 1994, et mieux organisé qu'alors, où il avait présenté une quarantaine de candidatures. Le PDS a continué à accumuler de l'expérience électorale depuis lors en présentant des candidats et candidates dans la plupart des élections partielles. On peut presque dire que la petite expérience électorale de la gauche québécoise est presque exclusivement concentrée dans le PDS.

Occuper tous les terrains

Mais le recrutement et les résultats électoraux du PDS ne sont-ils pas bien minces ? En ces temps de néolibéralisme dominant, les résultats des luttes de tous les mouvements sociaux sont minces, et cela depuis plus de dix ans. Faudrait-il tous se saborder ? La pauvreté, les inégalités, les injustices sont des appels au combat. On n'empêchera jamais les femmes et les hommes qui ont du coeur au ventre de livrer bataille contre l'exploitation et l'oppression. Dans la guerre de classe, il faut occuper tous les terrains et, sur chacun, faire une guerre prolongée de position ; reculer dans l'ordre quand le rapport de forces est mauvais ; avancer rapidement quand on voit un point faible. Une erreur stratégique est de laisser un terrain crucial à l'adversaire, qui alors le conquiert entièrement, et à partir duquel il menace toutes nos positions sur tous les autres terrains.

Ayant conquis toutes les positions sur le terrain politique, la bourgeoisie a eu beau jeu d'imposer le discours de la dette à la majorité de la classe ouvrière puis à foncer droit devant sur les terrains de la santé, de l'éducation et de la sécurité du revenu. La classe ouvrière recule dans le désordre, privée d'une direction politique. La débandade doit être arrêtée. Une direction doit être organisée. Il faut porter la bataille sur le terrain politique pour au moins ralentir l'avance ennemi sur le terrain social. Menacer le PQ sur sa gauche, là où ça compte vraiment pour lui, l'obligera à peser beaucoup plus sérieusement que maintenant toute politique antisociale. Sans compter que ça permettra à la classe ouvrière consciente d'enfin voter pour elle-même au lieu de voter pour l'autre parti de la bourgeoisie, ce qui aussi démobilisera moins ou mobilisera davantage sur le terrain social. Parions que l'existence d'un parti ouvrier anticapitaliste aujourd'hui aurait peut-être invité le PQ à trouver une marge de manoeuvre en faveur des bénéficiaires de l'aide sociale.

Démoralisés par les défaites successives, plusieurs militants et militantes prônent plutôt la concentration des forces restantes sur l'unique terrain social jusqu'à ce que le rapport de force permette d'envahir en masse le terrain politique. C'est là la théorie étapiste de la construction du parti. On se demande pourquoi d'ailleurs l'étape partidaire ne viendrait-elle pas plus vite si la fondation d'un parti, sans la participation des directions syndicales, ne forcerait pas ceux-ci à se positionner plus rapidement. Cette théorie est le corollaire organisationnel de la stratégie étapiste de l'indépendance avec le PQ d'abord, d'un Québec socialiste avec un parti ouvrier ensuite. Les théories de l'enracinement social, de la société civile sont d'ailleurs des variantes de cette théorie étapiste. A-t-on jamais vu des racines, même en petit nombre et chétives, ne pas donner une plante et des fruits ?

Cette théorie paralyse la conscience et l'organisation politiques de la classe ouvrière québécoise depuis au moins des dizaines d'années. À la fin des années 50, il fallait appuyer les Libéraux pour déloger l'Union nationale. Dix ans plus tard, poussée par un mouvement de libération nationale sans précédent, la classe ouvrière cherchait, surtout à travers le Parti socialiste du Québec (PSQ) – qui a eu le tort de minimiser la question stratégique de l'indépendance – et même par le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) – qui avait opportunément rejeté l'idéologie droitière du mouvement national traditionnel – à se donner sa propre direction politique.

Une scission du Parti libéral pour éteindre le feu de la libération nationale

Voyant le danger, la bourgeoisie a suscité et encouragé, du sein du Parti libéral, la scission nationaliste de René Lévesque. Grâce à l'immaturité politique de la gauche radicale dont l'écrasante majorité a soit organisé des partis marxistes-léninistes qui rejetaient le bébé indépendantiste avec l'eau sale du bain social-démocrate, soit pratiqué la fuite en avant dans l'aventure felquiste, cette scission libérale, devenue PQ, a conquis la direction politique de la classe ouvrière et des couches populaires, jusqu'à ce jour. Pourtant, le PQ a jeté par-dessus bord son « préjugé favorable aux travailleurs », tué par le coup fourré de 1982 sous la houlette du tandem Lévesque-Parizeau. Il lui a maintenant substitué la concertation entre patrons et syndicats, qui elle aussi bat de l'aile suite aux coupures sauvages annoncées et commencées suite au budget Parizeau-Campeau de 1995 et mises en pratique par le duo Bouchard-Landry.

Reste la question de l'indépendance pour assurer la continuation de cette mainmise, une indépendance désormais sans aucun rapport avec une démarche de libération nationale pour un Québec libre, démocratique et égalitaire. D'où vient la crédibilité du PQ pour cet élément de son programme alors qu'il n'en a plus aucune pour la partie social-démocrate de celui-ci ? Du fait que le PQ ait toujours préféré parlé de souveraineté au lien d'indépendance, étant subtilement sous-entendu qu'un État souverain peut décider de ne pas être indépendant ? Parce que le PQ était au départ pour la souveraineté-association de Lévesque, ensuite pour le l'autonomiste de Pierre-Marc Johnson et maintenant pour la souveraineté-partenariat, dans le cadre de l'ALÉNA, de Parizeau-Bouchard ? La confiance en l'indépendance ne vient certainement pas des ambiguïtés et des tournants du programme péquiste que d'éventuelles négociations sans rapport de force sociales viendraient encore passablement diluer, si jamais le Canada n'optait pas en priorité pour la manière forte annoncée par le plan B.

Serait-ce alors que le peuple québécois, désespéré, s'accrocherait à une chimère ? Nul doute que la dure lutte quotidienne pour la survie sur fond d'avenir bloqué encourage des réflexes de naufragé qui saisit le premier bout de planche disponible. Le haut taux de suicide des jeunes au Québec est le tragique symptôme de ce désaroi. Faut-il pour autant douter de la sagesse populaire, en dernière analyse, lors des grands tournants de l'histoire, ce genre d'événement qui n'arrive qu'une fois dans une vie. Dans ces moments de grâce, où seuls comptent les intérêts fondamentaux, le peuple est d'une lucidité qui désarme ses meilleurs dirigeants. Le peuple québécois avait compris, lors du référendum du 31 octobre 1995, qu'une victoire du Oui, même par la peau des dents, sur une question ambiguë, créerait une situation entièrement nouvelle, une dynamique politico-sociale où tout redevenait possible, à condition que les opportunités nouvelles soient saisies.

Derrière le mythe Parizeau, l'enjeu de classe

À cause de ce référendum, on pardonne tout à Parizeau : son coup de faux de 20% en 1982 ; son budget néolibéral de 1995 ; l'incroyable gâchis de l'après-Meech où sa main tendue à Bourassa – tricheur à cause du consentement péquiste – et son racisme anti-Mohawk ont sauvé le fédéralisme de la fureur d'un mouvement de libération nationale renaissant mais sans direction ; et son ethnicisme de sa déclaration du 31 octobre 1995. Emporté par son intransigeance, les réminiscences du flirt gauchiste de sa jeunesse et surtout par un ardent désir de vaincre – ne pas finir dans l'amertume comme René Lévesque – l'homme a consenti à un populisme de gauche qui transformait la campagne référendaire en un clair et merveilleux affrontement de classe qui contraignit la bourgeoisie à monter aux barricades, sans la médiation de son obséquieux personnel politique. Parizeau avait rompu les règles du jeu toujours respectés par le bourgeois PQ. Il fallait l'envoyer aux oubliettes : en pleine campagne gagnante, on le remplaça par Bouchard, le fidèle et sans risque serviteur, qui la perdit.

Il est normal donc que le peuple québécois rêve d'un retour de Parizeau, de celui par qui l'espérance est revenue. Mais la nature intrinsèquement bourgeoise du PQ interdit tout retour de celui qui a transgressé la Loi et les prophètes, sinon comme un symbole qui ne serait plus que l'ombre de lui-même. Mais le référendum à Parizeau a obligé le PQ à maintenir, le nez pincé, la promesse d'un autre référendum… le plus tard possible après une élection qui, elle aussi, est retardée à la limite, quitte même à la perdre. Mais le pouvoir est tellement bon… et payant. L'espoir de la liberté, voilà ce qui empêche le peuple québécois de sombrer corps et âme dans le racisme et le sexisme à la mode nord-américaine. L'espoir fou d'un référendum gagnant, voilà le fil de plomb de toute la politique québécoise.

Un parti ouvrier pour un référendum gagnant

Comment faire pour que cet espoir ne se transforme pas en un immense trou noir ? Un, il faut qu'il y ait un référendum (ou une élection référendaire). Deux, il faut que ce référendum soit gagnant, c'est-à-dire qu'il se transforme en affrontement de classe et qu'il le reste jusqu'à la fin. Trois, la dynamique après-référendaire doit, à travers toute les péripéties qu'on voudra, aboutir à un mouvement de libération nationale dirigé par la classe ouvrière. Toutes ces tâches stratégiques nécessitent un outil indispensable : le parti de la classe ouvrière. Un tel parti, en attaquant le PQ par la gauche sur le terrain politique, lors des prochaines élections, maximisera les chances qu'il y ait un référendum. La participation d'un tel parti dans le camp du Oui, mais sur une base autonome, pourrait transformer le référendum en lutte de classe gagnante. Sa crédibilité gagnée aux élections, lors du référendum, dans les luttes sociales, serait en mesure de faire du parti ouvrier, dans les complexes vicissitudes après-référendaires, le point de mire du peuple québécois.

Mais tous ces espoirs resteront presque vains si, dès maintenant, nous ne nous donnions pas ce parti anticapitaliste de libération nationale à temps pour être prêts pour les prochaines élections, ou la prochaine lutte sociale d'envergure.

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