La grande panne

Environ un million de Québécois et Québécoises, plus d'une centaine de milliers d'Ontariens et Ontariennes manquent d'électricité depuis au moins 4 ou 5 jours. Plusieurs centaines de milliers en manqueront encore pour une semaine, certains pour encore plus longtemps. Nous sentons notre vulnérabilité charnelle face au froid, qui s'intensifiera dans les prochains jours, et à la noirceur de l'hiver. L'effet de serre, à travers El Niño, après le premier avertissement des inondations du Saguenay, nous a rejoint dans nos corps. Le tout électrique d'Hydro-Québec nous a laissé complètement dépourvu. Sa réputation de fiabilité s'est effondrée sous ses pylônes et ses poteaux de bois d'un autre âge.

Mais comment ne pas voir la renaissance de cette déesse ouvrière qui se faisait discrète : la solidarité. On téléphone aux parents, aux enfants, aux amis, pour s'enquérir, pour offrir le gîte, pour donner un coup de main… Dans le malheur, on a retrouvé notre humanité… un peu refroidie par des années de vent froid néolibéral, par la noircissement des âmes imprégnées de l'esprit de la propriété privée. Ça, il ne faudra pas le lâcher après que le soleil sera revenu calmer cette angoisse salutaire, après que le retour du train-train quotidien nous aura replongé dans l'ornière habituelle de l'exploitation acceptée.

Cette solidarité retrouvée, on en aurait drôlement besoin pour mettre le gouvernement du Québec et Hydro devant leur récent choix stratégique. L'hydroélectricité québécoise est-elle un outil de profits pour le club de l'électricité, y inclus désormais la propriété de petits barrages, et une vache à lait pour combattre le déficit parce qu'on a pas le courage de taxer profits et richesse et de geler l'intérêt sur la dette publique ? Ou est-elle un service public de base, quantitativement suffisant, fiable et à bon marché ? La récente décision d'Hydro de pénétrer directement le marché américain et de continuer à encourager les industries énergivores perpétue " l'énergie du nord " de Bourassa aux dépens d'un service de qualité à la population et aux entreprises à fort coefficient travail/capital.

On n'a pas investi dans l'enfouissement du service de distribution. Que dire du service du vulnérable service de transport à longue distance des très lointains barrages de la Baie James, du Labrador et de la Côte-Nord ? Si on enfouit des pipelines de l'Alberta au Québec pour le pétrole et le gaz naturel, pourquoi pas des pipelines électriques, ou tout au moins un système de pylônes solides et des câbles auto-dégivrant ? Mais surtout que penser de l'abandon complet par Hydro de son maigre programme d'efficacité énergétique, laquelle est non seulement meilleur marché, plus créatrice d'emplois, plus écologique mais aussi plus sécuritaire.

Un édifice bien isolé possède une capacité supérieure de rétention de la chaleur fort utile en cas de panne prolongée. Dans les sous-sols des grands édifices, y compris à appartements, on peut installer des réservoirs de rétention de chaleur. Si l'IREQ peut faire de coûteuses recherches pour mettre au point des piles à forte capacité, par rapport à leur poids-volume, pour des autos électriques – alors que le Québec devrait plutôt donner la priorité au transport public – peut-être pourrait-il mettre au point des piles d'urgence peu encombrantes pour l'éclairage d'urgence ? Ne serait-il pas possible, aussi, de mettre au point de mini-génératrices ?

L'actuel chaos amène à poser des questions plus fondamentales sur l'habitat. La propension de l'unifamilial à isoler socialement – sans compter son coût écologique – prend un relief dramatique en situation d'urgence. Non seulement les grands édifices sont-ils plus malléables à l'efficacité énergétique – ils le sont aussi davantage au transport en commun, aux services collectifs et à la convivialité quand ils ne sont pas des cages à poulet et qu'ils sont gérés collectivement – mais il facilite grandement la gestion des situations d'urgence.

Encore plus fondamentalement, l'actuelle mini-crise pose la question de la lutte contre l'effet de serre complètement escamotée au dernier Sommet de Kyoto au début décembre dernier suite aux pressions des transnationales du complexe auto-pétrole. Le réchauffement de la planète dû à un capitalisme énergivore n'est plus une probabilité mais une certitude. Son effet n'est pas bénin ni encore moins avantageux. Il signifie une plus grande fréquence d'événements climatiques extrêmes, que cache une faible augmentation moyenne des températures : une plus grande chaleur cause une plus grande humidité et des phénomènes venteux plus violents.

On l'aura compris, la priorité aux services publics, à l'efficacité énergétique, au transport public, à l'habitat collectif, à la mise aux pas des transnationales sont l'affaire d'un projet de société alternatif, c'est-à-dire socialiste. Au Québec, sur le terrain de la lutte pour le pouvoir où, en dernier ressort, toutes les luttes sociales finissent par aboutir, le porteur de cette alternative s'appelle le Parti de la démocratie socialiste (PDS). Il y aura bientôt des élections au Québec. Ou on tourne en rond indéfiniment ou on embarque dans l'organisation de candidatures ouvrières-populaires défendant un programme résolument anti-capitaliste. Comme le dirait ensemble Gilles Vignault et Paul Piché : " Ti-cul Lachance, grouille-toé le cul. "

Marc Bonhomme
le 11 janvier, au sortir d'une panne

 

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