La grande panne… sociale

par Marc Bonhomme, 21/01/98

La grande panne sera-t-elle la voie royale pour l'émergence d'un présidentialisme bouchardien, gouvernant par décrets, au service d'Hydro-Québec et de son club de l'électricité ? Le peuple du Québec, qui a su démontré sa solidarité, sera-t-il celui qui paiera les pots cassés au profit des gens d'affaires qui ont étalé au grand jour leur pingrerie ? La nation québécoise sortira-t-elle humiliée et affaiblie de cette douloureuse incarnation de l'effet de serre par l'intervention astucieuse des grands médias anglophones et de l'armée canadienne ?

Les médias anglo-canadiens auront amplement montré les souffrances du peuple tout en minimisant les manifestations de solidarité populaire et en maximisant les faiblesses du gouvernement du Québec et d'Hydro-Québec. Ils auront surtout souligné l'aide sans bavure de l'armée canadienne à d'importantes régions francophones et péquistes. Pour la deuxième fois depuis le référendum, l'armée a pu se déployer au Québec. Il aura fallu le Globe and Mail, le quotidien national du Canada anglais, pour laisser paraître le mépris de la bourgeoisie canadienne envers le peuple québécois. Même The Gazette a dû s'offusquer en rappelant que si cette catastrophe était arrivée à Toronto ou à Vancouver, le Globe s'en serait un peu plus ému. Mais que penser de cette station de radio anglophone de Montréal qui, suite à un bris d'antenne, a refusé de transférer en MF sa programmation en MA, qui suivait les événements et donnait les consignes, ce qui entraîné la démission d'un de ses animateurs.

Tout au long de cette crise qui s'achève mais qui fragilisera le réseau hydro-québécois et la confiance en soi du peuple du Québec pour un bon bout de temps, les classes ouvrières et populaires ont faire preuve de mille et un moyens de solidarité, de la collecte de nourriture et de bois jusqu'à l'hébergement de la parenté, d'amis et de parfaits inconnus en passant par le bénévolat dans les centres d'accueil et de distribution. On ne peut pas en dire autant des entreprises qui comptent bien faire travailler en heures supplémentaires payés temps simple, quitte à faire amender le code du travail, les heures non travaillées au plus fort de la crise, sans oublier celles qui ont continué d'opérer malgré les consignes ou ces monopoles comme Canadair et Pratt et Whitney qui rechignent à payer leurs employés pour les jours perdus.

Et surtout que penser des monopoles alimentaires, les Provigo, Weston et RJR-Nabisco, et des papetières, propriétaires de près de la moitié des scieries québécoises, qui ne se sont pas fait un point d'honneur d'approvisionner plus qu'abondamment en nourriture et en cordes de bois les sinistrés du triangle de glace ? Quant à penser que l'État aurait pu procéder à des réquisitions, c'est sans doute trop demander à des gouvernements néolibéraux. Et que dire des banques qui auraient très bien pu offrir de subventionner en grande partie toute l'aide et d'Ottawa qui aurait dû les contraindre à la faire ? Pour ce qui est des petits commerçants, comme il sied à la petite-bourgeoisie, ils ont oscillé entre la générosité populaire et la mesquinerie bourgeoise.

Non seulement la bourgeoisie essaie-t-elle de s'en tirer indemne mais elle tente de profiter de la situation. D'abord, le club de l'électricité salive à la seule pensée d'une orgie de commandes à court terme de pylônes, de câbles et d'équipement électrique. Mais le cynisme bourgeois n'a pas de limites. Soutenu par le populisme péquiste, le club de l'électricité veut profiter du désarroi de l'heure pour obtenir tout le gâteau, contre le BAPE et même contre la faiblarde Assemblée nationale. Il aura fallu un tollé des environnementalistes pour au moins respecter certaines formalités.

Surtout pas de bilan exhaustif des failles majeures de réseau de transport et de distribution d'Hydro-Québec, et encore moins d'examen de son choix stratégique de jouer à fond l'ALÉNA en optant pour le tout à l'exportation. Et ce ne sont pas les directions syndicales qui vont lever le petit doigt, elles pour qui création d'emplois est toujours synonyme de grands projets pharaoniques et anti-écologiques et – on s'en rend maintenant compte – peu sécuritaires.

Il est pourtant devenu évident que le tournant Baie James d'Hydro a donné naissance à un système d'énergie hyper-centralisé et unidimensionnel, aux principaux centres de production écologiquement dévastateurs et forts éloignés des lieux de consommation avec lesquels ils sont reliés par un système des plus vulnérables. L'heure est venu d'un réexamen en profondeur. Le mythe hydro-québécois a vécu, pour le meilleur et pour le pire. S'y cramponner enfoncerait davantage le Québec dans l'alénisation, c'est-à-dire dans le dépendance envers l'impérialisme surtout américain, non seulement par le mécanisme de la dette – les bailleurs de fonds se sont inquiétés et insistent pour qu'Hydro ne change pas ses plans – mais de plus en plus dans la dépendance du marché américain.

Quand on aura rebâti les lignes – mais les renforcera-t-on éventuellement par des pylônes plus nombreux et plus solides, des câbles auto-dégivrant et un système de distribution urbain souterrain ou se contentera-t-on de centaines de kilomètres de circuits supplémentaires aux bénéfices du club de l'électricité – il faudra bien finir par faire ce tournant stratégique vers l'efficacité énergétique et les énergies douces, plus écologiques, plus sécuritaires, plus créatrices d'emplois, plus décentralisées et plus participatives. La fausse piste de la commission d'enquête publique réclamée par les Libéraux – certes la moindre des choses – tout aussi acquis à Hydro-Québec et à son club de l'électricité que le PQ, n'est pas un début de solution. On a vu d'ailleurs comment le gouvernement a superbement ignoré les recommandations résultant du débat public sur l'énergie il y a deux ans en faisant exactement le contraire, à l'exception d'une Régie de l'énergie bidon.

Tant que les classes ouvrière et populaire ne seront pas massivement présents sur le terrain politique, avec un programme de développement écologique du Québec, il n'y aura pas de changement d'orientation ni de la politique énergétique ni du parti pris néolibéral des gouvernements. À cet égard, la présente catastrophe pourrait permettre de faire de la politique énergétique non seulement un enjeu électoral mais surtout l'occasion d'exposer l'alternative énergétique ouvrière-populaire, si toutefois un parti ouvrier-populaire, tel le PDS, se présentait sur le terrain électoral avec un grand nombre de candidats et candidates. Car sans prise de conscience à grande échelle d'une solution alternative, la mobilisation ou bien reste difficile ou bien n'aboutit pas.

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