Au Québec, au Canada et ailleurs
L'effet
de serre dans le jeu du marché mondial
selon un article de Norm Dixon,
de Green Left Review (5/11/97)
traduit, adapté et complété par Marc Bonhomme
Confrontés à la menaçante catastrophe de l'effet de serre, les gouvernements impérialistes refusent de la combattre. Profits des transnationales et compétitivité entre États prennent le dessus.
Du premier au dix décembre, à Kyoto au Japon, les représentants des gouvernements à travers le monde sont censés décider comment combattre l'effet de serre. Cette réunion fait suite au Sommet de la Terre de Rio, en 1992, où les pays riches s'étaient engagés à stabiliser au niveau de 1990 pour l'an 2 000 puis à réduire leurs émanations de gaz causant l'effet de serre. Cet engagement faisait suite au pronostic du Comité intergouvernemental sur les changements climatiques, réunissant des scientifiques de 80 pays, qui prédisait que l'accumulation de gaz à effet de serre gaz carbonique mais aussi méthane, hydrocarbones, oxydes d'azote et vapeur d'eau à moins de leur stabilisation, augmenterait la température terrestre de 1.5 à 4.5 Celsius au cours du prochain siècle.
Pour arriver à stabiliser la température, les émissions de ces gaz doivent être réduits de 60%, quelque soit la croissance de la population et de l'économie. L'Alliance des petits États insulaires (AOSIS), les 38 États les plus menacés par l'élévation du niveau de la mer suite à une éventuelle fonte des glaciers, proposent un niveau de réduction de 20% en 2005, par rapport à 1990. Leur proposition est appuyée par les pays du tiers monde organisé dans le Groupe des 77 (G-77).
Objectif de Rio raté
Pourtant, dès 1995, il était devenu évident que la cible du Sommet de Rio ne serait pas atteinte. Entre 1990 et 1996, les émissions des pays de l'OCDE, loin de diminuer, ont augmenté de près de 8%. On estime, qu'en l'an 2000, les émissions des ÉU auront augmenté de 11% par rapport à 1990, et de 14% au Canada. La réunion de Berlin, en 1995, puis celle de Genève, en 1996, résolurent donc d'en arriver à des cibles chiffrés après l'an 2000, cibles qui doivent être établis à la réunion de Kyoto en décembre. On y réaffirma aussi que les pays du tiers monde ne devaient pas être liés par ces objectifs contraignants et que technologies et pratiques écologiques devaient être développées, appliquées, diffusées et transférées.
Mais tous les pays industrialisés sont revenus sur leurs engagements. Aucune proposition n'est proche de celle de l'AOSIS, elle-même modeste par rapport à ce qu'il faudrait. En mars 1996, l'Union européenne (UE) proposait une réduction de 15% pour l'an 2010, avec un objectif intermédiaire de 7.5% en 2005. Cette proposition semble généreuse mais les apparences sont trompeuses. Cet objectif concerne l'ensemble de l'UE, et non chaque pays pris un à un. Or les émissions de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne sont maintenant moindres qu'en 1990, à cause du démantèlement des industries lourdes à technologie polluante de l'ancienne Allemagne de l'Est et de la destruction brutale des mines de charbon par le gouvernement Thatcher. D'où des émissions de l'UE qui sont déjà en deçà de 10% des niveaux de 1990. Si le seuil de comparaison avait été 1995, ça aurait été une autre histoire.
Mais l'UE s'oppose à l'application de la même mathématique pour les autres pays. Les dirigeants européens espèrent ainsi en tirer un avantage pour leurs transnationales, les autres pays étant obligés de dépenser davantage pour se mettre à la même hauteur. Faut-il se surprendre que le Japon et les ÉU aient rejeté la position européenne du revers de la main. Le 6 octobre, le Japon, hôte de la conférence, proposait une réduction de 5% pour l'an 2012. Peu après, les ÉU le plus important émetteur de gaz à effet de serre avec 25% du total mondial proposait aucune réduction par rapport à 1990 mais tout simplement d'en revenir à ce niveau entre 2008 et 2012, avec une réduction à déterminer dans les cinq années suivantes.
Que les pauvres payent pour le gâchis des riches
De plus, la position américaine exige que ces objectifs s'appliquent aussi au tiers monde, comme si les pauvres du mode étaient responsables de l'effet de serre. Au Sommet de Rio, il avait été clairement convenu que les pays du tiers monde n'auraient pas à s'engager sur des objectifs dans l'immédiat puisque les pays avancés étaient responsables de 80% des émissions accumulées et de 75% des émissions courantes. Il avait aussi été reconnu que les pays riches avaient les ressources pour s'y mettre sans tarder et qu'ils devaient effectuer des transferts technologiques vers le tiers monde pour que son industrialisation se fasse à moindre impact sur l'environnement.
Mais a-t-on jamais vu l'impérialisme faire des cadeaux ! La position américaine cherche à perpétuer la domination de l'industrialisation du tiers monde par les transnationales et non à renforcer d'éventuels compétiteurs. La campagne publicitaire d'octobre de la coalition des compagnies pétrolières et énergivores où on voyait un homme d'affaires arrachant du globe terrestre les pays du tiers monde tout en clamant que la Convention globale sur le climat ne l'était pas réellement était on ne peut plus claire.
Forcer ainsi le tiers monde affaibliraient leurs entreprises nationales. Clinton propose plutôt que les transnationales des pays impérialistes construisent, dans le tiers monde, des usines énergétiquement efficientes et peu polluantes, et que les réductions d'émissions de gaz à effet de serre soient comptabilisées au compte du pays d'origine des transnationales ! Bien sûr, tous les profits reviendraient aussi au centre impérialiste. Les ÉU proposent même, après 2008, avec l'appui de six autres pays et de l'ONU, un marché des droits de polluer qui perpétueraient le retard technologique des pays et des compagnies les plus polluants, tentés par la solution facile d'achat de droits de polluer alors que les nouvelles technologies leur resteraient inaccessibles ou très dispendieuses. En prime, les transnationales dominantes feraient un profit supplémentaire en vendant leurs droits de polluer !
Le CANDU canadien
Le premier ministre Chrétien ne fait ni ne dit pas mieux quand il retarde à la limite tout engagement chiffré canadien ; qu'il refuse à l'avance toute mesure contraignante, dont la taxe sur la carbone ; et qu'il fait la promotion du système nucléaire CANDU pourtant une catastrophe en Ontario et de l'hydroélectricité québécoise en Chine au même titre que son commis-voyageur Bouchard investissements extérieurs à comptabiliser, à son avis, du côté positif du bilan du Canada. Il est assez cocasse de voir le Parti libéral se mettre à l'abri de sa propre législation d'examen environnemental pour pouvoir exporter les centrales nucléaires CANDU en Chine et en Turquie pour combattre l'effet de serre ! On est loin du Parti libéral du temps du Sommet de Rio ou du Livre rouge de 1993 qui, jugeant insuffisant l'objectif de Rio, promettait une réduction de 20% pour l'an 2005.
Le gouvernement fédéral, pris dans son propre piège des grands équilibres régionaux corollaire sa théorie constitutionnelle anti-Québec des dix provinces égales ne saurait pénaliser l'industrie pétrolière et charbonnière de l'Ouest ni le système énergétique de l'Alberta basé sur le pétrole. Il est moins facile, pour le gouvernement fédéral, de se faire du capital politique à bon compte avec l'effet de serre qu'avec les mines anti-personnelles. Car il est devenu plus payant, pour certains fabriquants et autres experts militaires, de travailler au déminage high-tech que de produire ces mines, d'autant plus que les ÉU et la Russie continuent à produire la matière première.
Mais un pays impérialiste a toujours le luxe de résoudre ses problèmes sur le dos des peuples du tiers monde, y compris ceux de l'intérieur comme les Cris Lubicons dont les terres sont envahies par les forages pétroliers.
Hydroélectricité ou efficacité énergétique
Fier de son hydroélectricité, le Québec prétend faire la leçon à l'Alberta. N'empêche que depuis le début de la reprise, en 1992, les émissions de gaz à effet de serre augmentent au rythme de 2.3% par année, surtout à cause du secteur des transports. Au Québec, donc, se mettre au diapason de l'esprit de Rio signifie donner la priorité au transport public et, en particulier, au transport public à énergie électrique. Faut-il alors poser la question s'il faut construire plus de ponts entre Laval et Montréal, ou plus d'autoroutes périurbaines dans le grand Montréal, au lieu de prolonger le métro à Laval ou d'investir dans les trains de banlieue ? Presque personne ne s'opposerait à une taxe sur la carbone pour financer un système de transport alternatif qui nous délivrerait de la domination du complexe auto-pétrole. (Autrement, une telle taxe est régressive comme toutes les taxes de vente.)
Mais pour dégager la masse d'électricité nécessaire sans piller davantage les terres cris, innu ou inuit, ni harnacher tout notre patrimoine de rivières de la Vallée du St-Laurent, et encore moins sombrer dans le gaz naturel avec ou sans cogénération, il est impérieux de mettre le paquet sur l'efficacité énergétique industrielle et résidentielle capable de réduire l'énergie consommée d'au moins 50% à confort et efficacité égaux sinon supérieurs tout en créant une masse d'emplois complétée par les énergies douces. Or quel tournant prend Hydro-Québec ? Non seulement elle met au rancart son faible programme d'efficacité énergétique, mais elle revient au régime hydroélectrique en spéculant sur le marché américain au plus grand bonheur du Club de l'électricité, aussi connu comme le Club des castors.
Le tournant de l'ALÉNA
Le récent tournant d'Hydro-Québec n'est pas celui de la privatisation il y a belle lurette qu'Hydro-Québec est un faire-valoir de l'entreprise privée, beaucoup plus qu'Hydro-Ontario l'était il est celui de l'ALÉNA, c'est-à-dire de l'hydroélectricité au service du marché nord-américain mais au bénéfice d'Hydro-Québec et de ses amis du Club dont le dernier souhait est le démantèlement de l'entreprise d'État. Pour ces messieurs, vaut mieux qu'Hydro demeure la vache à lait qui alimente leurs profits plutôt qu'une privatisation trop coûteuse, trop peu rentable et politiquement risquée. Le capital québécois n'a tout simplement pas les reins financiers assez solides pour envisager la privatisation d'Hydro-Québec.
Ce qui ne veut pas dire que l'alénanisation d'Hydro ne la rendra pas éventuellement vulnérable aux chacals américains, à l'occasion d'un scénario semblable au semi-démantèlement de Pemex, la compagnie pétrolière d'État du Mexique. Ce qui ne veut pas dire, non plus, que les contraintes du spot market, qui s'est substitué aux contrats fermes de l'ère Bourassa, n'encouragera pas une petite production privée plus conforme à un ajustement de l'offre à la demande dont Hydro sera le tampon. Mais on en est pas encore à la mexicanisation d'Hydro-Québec ni à même à sa demie-privatisation par la porte arrière.
C'est ce que n'a pas compris la Coalition contre la privatisation d'Hydro-Québec qui a enfourché le mauvais cheval de bataille, au détriment de la lutte pour l'efficacité énergétique. À moins que le but réel des dirigeants de cette Coalition soit de combattre le PQ pour mieux lui permettre de montrer un visage progressiste en s'affichant pour une Hydro-Québec étatique forte et prospère qui remplit les coffres de l'État, permettant d'assurer aux entreprises un des régimes fiscaux les plus avantageux en Amérique du Nord.
De la même manière, on se demande si la nouvelle coalition Eau Secours contre la privatisation de l'eau n'aura pas comme conséquence, non pas d'affaiblir le PQ, mais de lui permettre de se démarquer par rapport à la droite radicale à la Jean Coutu. Après des hésitations, comme lors du débat sur la privatisation d'Hydro-Québec maintenant clos, le PQ semble opter pour la politique de la vache à lait, c'est-à-dire pour l'exportation d'eau à grande échelle, quand le marché le permettra, par une compagnie d'État, prenant tous les risques, qui sous-traitera en masse à l'entreprise privée et qui laissera la petite production (les embouteilleurs) aussi à l'entreprise privée.
En pratique, cette nouvelle coalition sera amenée à lutter contre certaines municipalités qui veulent privatiser leur réseau d'aqueduc. Pour son grand bonheur, le PQ se retrouvera, dans ces dossiers ponctuels, plutôt du côté de ses alliés syndicaux-populaires, avec qui les relations se sont passablement détériorées sur le front du déficit zéro, ou du moins dans une position plus neutre.
Les impérialistes, petits et grands, en intense rivalité les uns contre les autres, se servent finalement de la lutte contre l'effet de serre et des autres enjeux écologiques, comme la conservation de l'eau, à des fins de rentabilisation de leurs champions nationaux respectifs au détriment de l'équilibre de la planète et de ceux et celles qui l'habitent.
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