Annoncé, puis reporté plusieurs fois au cours de la dernière année et demie, le Livre vert sur la Sécurité du revenu, intitulé « Un parcours vers l'insertion, la formation et l'emploi», a été enfin déposé le 10 décembre dernier par la ministre Louise Harel. Au delà du discours officiel sur l'« aide à l'intégration à l'emploi » et sur l'« équité » entre bas salariés et prestataires, le projet de réforme peut se résumer dans les catégories suivantes de mesures:
1) la diminution des prestations: réductions de 100 $ par
mois pour les parents de jeunes enfants et pour les personnes
âgées de plus de 55 ans; imposition des prestations, etc., en
plus des décisions récentes: diminution de 10 à 13$ par mois
de tous les barèmes, intérêts sur l'aide conditionnelle, etc.;
2) les réaménagements quant au titre auquel l'aide est versée:
allocation unifiée aux enfants; allocation des aînés; rente
d'invalidité). Ces réaménagements ne changeront rien au
montant des prestations, sauf dans le cas de l'allocation
unifiée aux enfants où les gains pour certain-e-s sont
financés par des coupures pour d'autres;
3) l'augmentation et l'élargissement du champs d'application des
pénalités, et
4) les propositions en lien avec le thème de « l'intégration
des prestataires à la main d'oeuvre »: création des « CLE »,
etc.
De toutes les mesures proposées, ce sont celles qui réduisent les prestations et l'élargissement des pénalités qui auront le plus d'impact pour les prestataires, tant pour leurs conditions de vie que pour leurs droits.
En sortant les « inaptes », les enfants et les personnes de plus de 60 ans de l'aide sociale, le gouvernement espère faire d'une pierre deux coups.
D'une part, l'opération devrait permettre de réduire significativement, bien qu'artificiellement, le nombre de prestataires de l'« aide sociale » révélé par les statistiques. Si on ajoute les parents disposant de revenus de travail marginalement supplémentés par la Sécurité du revenu (qui ne recevraient plus alors que l'Allocation unifiée aux enfants) et les prestataires qui se retrouveront dans des « emplois » d'économie sociale plutôt qu'à des programmes tels Extra, cest plus de 50% des 795 000 prestataires actuels qui disparaîtront des statistiques. Sans cette opération de maquillage, le nombre de prestataires voguerait allègrement vers le cap symbolique du million, ce qui pourrait devenir cause dembarras politique.
Mais dautre part, et surtout, lopération présente lavantage non-négligeable de distinguer nettement les « bons » pauvres des « mauvais », ne laissant que ces derniers à laide sociale, ceci faciliterait dautant les prochaines coupures.
Par exemple, lAllocation unifiée aux enfants est présentée comme un moyen de réduire les incitatifs à se prévaloir de la sécurité du revenu et à stimuler lintérêt des prestataires à occuper un emploi, en « sortant » de laide sociale les prestations liées à la charge denfants. Mais on ne peut manquer de noter quil sera dautant plus facile de couper les prestations des parents que les statistiques ne les distingueront plus des personnes sans enfant.
Le projet de réforme marque un nouveau pas dans la rupture
avec les principes qui étaient à lorigine des programmes
de sécurité sociale. Ces programmes avaient été instaurés
afin quaucun-e citoyen-ne ne se retrouve dans le dénuement
total en assurant la couverture de besoins minimums. Cest
pourquoi on ne distinguait pas entre « aptes » et « inaptes »
au travail, puisquil sagissait de prendre en compte
les besoins essentiels qui sont les mêmes pour tous et toutes,
et non de rétribuer les gens selon « leurs mérites »
présumés. Cest aussi pourquoi lattribution de
laide ne pouvait être conditionnée « aux démarches
dinsertion à lemploi ». Le projet de réforme
pousse encore plus loin la rupture avec ces principes
dorigine, laquelle avait été amorcée avec la loi 37,
puisque:
1. La distribution entre les aptes au travail (les « mauvais »
pauvres qui ont besoin dun bon coup de pied...) et les
autres (y compris les enfants) y ait poussé au point de les
faire relever de programmes et même de ministères différents;
2. Les pénalités liées aux « démarches dinsertion »
sont dune ampleur telle quelles équivalent à un
refus dassurer les moyens de subsistance au sens strict;
3. Même les mots « sécurité du revenu » ont disparu du nom
du Ministère qui est maintenant celui de « lemploi et de
la solidarité », un changement peut-être moins anodin
quil ne pourrait sembler.
À un autre niveau, le projet de réforme souligne la nécessité dune réorientation et dune redéfinition pour les groupes actuels de personnes assistées sociales: dune part, la plupart des membres actuels de ces groupes risquent bientôt de ne plus faire partie des prestataires de la sécurité du revenu et, dautre part la plupart des prestataires seront, de plus en plus, des personnes qui transitent sans cesse entre les périodes demploi, le chômage et la sécurité du revenu. Cest pour faire face à cette réalité changeante du monde du travail comme de la sécurité du revenu que les groupes membres du Regroupement régional des groupes de personnes assistées sociales de la région de Montréal ont entrepris de se redéfinir en un regroupement ouvert à tous les sans-emploi et travailleurs et travailleuses précaires et à faible revenu (nous reviendrons dailleurs sur cette question dans les prochains numéros de La Gauche).
En décembre dernier, des dizaines de regroupements nationaux de groupes populaires et communautaires, des coalitions régionales sur laide sociale, les quatre centrales et des syndicats indépendants se réunissaient à lappel du Front commun des personnes assistées sociales du Québec pour mettre sur pied la Coalition nationale sur laide sociale.
La Coalition lutte notamment pour que le régime de la sécurité du revenu assure des prestations qui permettent de couvrir les besoins essentiels et donc pour lappauvrissement zéro. Elle lutte aussi pour que toute démarche relative à lemploi ait un caractère volontaire, et donc contre le régime des pénalités dévastatrices que le gouvernement veut aggraver avec la réforme.
La série des coupures des dernières années a éliminé, pour beaucoup de prestataires, la mince marge de manoeuvre qui permettait encore de conserver son logement, de manger presque tous les jours et de se soigner. À ce point de vue, les groupes de défense ont pu constater une nette détérioration de la situation au cours de la dernière année, situation que la réforme proposée pourrait aggraver qualitativement. Cest pour contrer ce projet de société à laméricaine que, de plus en plus, on se rallie autour du slogan: « Pauvreté zéro ».