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Lors des récentes mobilisations massives des
travailleurs contre le plan Juppé, cette novlangue a
beaucoup servi pour dénigrer les grévistes et ceux qui
les soutenaient. Elle n'est pas sans avoir des affinités
avec la célèbre novlangue dont parlait George
Orwell : dans 1984, on désignait, par exemple, le
ministère de la Guerre comme "ministère de la
Paix" et le ministère de l'Intérieur comme
"ministère de l'Amour". En un hommage
involontaire à Orwell, M. Charles Pasqua, ex-ministre de
l'Intérieur, a célébré, dans un discours récent, les
merveilles de l'amour en politique... En réalité, l'expression "langue de bois" est quelque peu inadéquate : le bois reste, malgré tout, une matière vivante et chaleureuse. Il s'agit plutôt d'une langue de béton, dure, froide et lisse, couvrant tout de son épaisseur et ne laissant aucune place à la respiration. Alternative. N'existe pas. L'économie libérale de marché est non seulement le système le plus efficace, équitable et moderne, mais aussi le seul possible. Toute autre politique n'est que rêverie, utopie dangereuse, ou dérive démagogique menant inévitablement au collectivisme totalitaire. Comme le répétait inlassablement madame Thatcher, experte en la matière : "There is no alternative" ("Il n'y a pas d'alternative", expression populairement résumée par les initiales TINA). Archaïque (voir aussi "conservateur"). Partisan d'idées non libérales : collectivistes, socialistes, anarchistes, ou simplement favorables au welfare state. Personne opposée à un retour au libéralisme du xixe siècle ("laissez faire"), seule forme économique et sociale moderne. Capitalisme. Mot absent du langage libéral. Changement. Toute transformation économique ou sociale qui favorise les employeurs aux dépens des travailleurs, qui augmente les marges de profit, qui affaiblit le secteur public, etc. "Ennemi du changement" (voir "conservateur") : vaut pour tous ceux qui refusent ce type de mesure. Chômage. Excédent de demandeurs d'emploi par rapport aux besoins objectifs de l'économie de marché. Résultat naturel et logique du progrès technique et de la rationalisation de la production. Le plein emploi est une illusion archaïque (voir "utopie"). Compétitivité. Capacité à mieux vendre ses marchandises par la baisse des coûts de production, grâce à la diminution des salaires. Comme chacun sait, la réduction des marges de profit n'améliore pas la compétitivité. Conservateur. Partisan de conserver certains acquis des travailleurs. Se dit des syndicalistes, militants de gauche et critiques de la politique néolibérale en général. Corporatisme. Défense des intérêts d'une catégorie de travailleurs par leur syndicat. Toute grève ou lutte pour l'augmentation des salaires est corporatiste par définition. Les syndicats patronaux ne sont pas corporatistes, puisque leur intérêt particulier coïncide nécessairement avec l'intérêt général (l'expansion). Courage. Vertu attribuée à toute mesure gouvernementale qui défavorise les salariés ou les couches sociales les plus modestes. S'attaquer aux profits des banques ou aux grandes fortunes ce n'est pas du courage, mais de la démagogie. Dinosaure. Survivant d'une époque lointaine - 1917 ? 1936 ? 1968 ? - où les idées de "révolution", "marxisme" et/ou "socialisme" avaient encore cours. Espèce censée être disparue depuis longtemps, mais qui peut faire des irruptions inattendues et féroces (voir le film Jurassik Park), contraires à toutes les lois de la nature et de l'histoire. Graisse. Force de travail inutile. Voir aussi "mauvaise graisse" : travailleurs du secteur public à renvoyer d'urgence. Voir aussi "dégraissage" ou "cure d'amaigrissement" : licenciement des travailleurs redondants. Inégalités. Disparités entre groupes de salariés, ou entre ouvriers et chômeurs. Les disparités entre les profits et les salaires ne sont pas des inégalités, mais le résultat normal du fonctionnement des lois du marché. Modernisation. Politique néolibérale d'ouverture des marchés, privatisation et déréglementation. Licenciement de la main-d'oeuvre excessive. Fermeture des services publics non rentables. Nature. L'économie de marché. Est naturel tout ce qui correspond aux besoins du marché. Par exemple : "taux naturel de chômage". Privilèges. Avantages acquis par certaines catégories de travailleurs par rapport à d'autres : employés du secteur public, ouvriers de certaines branches, ou de métiers dangereux, etc. Les profits des patrons et des banquiers ne sont pas des privilèges, mais la juste rétribution du risque. Réformes (voir aussi "changement"). Transformations légales en vue de favoriser les employeurs et les classes aisées. Par exemple, "réforme fiscale" : réduction des impôts pour la tranche supérieure des revenus ; "réforme de la Sécurité sociale" : étendre les cotisations aux retraités et chômeurs. Rigueur. Compression des salaires. Rigueur budgétaire. Compression des dépenses sociales (Sécurité sociale, retraites, santé, éducation, transports publics). N'inclut ni la défense ni la police. Socialisme. Etat de providence sociale administré par un gouvernement social-démocrate. Structure. Configuration de l'emploi. Est toujours inadaptée, à cause du nombre excessif de travailleurs. D'où la nécessité permanente de "restructurations", c'est-à-dire de licenciements. Dans les pays du tiers monde, "ajustements structuraux" : mise au chômage des employés et travailleurs du public et du privé. Tabou. Croyance irrationnelle, mystique et obscurantiste au caractère inviolable et digne d'être défendu de certains acquis sociaux. Refus des travailleurs et des couches défavorisées d'accepter le démantèlement des services publics et de la protection sociale. "Briser un tabou" : proclamer la nécessité d'en finir, une fois pour toutes, avec des vestiges du passé tels le SMIC, la Sécurité sociale, les syndicats, etc. Utopie. Croyance illusoire et dangereuse dans la possibilité d'une alternative à l'économie de marché. Conduit inévitablement au collectivisme étatiste, à la catastrophe économique, à la suppression de la démocratie, au totalitarisme - bref, au Goulag. Vache sacrée (voir aussi "tabou"). Conquêtes sociales que la gauche ou les syndicats refusent, de façon dogmatique, obstinée et religieuse, de sacrifier aux besoins de la compétitivité et de la rentabilité. Totalitarisme. Toute politique qui ne respecte pas les lois du marché, la propriété privée des moyens de production ou la libre entreprise. Michael Löwy |
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