Italie : Le débat sur la réduction du temps de travail

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par Gianni Rigacci

Le 1er novembre 1997, sur la base d'un accord entre le PRC et Prodi, le gouvernement et les syndicats ont réalisé une entente concernant le changement du système des retraites. Il s'agit, dans l'ensemble, d'une aggravation de la réforme, en réalité une contre-réforme, imposée par le gouvernement Dini en 1995. En fait, les échéances auxquelles il est possible d'obtenir la retraite, notamment dans la fonction publiques et pour les travailleurs autonomes, ont été remises, certains critères sont devenus plus rigides. En revanche seront à l'abri de ces aggravations les ouvriers qui ont commencé à travailler très jeunes et les employés qui exercent des fonctions particulièrement pénibles. En gros, l'accord comportera une réduction de 4 100 milliards de lires dans le budget de l'État, ce qui correspond donc au prix payé par les travailleurs qui auraient droit à la retraite.

Certes, aussi bien le gouvernement italien que les institutions européennes misaient plus haut, de même que les patrons intéressés depuis toujours à créer des conditions plus favorables au lancement de fonds de pensions privés. Mais, pour sa part, le PRC n'a pas réussi à défendre intégralement les retraites, comme il avait pu le faire l'année dernière. La raison n'est pas qu'il ait négocié moins bien. La différence réside dans le fait que l'année dernière de larges couches de travailleurs et du mouvement ouvrier avaient soutenu, plus ou moins directement, son combat. Cette année le rapport de forces entre les classes s'est dégradé au détriment de la classe ouvrière. Ainsi, la négociation finale a eu lieu entre le gouvernement et les bureaucraties syndicales sans que rien ne change dans l'attitude initiale du gouvernement. Les syndicats ont finalement soumis à un référendum assez formel les résultats obtenus. Les assemblées dans les entreprises ont été très peu suivies et le taux d'abstention a été très élevé. 80 % des votants se sont exprimés pour l'accord, mais les voix contre ont été plus importantes dans les secteurs les plus frappés de la fonction publique.

Entraves et pressions multiples

C'est depuis la formation du gouvernement Prodi au printemps 1996 que le PRC s'est efforcé de mettre à l'ordre du jour la question de l'emploi, mais sans obtenir des résultats tangibles. D'abord, il avait réussi à arracher à Prodi la décision d'organiser une conférence nationale sur l'emploi, qui n'a jamais eu lieu. Ensuite, il a obtenu l'embauche à terme de 100 000 jeunes dans le Midi, mais il a voté, en contrepartie, une loi sur le travail intérimaire qu'il avait au début durement condamnée. Finalement, à l'occasion de la crise du mois d'octobre dernier, en valorisant l'exemple du gouvernement Jospin, il a arraché à Prodi l'engagement de présenter au parlement en janvier 1998 un projet de loi sur les 35 heures à partir de 2001.

Cet accord entre Prodi et le PRC a déclenché une vague de critiques virulentes dans la grande presse sous contrôle patronal, contre laquelle le PRC ne dispose que de moyens de riposte tout à fait insuffisants (d'autant plus que son quotidien traverse une crise grave qui a même provoqué des grèves contre des projets de restructuration esquissés). Il est prévisible que cette campagne ira s'intensifiant au mois de janvier prochain au moment où le projet sur les 35 heures devrait être discuté au Parlement. Le but de tous les conservateurs est, de toute évidence, d'empêcher que l'échéance prévue soit respectée.

Pour mieux comprendre le climat trouble qui existe, il faut rappeler qu'au cours des dernières semaines le gouvernement a fait adopter deux mesures dans le domaine de l'emploi allant dans un sens opposé à la réduction du temps de travail. La première concerne la directive de l'Union européenne sur les 40 heures hebdomadaires. Si on lit l'accord à ce sujet entre gouvernement, Confindustria et confédérations syndicales on a le sentiment que les trois parties impliquées avaient un double objectif : d'un côté, réaliser un accord permettant à l'Italie de s'adapter aux directives communautaires, de l'autre imposer une répétition générale de ce qu'on fera pour mettre le PRC au coin lorsqu'il s'agira de rédiger le projet de loi sur les 35 heures. L'accord susmentionné, qui sera transformé en loi et remplacera un décret de 1923 fixant l'horaire maximum à 48 heures, introduit les 40 heures, comme l'exige la directive européenne. Mais dorénavant les heures travaillées en plus des 40 ne seront plus calculées comme supplémentaires : elles devront être considérées comme " une moyenne d'une période plurihebdomadaire, qui de toute façon ne devrait pas dépasser un an ". Au delà des formules abstruses, c'est un critère de flexibilité qu'on introduit par ce biais.

La deuxième mesure concerne la loi déjà adoptée sur le travail intérimaire. Au mois de janvier les agences pour l'emploi prévues par la loi devraient commencer leur activité. Selon le ministre du Travail, on devrait commencer par l'embauche de 200 000 travailleurs. Mais, toujours selon le même ministre, très peu d'embauchés seront des chômeurs : la plupart seront des travailleurs qui aujourd'hui paient leurs impôts comme travailleurs autonomes, et des travailleurs au noir. Donc, la loi en question risque de perdre toute efficacité en tant que mesure pour combattre le chômage.

La proposition avancée par le PRC sur les 100 000 embauches dont nous avons parlé, semble avoir plus de succès. Les demandes d'embauche, qui pouvaient être présentées par les entreprises et les administrations locales pour des travaux socialement utiles, ont atteint la barre de 165 000. Mais on a l'impression que des patrons et surtout des petits patrons ont présenté leurs demandes dans le but d'obtenir de la main d'oeuvre qui ne coûte rien. On prévoit en effet 20 heures de travail hebdomadaires payées 800 000 lires (environ 2700 francs) par mois pour des stages allant de 10 à 12 mois. Les employeurs, qui à la fin du stage embaucheront les travailleurs impliqués dans l'opération, auront droit à des exemptions fiscales.

Il faut ajouter, par ailleurs, que dans des contrats qui viennent d'être renouvelés, les patrons s'efforcent d'introduire une clause prévoyant une renégociation dans le cas où la loi sur les 35 heures serait adoptée. Dans l'industrie du papier il y a eu une grève de huit heures contre une telle prétention.

Finalement, c'est le vote au parlement européen contre une réduction légale des heures de travail qui a apporté de l'eau au moulin des adversaires des 35 heures. Ceux-ci ont également exploité un amendement approuvé par la même instance, qui invite les différents pays à mettre en oeuvre " la flexibilité du travail et des heures de travail par des processus non législatifs et non contraignants, fondés sur le dialogue social au niveau des entreprises ". Voilà une opération d'encerclement au détriment des gouvernements français et italien qui ont proclamé leur intention de s'engager sur le chemin de la réduction des heures hebdomadaires de travail.

Un débat très vif

Pour en venir au débat qui se déroule, en se répercutant largement dans les médias, ce sont des membres du gouvernement eux-mêmes qui ont fait état de leurs réticences et objections. Le ministre du Travail, Treu, en admettant explicitement de ne pas être convaincu de la solution envisagée, s'est efforcé de tranquilliser le patronat en lui disant qu' " il y a tout le temps pour discuter sur le projet de loi et trois ans pour négocier ". Le superministre de l'économie, Ciampi, auquel on attribue le mérite principal de la diminution du taux de l'inflation, est allé jusqu'à qualifier la réduction de temps de travail par la loi de " sottise économique ".

Les syndicats confédéraux ont pris, généralement, eux aussi une attitude négative. Se sont déclarés d'accord le secrétaire des métallos de la CISL, des dirigeants des métallos de la CGIL et les courants qui se réclament du PRC dans la CGIL elle-même. Mais CISL et UIL ne cachent pas leur hostilité et la CGIL, de même que le PDS, prône une loi-cadre indicative favorisant des accords entre les partenaires sociaux. Il faut dire que, depuis la formation du gouvernement Prodi, les syndicats n'aiment pas que les initiatives du PRC les débordent en remettant en cause cette politique de concertation qui avait été mise sur pied surtout depuis l'époque du gouvernement Ciampi et à propos de laquelle il existe toujours une convergence objective entre patrons et bureaucratie syndicale.

Toujours est-il que les attaques les plus dures contre le projet sur les 35 heures proviennent de l'organisation patronale Confindustria, qui fait preuve d'une très grande arrogance et utilise à son avantage une véritable phalange d'anciens syndicalistes repentis, de journalistes de tout poil, de professeurs universitaires qui dans le passé étaient du côté des travailleurs, et d'intellectuels sans scrupules (1).

Le directeur générale de la Confindustria n'a pas hésité à déclarer : " Il faudra encore de 80 à 100 ans avant qu'on puisse passer des 40 aux 35 heures ". D'après lui, " le courant historique à la réduction du temps de travail est destiné à s'arrêter ", mais il ne se donne pas la peine de nous expliquer pourquoi..

Mais c'est l'attitude face aux 35 heures de secteurs des travailleurs qui préoccupe le plus. Nous ne sommes pas à une époque comparable à celle qui a suivi la première guerre mondiale et la révolution d'Octobre ni à celle des années 60 lorsque les 40 heures ont été obtenues dans de nombreux pays. En revanche, il est possible d'établir une analogie avec le début des années 30 aux États-Unis, lorsque c'était l'état-major des syndicats américains qui avançait la revendication d'une réduction généralisée du temps de travail face à un chômage croissant. Au début des années 20 et à la fin des années 60 l'objectif de la réduction du temps de travail était avancé spontanément, sinon par l'ensemble de la classe ouvrière, du moins par des couches très larges. Dans le premier cas, la revendication des 8 heures, qui avait stimulé des luttes pendant un demi-siècle, était perçue par les ouvriers comme un objectif minimum à atteindre ; dans le deuxième, elle était considérée vitale par les ouvriers à la chaîne et, plus généralement, par tous ceux qui accomplissaient les tâches les plus pénibles.

Aujourd'hui, répétons-le, nous nous trouvons dans une situation comparable à celle de la Grande dépression : la revendication de la réduction du temps de travail ne peut pas surgir spontanément, ne fût-ce que du fait que le taux élevé du chômage comporte une érosion des salaires réels. Selon la Banque d'Italie, le revenu à disposition des familles est tombé de 5,2 % en 1993 et de 0,3 % l'année suivante alors qu'il n'est remonté que de quelque décimales en 1995 et 1996 : dans ces conditions, il est normal que ceux qui ont du travail éprouvent avant tout le besoin d'augmenter leur salaire. Cela est confirmé, sous un autre angle, par une enquête menée par l'Institut de formation ISFOL, selon laquelle, pour l'ensemble des travailleurs y compris ceux à temps partiel (7 %), le temps de travail moyen serait de presque 40 heures (39,9), et pour plus du cinquième d'entre eux la semaine de travail serait de 52,8 heures. Cela indique qu'on a massivement recours aux heures supplémentaires pour compenser l'érosion des salaires.

Il y a des gens qui expliquent que, là où les conditions le permettent, patrons et syndicats n'ont pas attendu l'adoption d'une loi pour s'accorder sur des réductions du temps de travail au dessous des 40 heures. Mais il s'agit d'un nombre tout à fait limité de travailleurs, qui, de surcroît, doivent accepter d'innombrables clauses de flexibilité. La conséquence en est qu'en fin de compte ces travailleurs ne disposent pas de plus de temps libre et, qui plus est, il n'y aucune augmentation de l'emploi.

Dans un tel contexte, si on n'est pas en état de mener des campagnes très larges et articulées sur la nécessité de réduire le temps de travail parmi les travailleurs, les chômeurs et ces chômeurs potentiels que sont les étudiants, le risque est grand que la revendication des 35 heures ne reste qu'un mot d'ordre propagandiste.

Pour revenir, en conclusion, à l'accord entre Prodi et Bertinotti, cet accord affirme entre autres : " En tenant compte aussi de la déclaration d'intentions entre l'Italie et la France pour une politique européenne du travail commune, le gouvernement s'engage à présenter en janvier 1998 un décret de loi prévoyant la réduction du temps de travail légal à 35 heures hebdomadaires à partir du premier janvier 2001. Cette réduction sera appliquée dans les entreprises ayant plus de 15 salariés ". Selon une étude du ministère du Travail, si on laisse de côté la fonction publique et tous ceux qui travaillent déjà moins de 35 heures, de 6 à 7 millions de travailleurs seraient intéressés par la loi en question.

Le texte ne précise pas si la réduction sera appliquée sans perte de salaire. Il y a un rappel du cas français, mais il aurait fallu être plus explicite. De toute façon, ce n'est pas l'aspect principal du problème. En fait, la question se pose de savoir si on sera en état de stimuler un mouvement de masse qui veille sur l'accord, le soutienne et en impose la concrétisation. Sinon, le risque d'enlisement est très grand.

14 décembre 1997

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Note

  1. En revanche, J. Rifkin, l'auteur du livre La fin du travail , qui a suscité beaucoup de débats en Italie aussi, a déclaré à des quotidiens italiens que les conditions existent pour introduire non les 35, mais les 30 heures, payées 40.

Source : Inprecor, janvier 1998

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