La fin du "plein emploi "

par Alain Marcoux
Québec, le 7 janvier 1998

Dans son éditorial publié dans l’édition du journal Le Devoir du 3-4 janvier 98, intitulé "la croissance pour l’emploi ", Jean-Robert Sansfaçon nous apporte la solution au problème du chômage et du sous-emploi : la croissance de l’économie. Les critiques qui font état d’une distorsion de plus en plus profonde entre la croissance de l’emploi et la croissance du PIB et, qui par conséquent propose des politiques alternatives, tel la réduction du temps de travail, sont selon lui "simplement erronée, malgré un enrobage progressiste ".

M. Sansfaçon attribue les forts taux de chômage (il ne dit mot du sous-emploi) à une réglementation excessive du marché du travail, à un coût salarial trop élevé, à une formation des travailleurs / travailleuses et des jeunes inadaptées aux exigences de la modernisation et des mutations technologiques. Or, à partir du moment où le chômage continue après plus ou moins quinze années de politiques d’austérité salariale, de déréglementation tout azimut et de montée du niveau moyen de qualification de la main-d’œuvre, c’est donc que les causes profondes du chômage se trouvent dans le système économique lui-même. Des laboratoires du néolibéralisme de Thatcher et Reagan à la politique du déficit zéro du gouvernement Bouchard-Landry un même constat ressort : l’incapacité du capitalisme dans sa phase actuelle à assurer un retour au "plein emploi ".

C’est ce constat que ce dernier refuse ou feint de ne pas voir.

La rupture du lien entre la croissance de l’emploi et la croissance de l’économie illustre de façon centrale la faiblesse de son discours. Ainsi, aux E.U., entre 1983 et 1993, le PIB a crû en moyenne de 2,8% alors que l’emploi a augmenté de 1,7%. Le même phénomène est observable au Japon (respectivement 3,6% et 1,3%) en Allemagne (2,7% et 0,8%) et en France (2,1% et 0,3%). Au Canada, la situation est comparable avec une progression du PIB de 2,6% et celle de l’emploi de 1,5%. (Source : Conseil de la santé et du bien-être, 1996). L’augmentation de la productivité, la croissance du PIB ne s’est pas accompagnée d’une hausse similaire du niveau de l’emploi. C’est là les conséquences directes de l’impact des nouvelles technologies qui permettent des gains de productivité tout en diminuant la main-d’œuvre. À titre d’exemple, les investissements dans l’équipement industriel de haute technologie ont entraîné des pertes d’emplois en Allemagne de l’Ouest : près de 600 000 emplois supprimés entre 1965 et 1975 (André Gorz, Les chemins du paradis, 1983).

La productivité aux E.U. a plus que doublé depuis 1948, ce qui signifie que nous pouvons produire aujourd’hui notre niveau de vie de 1948 (en biens et services) en moins de la moitié du temps qu’il n’en fallait en ce temps là. (Jeremy Rifkin, La fin du travail, 1996). Or, durant ce temps, le temps de travail n’a pas diminué substantiellement et suit même une courbe ascendante depuis le milieu des années 80. Malgré tout, la réduction du temps de travail est une solution erronée pour M. Sansfaçon.

Au grand désespoir de ce dernier, l’axe central de la lutte contre le chômage qui se développe présentement, en Europe et France particulièrement, est la réduction du temps de travail, et ce sans perte de salaire. Mais cela est un autre débat!

 

 

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