État espagnol
Gauche unie : alternative ou alliance

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Nous reproduisons ci-contre une interview de Julio Anguita, coordinateur d'Ezquierda Unida (Gauche unie, État espagnol) faite par Miguel Riera et publiée par la revue espagnole de gauche El Viejo Topo. Anguita explique la lutte dans laquelle EU est engagée en vue de la préparation de son congrès prévu pour début décembre.

 

Vous avez déclaré qu'EU est entrée dans un processus de clarification. Est-ce vous pourriez indiquer quelle est l'origine de la crise qui l'a provoqué ?

Il est vrai que dans EU il y a eu des affrontements, mais il ne s'est jamais agi de querelles personnelles. La raison en est beaucoup plus profonde et de nature politique. Nos convergences et nos divergences avec les syndicats, avec Nueva Izquierda (Nouvelle gauche) (1) et Iniciativa per Catalunya (associée à IU en Catalogne avec un discours plus modéré, NDLR) et même avec le PSOE ne sont pas le produit de conflits entre dirigeants. Ce qu'on est en train de discuter dans EU – je dirais presque depuis sa naissance en reprenant un débat qui était déjà sous-jacent dans le Parti communiste espagnol – est la question de savoir s'il est possible de construire un projet alternatif à partir de la gauche non sociale-démocrate. Dans les textes de fondation d'EU, signés entre autres par Cristina Almaida, Jaime Sottorius (membres du Parti démocratique de la nouvelle gauche, PDNI), Nicolas Sottorius (ex-dirigeant du courant Nouvelle gauche), Enrique Curiel (acutellement membre du PSOE), Gerardo Iglesis (a quitté UE arpès avoir été relevé de ses fonctions par Anguita), Alonso Puerra (secrétaire général du Parti d'action socialitste, PASOK), le point de vue de départ est que le projet du PSOE avait fait faillite en tant que projet de gauche. Cette constatation avait été faite dès 1986 alors qu'il n'y avait pas eu à l'époque la dénonciation de la corruption, ni le GAL, ni le fonds réservé. Seule la question de l'OTAN s'est posée (2).

C'est alors que surgit l'idée de construire un projet alternatif renouant avec les traditions de la gauche en les renouvelant et en y intégrant de nouveaux projets de libération (comme le féminisme et l'écologie.) C'est justement au moment où on signe ce texte que commence à esquisser le discours qui le nie.

 

Voulez-vous dire qu'à ce moment là il y avait des secteurs d'EU qui ne misaient pas sur un projet alternatif à la social-démocratie ?

Sur le papier tout le monde était d'accord. Mais une chose est de rédiger un texte, une autre d'être conséquent avec son contenu. Beaucoup de ceux qui l'avaient signé provenaient de la tradition du PCE, qui a donné à EU ce qu'il avait de mieux mais aussi lui a transmis certains de ses défauts. Déjà à la dernière étape de Santiago Carillo (ex-secrétaire général du Parti communiste espagnol) on parlait de souder la fracture de 1920, ce qui était le prélude de la « maison commune ». Sur le terrain électoral ça s'est traduit par le mot d'ordre : « ensemble nous pouvons ». Je me rappelle ce qu'Enrique Curiel a dit au Comité central du PC lorsque j'étais secrétaire général : « il faut rééquilibrer la gauche ». En d'autres termes : EU c'est bien pour gagner des voix mais après il faut transférer au PSOE pour rééquilibrer la gauche.

Voilà l'origine d'un discours qui se concrétise dans une phrase de Juan Berga : « EU est née pour corriger la déviation droitière du PSOE ». Après « ensemble nous pouvons » et le rééquilibrage de la gauche émerge le discours de la maison commune, qui maintenant devient la cause commune.

 

Est-ce que cela veut dire que selon vous EU doit mener une politique d'affrontement permanent avec le PSOE ?

EU doit couper le cordon ombilical avec le PSOE. Ainsi faisant, elle pourra prôner un discours indépendant autonome, créer un espace différent où construire l'alternative. Cela n'implique pas de nier le dialogue avec le PSOE, qui ne peut se développer dans la subordination mais sur un plan d'égalité. Voilà le vrai débat dans EU et la véritable cause des problèmes et de la crise dont nous souffrons. Certes, défendre cette position d'indépendance comporte un effort parce que cela se reflète, entre autres, sur le terrain organisationnel. Sur ce terrain se perpétuent des vieilles pratiques qui parfois découlent de l'inertie où se produisent des oscillations vers le neuf sans qu'il y ait aucune synthèse. Toutefois, la politique de la défense du projet remet en cause un certain nombre de voix qui sont fondamentales pour le PSOE pour arriver au gouvernement. Voilà l'essence de la question.

La situation que vous décrivez révèle l'existence de deux projets au sein d'EU ?

Plus précisément d'un projet et d'une inertie. Puisque l'autre n'est pas un projet.

On se demande jusqu'à quel point ces deux projets correspondent selon vous à la dichotomie alternative/alternance que vous avez mentionnée à d'autres occasions ? Votre projet représenterait l'alternative et ce que vous qualifiez d'inertie représenterait l'alternance. Qu'est-ce que EU deviendrait si le projet d'alternance s'imposait ?

À moyen terme EU disparaîtrait absorbée par le PSOE. Dans une première phase il y aurait certains accords ensuite des listes communes et le pas suivant serait l'intégration organisationnelle dans le PSOE. La conséquence de la pensée unique c'est un projet politique fondé sur l'idée que l'économie échappe à la volonté des hommes et que les marchés sont des divinités secondaires qui expriment cette volonté. Le projet politique unique consiste dans l'acceptation de tout cela et se place au centre : centre droit ou centre gauche. Donc toutes les formations politiques glissent vers ce trou noir qui est le centre et qui dévore toute créativité, tout ce qui serait alternatif. Naturellement cela mène au bipartisme qui ne peut pas être réalisé complètement s'il subsiste des zones politiques gênantes.

On fait des lois qui favorisent le bipartisme, on transforme la politique en une simple technique électorale, on empêche de discuter les critères économiques qui sont présentés comme absolus. La pensée unique se dirige vers les projets politiques uniques. Nous sommes dans un monde orwellien. Dans ce monde, nous sommes superflus, EU est superflue nous sommes comme des enfants mal aimés, comme un accident. Pourtant c'est cet accident qui remporte plus de 10 % des voix, 2,5 millions, et il ne semble pas que nous allons baisser les bras, nous pouvons même progresser si nous réglons certaines questions.

 

Dans une certaine mesure nous représentons l'option « c'est possible » ; nous sommes un peu la torche allumée pour les temps meilleurs à venir – ce n'est pas la torche « phare unique », je veux éviter tout malentendu –, la possibilité de maintenir un groupe d'électeurs important qui peut augmenter au fur et à mesure que le pacte de stabilité révèle son véritable visage et que les problèmes commencent à se poser. Il y aura un moment où deux grands partis, PSOE et Parti populaire déblaieront notre terrain. Si le PSOE et le PP réussissaient à former une grande coalition – ce qui est pour l'instant difficile parce que les syndicats préfèrent que le PSOE puisse apparaître comme une certaine opposition –, si la lutte sociale se relançait, si les deux partis levaient le drapeau des intérêts de la patrie, c'est-à-dire du pacte de stabilité, alors ils faciliteraient notre entreprise.

 

Un projet alternatif dans les conditions actuelles est quelque chose plus à long qu'à moyen terme ?

De toute façon, le plus important à court terme est une consolidation qui nous permette de continuer de progresser. Et nous progresserons si nous corrigeons certaines habitudes, si nous nous organisons mieux, si nous acceptons complètement l'idée d'être un mouvement politico-social et si – je fais ici un mea culpa – nous corrigeons certaines erreurs. Mais il y a aussi des facteurs qui ne dépendent pas de nous.

 

A quels types de facteurs vous référez-vous ?

Par exemple aux effets du plan de stabilité. Ces effets seront terribles et vont apparaître déjà dans les prochains budgets. Tôt ou tard, les syndicats « devront payer » ce qu'ils ont signé et il y aura d'un côté un rejet, de l'autre une reconsidération de la situation. Le PSOE lui-même pourrait reconsidérer la politique qu'il est en train de mener. Dans une telle situation il est possible qu'EU enregistre un progrès important. Déjà maintenant, tel que nous sommes, nous posons un problème : si nous nous renforçons, nous serons encore plus gênants, bien que ça ne me séduise pas beaucoup de passer de 10,5 à 15 ou 16 %, s'il n'y a pas de base articulée et organisée.

 

Le développement d'un projet alternatif exige la convergence de nombreux facteurs, entre autres, les trois suivants : le dépassement de la dynamique interne d'EU puisqu'il est évident qu'une crise prolongée amène inévitablement à la stérilité ; une connexion plus directe avec la société et surtout avec des protagonistes sociaux non intégrés dans des organisations politiques et la neutralisation de l'hostilité active de certains médias engagés dans une espèce de guerre sainte. Comment atteindre ces objectifs ?

En ce qui concerne le problème intérieur, au mois de décembre nous tiendrons notre 5 assemblée où nous allons discuter politique. Je dirais à titre personnel qu'il n'y a aucune possibilité de marche en arrière. Dans le cas du Parti démocratique de la nouvelle gauche (PDNI) (3), je constate que nous nous trouvons face à un autre projet politique et non à des nuances du même projet politique. C'est un autre projet qui franchement n'a pas sa place dans EU. Et cette divergence qui s'est au fur et à mesure consolidée a été manipulée par le PSOE, même si de nombreux camarades du PDNI n'en étaient pas conscients, du moins j'aime bien le croire. Logiquement donc l'assemblée devrait mettre chacun à sa place si auparavant a eu lieu un processus de clarification.

 

Cela signifie que la rupture avec le PDNI est inévitable ?

Cela signifie qu'il n'y pas d'entente possible. Cela s'est produit au cours des dernières années malgré toute la bonne volonté, y compris de ma part, par exemple dans la composition des listes électorales. Mais il n'y aucune solution possible car nous représentons des projets incompatibles voire opposés. Dans la cinquième assemblée il y aura un débat politique intense d'où devra surgir une force politique avec un projet, des propositions et le pluralisme.

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Notes

1) Courant formé au cours de la IIIe assemblée d'IU, partisan d'un oui critique au traité de Maastricht, qui déclara lors de son congrès en décembre 1995, vouloir lutter pour l'hégémonie dans IU pour renforcer le pôle communiste au sein de cette formation. NDLR (retour au texte)

2) EU a été créée après le référendum sur le maintien de l'État espagnol dans l'OTAN, le 12 mars 1986.(retour au texte)

3) Parti issu du courant Nueva Izquierda, tient un discours proche de celui du PDS italien. Lors de son congrès de fondation, le PDIN a sollicité son adhésion comme observateur à l'Internationale socialiste. (retour au texte)

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