La crise venue d'Asie
Marc Bonhomme, 17/01/98
La concurrence condamne tendanciellement le capitalisme tant à l'infinie accumulation du capital qu'à la perpétuelle course vers le fond du baril (the race to the bottom) des salaires et conditions de travail, d'où l'éternel retour des crises de surproduction. Comment, cette fois-ci, les grandes bourgeoisies en intense compétition, et malgré la résistance des peuples, pourraient-elles tirer leur épingle du jeu de la crise venue d'Asie ? Il s'agit, pour les centres dirigeants de l'impérialisme, surtout occidental, de profiter de l'occasion pour mettre au pas les tigres et apprentis-tigres de l'Asie du Pacifique en particulier leurs classes ouvrières et pour tasser le Japon tout en évitant l'éclatement de la bulle spéculative de New-York et Londres, prémisse d'une crise mondiale.
Exception qui confirme la règle, l'onde longue récessive, qui structure le paysage politico-économique depuis une génération, a été bénéfique à l'Asie du Pacifique. Le Japon est devenu une puissance mondiale manufacturière de premier plan et surtout de loin le plus grand exportateur mondial de capitaux. Avec ses chaebols, la Corée du Sud réclamait sa place dans le club impérialisme pendant que la diaspora bourgeoise chinoise de Taiwan, de Hong Kong, de Singapour et d'ailleurs, avec la complicité de la bureaucratie de la Chine populaire, intégrait très lucrativement la Chine dans le marché mondial.
Ce troisième pied de la triade échappait de plus en plus à l'impérialisme occidental, en particulier à l'impérialisme américain. Mais celui-ci restait très présent dans la zone avec l'accès à son grand marché, son dollar et sa présence militaire. L'hypothèque soviétique levé que le Japon a tenté de faire durer avec l'affaire des îles Kouriles les ÉU étaient à l'affût pour reprendre en mains la direction de l'accumulation capitaliste accélérée dans cette partie du monde. Jusqu'ici, l'abondant financement japonais avait empêché le FMI et la Banque mondiale, hégémonisés par les ÉU, de soumettre cette zone fer de lance de l'accumulation mondiale.
Cela n'avait pas empêché les ÉU de créer les conditions d'une contre-offensive : contrôle du robinet énergétique japonais grâce à la Guerre du Golfe ; renforcement de l'alliance militaire pour amener le Japon à soutenir davantage l'interventionnisme militaire dans la zone mais sans renforcer davantage ses propres moyens militaires ; appréciation obligée du yen de 1985 à 1995 ; continuelle guérilla commerciale pour forcer l'ouverture du marché japonais et contingenter certaines exportations.
La résultante de ces actions fut un affaiblissement marqué de l'économie japonaise depuis 1992 : ses transnationales doivent investir soit aux ÉU ou soit dans les pays à bas salaire de l'Asie du Pacifique pour pouvoir vendre aux ÉU ; ses institutions financières durent renoncer à soutenir la bulle spéculative japonaise, immobilière et boursière, pour plutôt financer à bas rendement le déficit du compte courant américain, suite à l'appréciation continuelle du yen jusqu'en 1995.
Au premier choc sérieux dans sa zone d'influence, le Japon de 1997 n'était plus en mesure d'empêcher l'intervention du FMI tellement ses banques étaient globalement en faillite technique et tellement son budget public était devenu relativement très déficitaire par rapport à un important surplus en 1991. Ce choc, c'est fondamentalement le tandem diaspora-bureaucratie chinoise compétiteur immédiat du Japon en Asie du Pacifique et, au besoin, allié circonstanciel des ÉU qui l'a asséné en développant en Chine depuis 20 ans un bagne du travail.
Ce bagne, combiné à la dévaluation du yuan chinois en 1994, est devenu plus compétitif que les zones franches des apprentis-tigres du sud-est asiatique financés principalement par le Japon produisant dans les mêmes créneaux industriels. Constatant un important ralentissement de la croissance des exportations de ces apprentis-tigres, les financiers de l'économie globale, en particulier occidentaux, retirèrent leurs billes, provoquant ainsi une crise combinée des marchés financiers locaux et des changes, qui s'étendit de la Thaïlande à l'Indonésie, et plus tard fit des vagues jusqu'en Russie et au Brésil.
Après quelques mois, il était devenu évident que l'ampleur de la crise, si dramatique fut-elle pour les premiers intéressés, n'était pas d'ampleur suffisante pour modifier fondamentalement le rapport de forces au sein de la triade. Elle a quand même été assez forte pour permettre à l'OMC d'imposer un accord sur les services financiers qui satisfassent enfin les ÉU, surtout au détriment des pays du sud-est asiatique.
Reste que la crise avait affaibli une économie sud-coréenne déjà fort mal en point à cause de l'effondrement des prix des microprocesseurs et d'une crise de surproduction latente sur les marchés mondiaux de l'acier et de l'automobile. Les financiers de l'économie globale ne voulurent plus financer les banques sud-coréennes qui finançaient elles-mêmes des chaebols surendettés désormais incapables, pour les plus faibles, de générer suffisamment de flux de trésorerie (cash flow). La crise des marchés financiers et des changes de la Corée du sud se double d'une crise de rentabilité de son économie qui met en évidence sa dépendance financière et la faiblesse technologique des chaebols .
Développement encore inimaginable il y a encore quelques mois, cet apprenti impérialiste passait sous la coupe du FMI. En fin d'année, sous menace d'une rupture de ses liquidités internationales, l'impérialisme força le nouveau président populiste sud-coréen à accepter les conditions d'une mainmise du secteur financier, d'une prise de contrôle des banques et même d'un démantèlement des chaebols les plus faibles au profit des transnationales étrangères.
Et ce n'est pas l'impérialisme japonais qui est en meilleure position de profiter le plus de la situation. En fait, sans compter des prêts vers l'Asie à la rentabilité problématique et des exportations vers l'Asie à la baisse, il devra vraisemblablement concurrencer une Corée à la monnaie dévaluée opérant dans les mêmes créneaux. Après la faillite de quelques institutions financières de taille moyenne dont les actifs sont déjà les proies des financières américaines le capital financier global ne s'est pas montré satisfait du dernier plan de sauvetage financier du gouvernement japonais. Ce plan, maquillé de faibles baisses d'impôt pour le faire accepter par une population très réticente, était pourtant un revirement à 180 degrés par rapport à sa politique de lutte contre le déficit.
Le but de l'impérialisme américain n'est pas, bien sûr, de briser cent ans d'impérialisme japonais, le dernier venu dans ce club sélect. Ce serait précipiter une crise économico-politique mondiale à l'issue incertaine. Déjà que ce ne sera pas facile d'imposer de sérieux reculs salariaux et un chômage massif aux classes ouvrières des pays concernés, en particulier à celle de la Corée du sud qui, il y a tout juste un an, a su démontrer son potentiel de mobilisation contre une législation permettant des mise à pieds de masse.
Il s'agit, pour les ÉU, d'arrêter le flux de capitaux japonais vers l'Asie et l'Europe et de le dévier en leur faveur. Plus précisément, il s'agit de consolider le soutien japonais du déficit du compte courant étasunien et surtout, graduellement ce déficit ne pouvant pas être éternel de forcer le Japon à consommer davantage dans un contexte d'ouverture de son marché. D'où des retombés positives pour les exportations des ÉU et/ou la pénétration des transnationales étasuniennes sur les marchés asiatiques, y compris japonais.
La revalorisation du dollar depuis 1995 a préparé le terrain. Déjà, elle a eu des effets bénéfiques sur le contrôle de l'inflation étasunienne dans un contexte de bas chômage. Sans compter que cette crise, si elle reste contrôlée, ralentira suffisamment la croissance aux ÉU même pour aider la bourgeoisie des ÉU dans sa contre-offensive antisyndicale après les succès de la grève de UPS et la victoire ouvrière contre le fast track demandé par la présidence pour négocier des accords de libéralisation des échanges.
La reprise en mains des Teamsters, le syndicat le plus combatif de l'heure, déjà à demi achevée avec le mise en accusation de son président démissionnaire Carey, mettrait la Maison blanche en meilleure position d'imposer ses vues dans les actuels négociations sur l'Accord multilatéral sur les investissements (AMI), un véritable nouveau droit des investisseurs négocié en demi-secret au sein de l'OCDE, et sur un éventuel accord de libre-échange des Amériques.
Faute de réaction populaire de grande ampleur, ce ne seront pas les bourgeoisies asiatiques, divisées et dépendantes du marché et de la force militaire des ÉU, qui résisteront longtemps. Reste qu'entre la menace ouvrière et la peur d'une récession mondiale, elles ont une réelle marge de manoeuvre que l'impopulaire régime Suharto, jouant sa survie, n'hésite pas à utiliser.
Si cette offensive réussit, on peut être certain que les ÉU ont la Chine dans leur collimateur. Les flux de capitaux iront en se tarissant tant que la Chine ne rationalisera pas ses fort mal en point industries d'État pour mieux les privatiser aux bénéfices des transnationales. L'impérialisme a confiance que le gouvernement chinois a la capacité de mater d'éventuelles révoltes ouvrières déjà plus importantes mais qui restent éclatées et sont sans programme politique. Quant aux ÉU, il compte bien se substituer au Japon comme chef de file de l'impérialisme en Chine, toujours soutenu par une riche mais politiquement faible diaspora chinoise.
L'impérialisme européen, dans cette crise, reste passif tellement il est absorbé par la construction de la zone ému, la refonte institutionnelle/élargissement de l'UE et la crise yougoslave qu'il a laissé les ÉU gérer. De toute façon, pour eux aussi, les ÉU contrôlent le robinet énergétique contrôle qu'ils cherchent à étendre aux zones pétrolières de la CEI et le commandement militaire par l'OTAN.
Profitant de cette construction inachevée de l'Europe néolibérale et dans la foulée du novembre-décembre 95 français dont les effets se font encore sentir, les classes ouvrières de l'Europe occidentale sauront-elles ouvrir une brèche vers l'Europe sociale ? C'est en tout cas probablement l'espérance la plus raisonnable du prolétariat mondial qu'une implosion du Proche-Orient, la clef mais aussi le ventre mou de l'hégémonie des ÉU, pourrait catalyser.
[ Accueil de La Gauche ] [ Index de La Gauche ]
[ INPRECOR
]