Unir indépendance et
projet de société égalitaire

par Bernard Rioux

Charles Gagnon faisait paraître dans Le Devoir du 13 décembre dernier, un article où la lutte pour la souveraineté était présentée comme un piège pour la gauche. Il rééditait ainsi, pour l’essentiel, sous une nouvelle forme, les erreurs d’antan, à l’époque où il dirigeait le groupe maoïste En lutte. Bruno Roy, dans la livraison du 21 décembre du même journal, réclame une " indépendance… sans liste d’épicerie " et nous invite à l’angélisme politique en souhaitant un " Québec libéré de ses ambiguïtés partisanes. ". Ces interventions visaient à remettre en cause les consensus dégagés lors du rassemblement de la gauche des 28 et 29 novembre. C’est pourquoi, il est utile d’y revenir.

L’indépendance du Québec, piège ou perspective incontournable?

" …, si l’idée de souveraineté, a constitué un piège pour quelqu’un au Québec depuis 20 ans plus particulièrement, c’est bien pour la gauche, écrit Charles Gagnon.  Il paraît essentiel que celle-ci ne l’oublie pas alors, il semble bien, qu’elle s’engage sur la voie de sa reconstitution."

La solution pour sortir la gauche de ce piège serait de regrouper tous les progressistes indépendamment de la question nationale pour faire face aux pratiques des milieux d’affaires. Nous y voilà, encore une fois, la question de la lutte indépendance est réduire à un piège, à un leurre, à un facteur de division…

Le problème avec cette analyse, c’est qu’elle essaie de dépasser la question nationale en tentant de l’ignorer. Les Bouchard, Landry et Cie ont compris, que la lutte pour la souveraineté est un facteur essentiel de ralliement. Ils utilisent la souveraineté pour faire accepter à la population leur programme néolibéral sur le terrain social.

Les forces de gauche n’ont pas jusqu’ici réussi à articuler adéquatement la lutte pour la souveraineté à la lutte contre la société capitaliste. Elles ont laissé aux nationalistes bourgeois tout le terrain de la lutte nationale contre l’État fédéral. La gauche a ainsi permis l’utilisation et le détournement de la lutte indépendantiste par le PQ qui a réussi à travestir une lutte contre un État oppresseur en négociations entre partenaires pour le mieux-être économique des entrepreneurs québécois sur les marchés mondiaux.

Le corporatisme immoral réel , c’est le souverainisme péquiste

Pour Bruno Roy, il faut dissocier projet de société et indépendance. Il voit même dans la tentative de définir le projet de société d’un Québec indépendant comme un "  corporatisme immoral qui transforme le dit " projet de société " en magasin d’échanges ".

En fait, ce que refuse de voir Bruno Roy, c’est que la lutte indépendantiste, ne peut être définie indépendamment des classes sociales qui dirigent cette lutte.

Le gouvernement péquiste, avec son culte du libre-échange, sa vénération pour tout ce qui vient de Washington, son adhésion aux crédos du capital financier international, réduit la lutte pour la souveraineté en un outil de domination idéologique sur le peuple québécois. Avec la direction Bouchard, cette lutte n’est plus qu’un instrument de séduction bon à utiliser à l’approche des élections… L a souveraineté-partenariat péquiste n’a pas grand chose à voir avec une lutte indépendantiste. Mais si la rhétorique indépendantiste peut être utile pour faire oublier son bilan social. À la veille d’une élection, on peut être certain qu’on va nous la resservir. Mais le patronat au Québec rejette l’indépendance. C’est pourquoi, l’indépendance, pour le PQ, se réduit à un instrument de domination idéologique… qu’il a plusieurs reprises mis de coté : le beau risque du renouvellement du fédéralisme de Lévesque, l’affirmationnisme de Johnson, la souveraineté-partenariat de Bouchard…

Lier un projet de société libre, démocratique et égalitaire à la lutte indépendantiste, c’est faire de la lutte pour l’indépendance un véritable projet de libération nationale et sociale… C’est redonner à ce combat tout son pouvoir de mobilisation. C’est comprendre que seules classes ouvrières et populaires ont vraiment un intérêt réel à des changements profonds de cette société.

La vision du court terme et l’incompréhension de la nécessité de définir la lutte pour l’indépendance sur des bases de classe, voilà ce qui a été les véritables tares de la gauche au Québec.

Le rassemblement organisé par l’Aut’journal les 28 et 29, a permis de voir qu’il y a un mûrissement important dans la gauche québécoise. Le processus de rupture avec le PQ fait des pas en avant . Plus important, la gauche ne rompt pas, contrairement au milieu des années 70, en niant la nécessité de prendre en compte la lutte pour l’indépendance du Québec. Elle fait le lien entre l’élaboration d’un projet de société égalitaire issue des luttes des mouvements sociaux et la lutte pour l’indépendance … Voilà quel a été le message essentiel de cette rencontre et qu’il faut défendre avec énergie.

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