Révolution, contre-révolution, et classe ouvrière en Russie
par David Mandel
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Larges extraits d'un article de David Mandel en anglais : « Revolution, Countrerevolution and Working Class in Russia : Reflections for the Eigthieth Anniversary of the October Revolution ».
Malgré les trois quarts de siècle qui séparent la révolution d'Octobre de la chute du système soviétique et de la restauration actuelle du régime capitaliste, ces deux révolutions (1) font partie de la même époque socio-historique : la prise du pouvoir par les Soviets en 1917 a inauguré une révolution sociale, la chute du régime bureaucratique et la restauration qui s'en est suivie représente le chapitre final de la contre-révolution qui avait commencé sous Staline dans les années 20 (2). Cette phase de 75 ans fut une période de coexistence et de lutte entre la révolution et la contre-révolution, une période dont la complexité ne se prête à aucune formulation simple.
Dans les deux cas, le facteur immédiatement déterminant a été le rapport de forces entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. De ce point de vue, la comparaison de ces deux événements présente un paradoxe saisissant. Dans un cas, une très petite classe ouvrière, dans un pays arriéré a majorité paysanne, fut capable d'assumer la direction de la société et d'imprimer sa marque au cours ultérieur du développement social. Dans I'autre, une immense classe ouvrière dans un pays urbanisé et industrialisé a été incapable d'influencer le cours du changement social, et a dû regarder, impuissante, des forces sociales hostiles remodeler le système en leur faveur.
Le contexte international
La crise du régime bureaucratique à la fin des années 80 est survenue dans une période de recul majeur et de faiblesse du mouvement socialiste et syndical à travers le monde. Non seulement, il n'y a pas eu d'exemple de succès de modèle socialiste (les pays du bloc socialiste étant eux-mêmes des dictatures bureaucratiques en stagnation ou en cours de transition vers le capitalisme), ni de luttes socialistes offensives pour stimuler les travailleurs soviétiques, mais il n'y a même pas eu de victoire qui aurait pu les inspirer, dans des batailles défensives, durant I'offensive bourgeoise contre l'État providence. Dans ces circonstances, I'argument des forces pro-capitalistes, selon lequel le monde entier a épousé le marché, et que seul le capitalisme est normal a pesé lourd chez les travailleurs. Par ailleurs, ces forces ont été soutenues idéologiquement, politiquement et financièrement par la bourgeoisie internationale. En revanche le mouvement ouvrier international a été pratiquement absent de cette équation, voire a pesé négativement. Le peu de soutien qu'il a offert visait à aider les syndicats soviétiques à s'adapter au capitalisme et non à se battre pour une alternative. Pire encore, la forte AFL-CIO qui bénéficiait d'une présence importante en Russie avait concentré son aide dans un effort pour scissionner le mouvement ouvrier et y renforcer un courant activement pro-capitaliste.
La situation internationale a joué également un rôle central dans la révolution d'Octobre. Celle-ci se déroula dans une période historique caractérisé par la montée des luttes ouvrières, la formation de syndicats de masse et de partis ouvriers dans les pays industrialisés. Tout en représentant un recul, le déchaînement de la guerre et la trahison de la majorité des directions socialistes ne constitua pas une défaite décisive. La guerre elle-même se transforma en un facteur puissant de radicalisation, contribuant à une poussée ouvrière inédite qui balaya I'Europe et ne s'épuisa complètement qu'à la défaite de la révolution allemande d'octobre l923.
La conscience ouvrière
L'un des traits les plus frappants du mouvement ouvrier russe dans les années qui précédèrent la Révolution (et notamment dans les troubles de 19l2-19l4) était son attachement à une politique d'indépendance de classe vis-à-vis de la bourgeoisie, à la fois sur le plan politique national et au niveau des entreprises. Les Mencheviks appelaient à une alliance avec les courants libéraux de la bourgeoisie, et en conséquence, prônaient la modération des revendications ouvrières, qui risquaient de rejeter les bourgeois dans les bras du tsarisme. Les Bolcheviks, quant à eux, refusaient I'alliance politique avec les libéraux, considérés comme fondamentalement hostiles à la révolution démocratique. Ils incitaient et dirigeaient les luttes ouvrières contre les employeurs et L'État.
L'un des facteurs objectifs qui devait favoriser la conscience ouvrière autonome était précisément la question des vestiges féodaux. La société russe était encore très marquée par la domination des propriétaires fonciers. Par exemple, les élections à la Douma étaient basées sur les curies (les curies regroupaient différentes catégories de la population : propriétaires fonciers, paysans, ouvrier, NDLR) définies par divers critères de biens et de propriété, et qui favorisaient de façon écrasante les catégories possédantes. Ceci favorisait la conscience chez les ouvriers qu'ils constituaient une classe radicalement séparée des classes possédantes (société censitaire).
Un autre facteur était la faiblesse politique et idéologique de la bourgeoisie russe, qui provenait d'ailleurs de sa faiblesse économique et de sa dépendance vis-à-vis de l'État. Cette classe dans son ensemble se sentait incapable de faire des concessions à la classe ouvrière, particulièrement après I'expérience de la Révolution de l905 : elle avait été alors convaincue que le mouvement ouvrier représentait une menace mortelle. La bourgeoisie russe était donc une classe réactionnaire et pro-tsariste ; ses éléments libéraux (dont certains financèrent même de façon éphémère le Parti bolchevik) n'étaient qu'une petite minorité sans influence. La Russie pré-révolutionnaire était donc une société socialement et politiquement polarisée. Même I'intelligentsia, qui a souvent joué un rôle de pont entre les classes (en servant finalement la classe dominante), était absente du mouvement ouvrier après la révolution de 1905.
La société soviétique présentait un paysage beaucoup plus complexe et contradictoire. D'un côté le monopole de la bureaucratie au pouvoir, le caractère globalement répressif des relations sociales, favorisait chez les travailleurs un sentiment d'opposition entre nous et eux, les chefs (natichalstvo). Mais ceci coexistait avec de fortes tendances au corporatisme, plus particulièrement à partir de I'époque de Brejnev. Quand la perestroïka commença à tourner mal, certains travailleurs se référèrent à la période Brejnev comme à I'âge d'or. La bureaucratie elle-même était organisée selon un système de hiérarchie des pouvoirs et des privilèges, chaque bureaucrate étant sous la coupe de son ou ses chefs. Ceci tendait à effacer I'opposition entre eux et nous, puisque les travailleurs pouvaient se considérer comme I'échelon inférieur d'une gradation continue. Bien que la bureaucratie ait souvent été présentée comme une caste, elle était loin d'être un groupe fermé. La plupart des dirigeants de la fin de I'Union soviétique, y compris Gorbatchev et Eltsine, n'étaient pas des enfants de fonctionnaires. Les ouvriers les plus consciencieux étaient souvent encouragés à étudier et à devenir ingénieurs, puis pour beaucoup à commencer une carrière dans I'administration. Beaucoup de directeurs avaient commencé leur carrière professionnelle dans la même usine. À I'inverse les enfants de bureaucrates devenaient rarement des bureaucrates. Ils devenaient plutôt des professionnels hautement qualifiés dans des secteurs privilégiés.
Plus important encore était le système de clientélisme et de corruption qui a fleuri sous Brejnev. Cette période se caractérisait par le relâchement du contrôle du centre sur la bureaucratie, et par la décentralisation de facto de I'administration économique et politique. Le caractère double du rôle du directeur d'entreprise, du ministre ou du premier secrétaire du parti au niveau local, se renforçait encore. Ils représentaient I'État dans I'unité de production, dans le secteur ou dans le territoire qu'ils administraient ; mais en même temps ils fonctionnaient comme des représentants de lobbies, des défenseurs des employés des entreprises ou du secteur, ou des habitants du territoire.
Sous Brejnev, avec la féodalisation de I'économie, c'est ce dernier aspect qui I'emportait. L'importance du salaire social, largement administré par I'entreprise (y compris le logement, les congés-maladie, les loisirs subventionnés, la santé, les gardes d'enfants...), tout comme la pratique de plus en plus courante de la distribution de biens de consommation rares par les entreprises, renforçaient aussi les attitudes corporatistes des travailleurs, auxquels la direction demandait souvent de considérer la situation particulière de I'entreprise, c'est-à-dire de faire des concessions (par exemple sur les heures supplémentaires ou les vacances) pour atteindre I'objectif de production. Derrière ces appels les menaces étaient présentes : refuser était risqué. Mais la réponse généralement positive des travailleurs reposait aussi sur leur perception de communauté d'intérêt avec I'entreprise et le management.
Bien sûr, pour que ce système fonctionne, les managers devaient donner quelque chose en échange. Outre le salaire social géré par I'entreprise, ils offraient des facilités en matière d'horaires et de discipline, ainsi que la garantie que les primes (une large fraction du salaire total) seraient versées quels que soient les résultats réels obtenus par I'entreprise.
Le contenu social de la révolution
Les différences dans le caractère même des deux révolutions démocratiques sont frappantes. La révolution de Février était entièrement spontanée. Les masses n'ont jamais perdu I'initiative, et même lorsqu'elles ont transmis le pouvoir aux libéraux, elles ont maintenu leur contrôle sur eux à travers leurs soviets, qui commandaient seuls les forces armées. Le nouveau mouvement syndical soviétique a lui aussi joué un rôle important dans la chute du régime bureaucratique, mais ce n'était pas réellement un rôle indépendant, et il n'a jamais concerné qu'une minorité de la classe ouvrière. II est difficile d'évaluer I'impact réel du mouvement d'en bas sur la chute du régime, mais il semble clair qu'elle devait beaucoup à une révolution d'en haut mue par les forces de la restauration capitaliste (au sein et à I'extérieur de la bureaucratie), qui ont pu manipuler et coopter les forces populaires.
Aux moments cruciaux d'août 199l (le coup d'état conservateur avorté) et de décembre 1991 (le démantèlement de I'Union Soviétique), les travailleurs restèrent des observateurs passifs. Si la chute du régime bureaucratique s'était faite sous la forme d'une révolution populaire, la restauration aurait été beaucoup plus problématique. C'est pourquoi les stratèges de la restauration ont forgé une alliance avec des secteurs de la bureaucratie afin d'éviter toute mobilisation populaire pour renverser le système.
Des comités de travailleurs ont été créés durant la Perestroïka dans nombre d'usines, et une partie des mineurs de charbon ainsi que quelques autres groupes ont construit des syndicats qui, au moins au début, n'admettaient que des ouvriers. Mais en un sens, c'étaient des organisations corporatistes plus que des organisations de classe, car elles n'admettaient pas de cols blancs. De toute façon leurs efforts restèrent isolés et les syndicats corporatistes (qui incluent formellement les dirigeants de I'entreprise) constituent encore la norme en Russie aujourd'hui.
Sous la Perestroïka, des organisations ont surgi dans les usines et un mouvement national est même apparu qui s'intéressait à la question du pouvoir économique et de la propriété. Ces conseils de collectifs de travailleurs, les CTK, ont été créés au départ sur instructions de Gorbatchev et avaient des pouvoirs limités et ambigus en matière de gestion. C'était des organisations corporatistes soviétiques typiques, puisque le collectif de travailleurs comprenait tous les salariés, y compris le directeur général. De façon peu surprenante, ce dernier contrôlait en général le conseil, et les travailleurs s'y investissaient fort peu.
Le mouvement des CTK s'est développé (3) en 1990, après le virage restaurationniste de Gorbatchev et sa décision de supprimer toutes les tentatives d'autogestion qu'il avait encouragées. Mais jamais il ne s'est agi d'un mouvement de masse. La plupart des travailleurs restèrent indifférents et leurs dirigeants ne firent rien de sérieux pour les mobiliser. Les cadres et les ingénieurs étaient fortement surreprésentés à ces congrès. Ce mouvement était lui-même basé sur une idéologie corporatiste. Même ses éléments les plus radicaux acceptaient I'idée que les gains des salariés devaient dépendre des performances de leur entreprise. Et ils demandaient une autonomie de gestion complète pour elles. II était très frappant de constater que le mouvement n'offrait aucune conception d'ensemble de I'économie nationale, au delà des entreprises autogérées à propriété collective liées les unes aux autres par les seuls liens du marché. En pratique, c'était du capitalisme, mais qui aurait commencé avec des entreprises appartenant aux travailleurs.
Ceci ne signifie pas que les activistes voulaient consciemment le capitalisme. Beaucoup pensaient que leur mouvement était une alternative à la fois au capitalisme et à I'ancien système. D'autres acceptaient I'idée des idéologues pro-capitalistes selon laquelle la distinction entre socialisme et capitalisme avait vécu : il y aurait seulement plus ou moins de marché, plus ou moins de régulation publique.
Ce mouvement s'est révélé une proie facile pour les tendances restaurationnistes. En Russie, ses dirigeants ont soutenu Eltsine qui avait promis de faire des CTK la base de son gouvernement et avait promu quelques lois facilitant I'accès des salariés à la propriété de leur entreprise. Mais quand il publia finalement son programme de privatisation, il excluait I'appropriation collective des actions des entreprises nouvellement privatisées. Les activistes du mouvement se consolèrent en constatant qu'au moins le programme faciliterait I'achat par le collectif de la majorité des actions, sinon de leur totalité comme ils I'avaient espéré. Mais comme les actions ne pouvaient être détenues collectivement et que les salariés furent incapables de s'organiser collectivement pour les mettre en commun, le programme parvint facilement à ses fins, c'est-à-dire à exclure complètement les travailleurs de I'administration des entreprises. prises ment
Conclusion : I'expérience de la lutte collective
Bien sûr la conscience de classe des travailleurs russes avant la révolution ne surgissait pas directement des relations sociales de la Russie tsariste, même si celle-ci offrait un terrain favorable. II vaut la peine de noter, par exemple, que les soviets ont surgi spontanément à Ivanovo et St-Petersbourg dès 1905. Leur conscience s'est développée au cours d'une brève mais extrêmement intense période de lutte de classe. Malgré la répression, ce mouvement ouvrier a coexisté avec le régime tsariste pendant un quart de siècle. Sans cette expérience de luttes, surtout celles de 1905 et 19l2-19l4, 19l7 n'aurait pas été ce qu'il fut.
II faut ajouter à cela le rôle du Parti Bolchevique, qui fut décisif dans I'issue de 19l7. Mais le parti ne peut être considéré comme un facteur exogène : si un tel parti existait, c'est à cause de conditions sociales favorables. Sa relation avec les masses travailleuses et le mouvement ouvrier était dialectique. II organisait en particulier les travailleurs les plus conscients, les plus combatifs, eux-mêmes organiquement liés aux masses. Ceci était en partie le résultat de toute une période de lutte de classe et d'accumulation d'expériences (4) Au contraire du tsarisme, le régime bureaucratique, précisément à cause de sa fragilité, ne pouvait pas tolérer, même pour une courte période, un mouvement ou une organisation ouvrière indépendante. Les travailleurs soviétiques ont été incapables de conquérir le moindre espace autonome dans le système jusqu'à ce que la libéralisation de Gorbatchev le leur donne. Non parce que celui-ci le souhaitait, mais parce qu'il était incapable de le réprimer.
Mais les travailleurs soviétiques ont manqué de temps. Ils sont entrés dans une période de crise politique ouverte du régime sans disposer d'aucune expérience de lutte collective ou d'organisation indépendante au delà du niveau de I'atelier, et beaucoup n'avaient même pas ça. Des explosions spontanées s'étaient produites sporadiquement sur une plus large échelle avant Gorbatchev, mais elles étaient localisées et furent rapidement écrasées, ne laissant pratiquement aucune trace dans la conscience collective. Quand ils devinrent actifs, les travailleurs soviétiques n'avaient pas d'expérience de lutte collective sur laquelle s'appuyer, qui seule aurait pu les rendre capables de forger des liens de solidarité organique entre eux. L'une des motivations politiques en faveur du choix de la « thérapie de choc » comme voie vers la restauration, a été en fait la volonté de couper I'herbe sous le pied du potentiel de résistance des travailleurs.
Notes
1) Je réalise que j'emploie le terme « révolution » avec une certaine liberté pour se référer à la chute du système soviétique. Néanmoins, la dictature bureaucratique a été remplacer, du reste brièvement, par une soi-disante démocratie qui coïncidait également avec le début de la restauration capitaliste.
2) L. Trotsky, The Revolution Betrayed, Pathfinder Press, N.Y., 1965, vol. II, p. 153.
3) Sur ]es CTK, voir D. Mandel, Revolutionary Reform in Soviet Factories, Socialist Register 1989, Merlin, London 1989, and « The Struggle for Power in the Soviet Economy », Socialist Register 1991, Merlin. London, 199l.
4)D. Mandel, The Petrograd Workers and the Fall of the Old Regime, Macmillan. London, 1983, pp. 18-21.
{Source : Inprecor, novembre 1997}
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