Europe

Les Marches contre le chômage: le soulèvement de l’espoir!

L'apogée de l'initiative des Euro-marches sera la manifestation de masse à Amsterdam le 14 juin. D'avril à juin, de Sarajevo à Belfast chômeurs et salariés marcheront contre le chômage et la précarité.

AU MOIS DE FÉVRIER 1996, les gouvernements de l'Union européenne se réunirent à Turin. Se déroulant après le sommet de Madrid (décembre 1995), qui venait de fixer le scénario pour l'Union monétaire, cette première Conférence intergouvernementale (CIG, dans le jargon européaniste) inaugurait la voie constitutionnelle vers le « sommet » d'Amsterdam (juin 1997). Ce dernier est censé clôturer la série des CIG en révisant le trait‚ de Maastricht, sur la réforme des institutions de l'UE, l'élargissement vers l'Est, la politique commune intérieure et extérieure.

PRENDRE L'INITIATIVE

Tout serait alors en place. A partir de ce moment, rien ne devrait empêcher le train de foncer dans le brouillard.

Certes, le premier grand mouvement social européen contre Maastricht avait eu lieu en France en novembre-décembre 1995. Une première fissure dans le néolibéralisme triomphant. Mais face à cette UE, le mouvement syndical européen était resté perplexe et silencieux. Le conformisme, l’apathie et la pensée unique continuaient à régner. La CES (Confédération européenne des syndicats) avait programmé, pour Turin, une manifestation deux fois annoncée et décommandée. Comment mobiliser, mais juste assez pour ne pas mettre en question Maastricht : pour la CES, c'était et cela reste la quadrature du cercle. Dans ces conditions, quelques organisations syndicales et sociales, quelques courants politiques (dont le nôtre), quelques associations, de quelques pays sont allés à Turin avec la ferme intention de réagir. Coûte que coûte. Premiers contacts, premières discussions. Nouveau rendez-vous à Florence en juin 1996, où un « appel » fut lancé avec quelques idées-forces et une proposition d'action : organiser à travers toute l'Europe des marches contre le chômage (sur le modèle des marches en France en 1994).

Il y a un an encore, cela n'était pas évident. Il fallait y croire. Et pour y croire il fallait comprendre.

Comprendre que, malgré les discours officiels, cette unification européenne, déchirée par de multiples contradictions (monétaire et politique-étatique, avant tout), ne serait ni indolore ni linéaire. Comprendre, d'autre part, que le chômage de masse persistant (18 millions officiellement recensés, c'est-à-dire 36 millions avec tous ceux et toutes celles qui n'ont pas un travail à temps plein) a créé une « nouvelle » question sociale de plus en plus explosive au coeur de ce monde riche qui mine nos sociétés. Comprendre donc, qu'au-delà des structures officielles du mouvement ouvrier et social, il était nécessaire et possible de trouver le levier qui permette de planter cet énorme problème moral au coeur des sociétés de l'UE ! Ne plus attendre. Ne plus se contenter de paroles. Ne plus miser sur ceux d'en haut. Mais au contraire : briser l'apathie. Passer à l'action. Commencer par en bas. Se lancer dans une initiative de très grande envergure à la hauteur du problème : le soulèvement de l'espoir.

UN RASSEMBLEMENT EXCEPTIONNEL PAR SA FORCE MORALE

Le collectif des « Marches contre le chômage, l'exclusion et la précarité » avait acquis dès l'automne 1996 un caractère exceptionnel pour trois raisons.

D'abord comme on l'a dit, il s'agissait d'un engagement moral fort susceptible de clamer avec crédibilité un renversement radical des priorités face à l'UE : le social d'abord, pas la monnaie. D'où une exigence simple et juste: pour chacun(e) un emploi, un revenu, un logement, une formation, le droit à la santé.

Ensuite, le rassemblement était sans précédent par sa composition sociale. Au coeur de cette coalition il y a les exclu(e)s. Tous ceux et toutes celles qui dans le mouvement social sont prêt(e)s à agir : salariés(e)s et chômeurs/euses, et jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, autochtones et immigré(e)s, avec le soutien de larges secteurs du mouvement syndical, écologiste, féministe, antiraciste, Tiers monde, sans-abri, quart monde centres sociaux pour la jeunesse.

Troisièmement : la coalition était vraiment européenne, car elle était présente, d'une manière organisée, dans chacun des pays membres de l'UE (et au-delà !).

Devant le cynisme de ceux qui nous gouvernent, voilà un mouvement qui par son existence même incarnait la critique radicale de la politique néolibérale et l'espoir dans un monde meilleur et une société solidaire et égalitaire.

BRUXELLES : UN SUCCÈS

Les 22-23 février, plus de 600 personnes se sont rassemblées à Bruxelles à l'initiative du Collectif européen des Marches pour Amsterdam en juin 1997.

Un succès considérable! Un an après Turin, quel chemin parcouru! Aujourd'hui toute l'Europe est représentée : Norvège, Finlande, Danemark, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Grande-Bretagne, Irlande, Allemagne, Autriche, Suisse, France, Italie, État espagnol, Pays basque, Portugal, Grèce. Qui plus est, dans chaque pays existe désormais un comité ou collectif national qui constitue le noyau organisateur. Bien entendu, leur représentativité (de la réalité sociale du pays), leur force militante et leur poids politique sont très variables de pays en pays. Mais l'effort concentré et coordonné sur le plan européen a permis aux plus faibles d'émerger et aux forts de se consolider.

« Bruxelles » visait avant tout à donner la parole à ceux et celles qui ne la prennent (presque) jamais. Tout à fait conforme à la composition sociale de sa base, plus de la moitié des participant(e)s aux assises étaient des exclu(e)s, sans-abri, sans- papiers, sans emploi et sans droits. C'est en fonction de leurs besoins, leurs aspirations et leurs contributions que l'ordre du jour et les méthodes de travail furent conçus.

D'emblée le ton fut donné par la délégation des dockers de Liverpool (en grève depuis plus d'un an), un travailleur des Forges de Clabecq (Belgique) en lutte et un représentant des sans-abri français. Trois quarts du temps de discussion (traduction en trois langues) se sont déroulées en « ateliers » où le témoignage, la forme de lutte, la revendication surgie du combat furent mis en vedette. Après venaient des commissions plus axées sur l'élaboration programmatique : monnaie unique et critères de convergence; impôt sur les fortunes ; égalité entre hommes et femmes ; réduction du temps du travail; situation de la jeunesse, etc. Avec à la clé, une assemblée générale de clôture où la profonde solidarité et l'unité d'action ne bloquèrent pas la discussion et n'empêchèrent pas les désaccords, les critiques, voire les récriminations de s'exprimer.

CONSOLIDER ET ÉLARGIR L'INITIATIVE

A Bruxelles, l'unité s'est soudée, le travail en commun renforcé. Tout d'abord, le plan de travail a été adopté. La marche aura lieu, dans toute sa plénitude, dans chaque pays, pour converger le 14 juin sur Amsterdam.

Toute l'UE sera couverte par 18 Marches principales avec un réseau de marches « secondaires ». Pourtant, il y aura des comités d'accueil, des actions vers les entreprises, les bureaux de chômage, les écoles, les universités et les hôtels de ville : des meetings, des débats, des rencontres, des spectacles, des fêtes, deux mois durant : (du 14 avril au 14 juin, date d'arrivée de la Marche à Amsterdam).

Fortement internationaliste, rompant avec l'euro-centrisme ambiant, ouverte sur le Sud et l'Est, ce sera à Tanger (Maroc) et à Sarajevo (Bosnie) avec la présence des euromarcheurs venant de tous les coins de l'UE, que, le 14 avril, tout débutera. Simultanément, dans toutes les capitales de l'UE, il y aura des actions symboliques. Ensuite, toute l'Europe se dressera, avec comme apothéose l'Europe de la solidarité face à l'Union européenne-néolibérale, égoïste et despotique.

Le réseau existe désormais sur le plan européen avec un secrétariat (composé des secrétariats français, belge et hollandais) directement branché sur l'ensemble des comités/collectifs nationaux. Le rassemblement à Bruxelles a exigé de tout le monde un effort matériel et humain énorme. Car il a supporté seul tous les frais d'infrastructure, de voyage, de propagande et de communication. Ce fut une étape indispensable pour établir la collaboration, créer la confiance et affronter les problèmes des mois qui viennent.

Un accord politique s'est dégagé‚ entre toutes les composantes politiques et sociales. Il fallut de longues discussions. Car outre la diversité quant au milieu social, à la pratique militante, aux conceptions programmatiques des associations, le sens profond même de cet effort énorme était en discussion. Ainsi, considérations sociales, divergences importantes, et analyses fondamentales se sont exprimées avec vigueur.

L'accord politique comporte un triple volet : - la base de la marche reste l'appel de Florence;
- les Assises y ont ajouté un point important : le rejet des critères de convergence monétaristes néolibéraux, contenus dans le traité de Maastricht et désastreux sur le plan social ;
- nous lancerons un grand débat quant à l’alternative vis-à-vis de l'UE, aussi bien au sein de notre rassemblement qu'en dehors dans tout le mouvement ouvrier. La base de cette discussion c'est le projet d'Appel qui fut préparé par le secrétariat européen. Mais celui-ci n'a pas été adopté comme tel. Arrivé trop tôt (ou trop tard) dans la construction du rassemblement, il devait révéler certains désaccords importants ainsi qu'un déficit démocratique dans son élaboration. L'« Appel » a donc été ramené à une « contribution revendicative ». Celle-ci a été éditée avec les amendements déjà introduits et des contributions des Collectifs et des organisations participantes.

UNE BATAILLE POLITIQUE A NE PAS RATER

Il est indéniable que le Collectif des Marches vit sur une contradiction importante : les forces réellement engagées sont avant tout (quoique pas exclusivement) l'aile radicale du mouvement social au sens large. Mais la plate-forme des marches (c’est-à-dire Appel de Florence, depuis Bruxelles « amendé » par le « rejet des critères de Maastricht ») est profondément unitaire et ouverte. Elle fut expressément conçue pour s'adresser à ceux qui, à un moment ou un autre, avaient « adhéré » à Maastricht tout en combattant les effets antisociaux du traité ou de la politique qui en découle.

Au sein du Collectif européen et des Collectifs nationaux, il n'existe pas (encore ?) de consensus à propos du sens politique de l'initiative.

Ainsi, il y a des courants et des militants qui perçoivent les Marches avant tout comme un levier pour faire apparaître une opinion radicale. I1 y a un fort penchant vers le « basisme » et l'idée de « témoignage » (où il y a confusion entre la méthode de travail à l'intérieur du rassemblement et l'objectif politique à atteindre vers l'extérieur). Cette préoccupation rencontre les aspirations d'une nouvelle génération militante qui a besoin d'un idéal socialiste. Tout cela pousse à donner une certaine priorité à préciser le profil idéologique de la plate-forme. I1 faudra y répondre à travers la discussion désormais engagée. Car la spécificité du Collectif des Marches européennes c'est d'être porteur d'une perspective sociale radicalement différente, en rupture avec celle des gouvernements de l'UE et des directions traditionnelles du mouvement ouvrier.

Mais cette préoccupation ne doit pas occulter à la fois l'enjeu et la potentialité politique de la Marche.

Cet enjeu, c'est la bataille pour infliger un recul voire une défaite à Maastricht et à l'UE. La potentialité un c’est de gagner un écho voire des courants importants au sein du mouvement ouvrier, de plus en plus mis à mal par la politique néolibérale de l'UE. Enjeu et potentialité‚ se rejoignent par ailleurs. Mais ils ne se concrétiseront que si le Collectif (peut-être plus encore les Collectifs dans chaque pays de l'UE) développe une démarche consciente dans ce sens.

LA TEMPÊTE SOCIALE ET MONÉTAIRE

Il est superflu de spéculer si oui ou non l'Union monétaire se fera se fera et à quelle date. Certes, la réponse n’est pas sans importance. Mais pour dégager, dès aujourd’hui une politique du mouvement ouvrier, il suffit de constater trois choses que nous avons mises en évidence depuis « le choc » de septembre 1992. Elles se corsent aujourd’hui dès lors que le dernier virage, oh combien pratique, de l’Union monétaire est engagé.

1- L'UE n'est pas et ne sera pas sociale et démocratique. Il est impossible de l'amender ou la réformer. D’ailleurs, aucun gouvernement ne le propose vraiment. Tous les projets dans ce sens (notamment venant du Parlement) sont écartés.

Cette exigence frappe au visage les dirigeants politiques et syndicaux qui ont engagé leur politiques et le sort de millions de gens à Maastricht. Les critères de convergence, c’est le néolibéralisme. Le « pacte de stabilité » (conclu au sommet de Dublin, décembre 1996) c'est « le néolibréalisme pour toujours ».

2- La tentative pratique, en cours, d'imposer la monnaie unique (avec la banque indépendante) augmente déjà et au augmentera encore pendant toute une période l’instabilité monétaire au sein de l'UE (sans jamais arriver à bon port).

3- La résistance sociale est forte et est en train de se renforcer. Paradoxalement, l'UE pousse à la synchronisation des luttes et à des coordinations transversales (au sein et au delà des frontières nationales et organisationnelles) de la part des secteurs actifs du mouvement ouvrier traditionnel. Cela vaut plus particulièrement pour le coeur de l’UE, c’est-à-dire France, Allemagne, Bénélux. Une dissidence massive a lieu parmi la population laborieuse. Elle frappera aussi le mouvement ouvrier traditionnel. Le bilan de ces 15 ans de néolibéralisme et d'européanisme est tiré. L'addition est présentée par une « société civile » vigilante et une classe ouvrière active. L'URGENCE DE LA PLUS GRANDE UNITÉ D'ACTION Les directions social-démocrates (syndicales et politiques) sont donc confrontées à un terrible dilemme, soit elles se cramponnent à l'UE et à l'Union monétaire, mais alors les confrontations avec leurs propres bases. (et des secteurs du mouvement syndical) vont se multiplier ; soit elles essayent de « coller » aux ripostes de la base, mais elles n'éviteront pas de prendre position par rapport aux critères de convergence. Plus elles retardent le choix, plus elles seront discréditées et délégitimées. On peut être certain que d'importantes parties de l'appareil syndical demanderont des comptes aux « sommets ».

Deux pistes d'action fructueuses se présentent qui donnent une dimension nouvelle et spectaculaire aux Marches. La première, c'est d'entrer en synergie avec les luttes (comme cela c'est fait récemment à Clabecq, Renault et à la manifestation européenne des 70 000 à Bruxelles, appelée par les deux confédérations, FGTB et CSC, membres de la CES). Les collectifs dynamiseront l'activité à la base, opéreront les jonctions, porteront leurs revendications à Amsterdam et inviteront les militants à soutenir et à se joindre à la marche. La seconde n’est pas moins importante. C'est de développer l'unité d'action la plus large. Cela requiert une attitude à la fois offensive et ouverte vers les secteurs du mouvement ouvrier et syndical qui s'opposent aux effets désastreux ou qui commencent à en tirer les conséquences revendicatives et programmatiques.

L'Appel de Florence est certainement trop léger sur le plan idéologique et de l'alternative à l'UE. En revanche, il est parfaitement adapté pour mener cette bataille politique. La pointe avancée de cette offensive unitaire c'est bien sur le rejet des critères de Maastricht (et la priorité au social, à la lutte contre le chômage avec réduction massive du temps de travail sans perte de salaire). C'est cela la base d'une unité d'action, d'une convergence, d'une collaboration, d'une extension de l'aire des Marches vers des secteurs syndicaux qui nous observent avec intérêt mais hésitent à s'engager.

C'est sur cette base que nous sommes entrés en dialogue avec « l’Appel pour le plein emploi » des députés européens, Ken Coates (Labour, GB) et Otto Frieder Wolf (Verts, Allemagne). Malgré ce titre radical, entièrement en accord avec l'« Appel de Florence », le texte cache bien des ambiguïtés, puisqu’il s’agissait de ratisser large au sein du mouvement ouvrier traditionnel. But atteint au-delà de tout espoir puisque Notat, Monks et Gabaglio respectivement secrétaire général de la CFDT, du TUC et de la CES - acolytes acharnés de Maastricht - l'ont signé. Mais là n'est pas l'essentiel. L'important réside dans le fait que toute la gauche politique syndicale et associative s'est engagée dans ce cadre, qui est un pont possible avec l'initiative des Marches. Certes, dans le comité organisateur, des membres du Collectif européen des Marches ont été refusés sous la pression de la CES. Néanmoins, la réunion publique et ouverte, les 22 et 23 mai à Bruxelles, fournira une opportunité‚ à ne pas rater pour élargir le courant pour une véritable Europe sociale.

AMSTERDAM ET APRÈS

L'apogée de l'initiative des Euro-marches sera la manifestation de masse à Amsterdam le 14 juin. Ce sera une démonstration de force marquant l'émergence d'un courant européen en rupture avec le néolibéralisme et l'Union monétaire, et en faveur d'une Europe engagée sur des priorités sociales. Là, on mesurera le nombre de manifestants, l'éventail des courants politiques et la pluralité des forces sociales représentées. D'ici là, de pays en pays, c'est de l'enracinement social, de l'intervention militante et du degré d'organisation qu’il dépendra, que se concrétise le souhait déjà maintes fois répétées de la stabilisation d'un réseau européen des luttes sociales.

A Amsterdam même, la Marche sera accueillie par la Plate-forme pour une autre Europe. Partie prenante des marches européennes, celle-ci organisera un contre-sommet pendant 5 jours : du 13 au 17 juin. Il s’agit d’une initiative autonome par sa plate-forme, ses participations, ses méthodes de travail, d'emblée plus politiques.

Notre courant marxiste-révolutionnaire qui a contribué d'une manière importante à ces initiatives, continuera à travailler dans ce sens, et à participer aux débats encore balbutiants pour définir une stratégie et un programme de travail anticapitalistes et internationalistes pour battre cette Europe du Grand capital.

par François Vercammen
(tirée d'Inprecor, no. 412, avril 1997)


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