Lettre au Devoir
CRIS ET QUÉBÉCOIS
Par Marc Bonhomme
Depuis juin dernier, une controverse oppose, dans les pages du Devoir, le grand chef cri Matthew Coon Come et l'éditorialiste Michel Venne. Étant personnellement impliqué depuis juillet 1990 dans le soutien aux luttes autochtones, et ayant participé très activement à la Coalition pour un débat public sur le projet Grande-Baleine, je me sens directement interpellé par ce débat. Le fond de la controverse repose sur l'accusation de racisme que le grand chef cri dirige contre le gouvernement du Québec, qu'il distingue du peuple québécois. Cette accusation provient de l'invocation de la clause de la terra nullius (terres qui n'appartiennent à personne) de la part du gouvernement du Québec dans la cause des droits de pêche et de chasse algonquin.
Même s'il est vrai que M. Coon Come ne fait pas dans les nuances, comme l'a montré M. Venne dans sa réplique du 12 janvier, il est exact que le gouvernement du Québec a invoqué au moins indirectement cette clause colonialiste après que les gouvernements du Canada et de l'Australie y aient récemment renoncé. Alors que par sa déclaration de 1985 reconnaissant les peuples autochtones du Québec comme nations sans toutefois en préciser la signification concrète le gouvernement du Québec avait une longueur d'avance, sa négligence de la question depuis ce temps, comme le souligne d'ailleurs M. Venne, lui a fait faire un pas en arrière, ce qu'expliquent sans doute les séquelles mal digérées de la crise d'Oka et la controverse à propos de Grande-Baleine.
Si cependant la plupart des militants pro-aborigènes francophones du Québec vont être d'accord sur le jugement sévère du leader cri à propos du gouvernement du Québec, ils n'en ressentent pas moins un malaise face à plusieurs déclarations de M. Coon Come. Non pas qu'ils ne soient pas d'accord avec lui sur le fond : l'Entente de la Baie James est un traité inégal même pas complètement respecté ; les barrages d'Hydro sont une invasion du territoire exclusif de la nation cri, ce qui exige au moins de substantielles redevances comme compensation. Même que plusieurs militants, dont je suis, ne sont pas d'accord à ce que l'intégrité territoriale du Québec s'applique aux nations aborigènes qui ont autant le droit à l'autodétermination que la nation québécoise.
Une stratégie pro-Canada
Le malaise vient plutôt de la stratégie pro-Canada du Grand Conseil des Cris du Québec. Si le gouvernement du Québec est raciste, le gouvernement du Canada ne l'est-il pas tout autant avec sa loi des Indiens et son système de réserves que l'ancien régime sud-africain avait pris comme modèle ? Les Cris refusent, avec raison, d'être confiné dans une réserve, si grande soit-elle. Ils veulent un gouvernement autonome sur un territoire bien délimité, ce vers quoi tend timidement et non sans équivoque le rapport Erasmus-Dussault. Dénoncent-ils comme raciste sur les scènes publiques onusienne, américaine, européenne et canadienne-anglaise, l'apartheid anti-aborigène canadien et la non-réponse du gouvernement fédéral au rapport Erasmus-Dussault comme l'a expliqué Mme Bissonnette dans son éditorial du 12 janvier ?
Face à cette stratégie deux poids deux mesures, non seulement les militants pro-aborigènes du Québec doivent-ils s'opposer aux politiques anti-autochtones d'Ottawa et de Québec, et au silence des dirigeants syndicaux et de plusieurs groupes populaires, liés par leur stratégie du partenariat et les préjugés d'une forte partie de leur base, mais ils doivent aussi se démarquer des déclarations anti-Québec du grand chef cri tout en lui donnant raison quant au fond. Pas facile. On se sent parfois aussi politiquement isolé que les sans-électricité de la Montérégie, la sympathie en moins.
La première erreur de cette stratégie est qu'elle repose davantage sur les préjugés anti-Québec fort présents an Amérique du Nord anglophone sans oublier des visées non avouables sur les ressources du nord du Québec ou, en Europe surtout, sur une conception idyllique du mode de vie autochtone, et moins sur une défense conséquente des droits aborigènes. D'où des succès hors Québec faciles mais fragiles. La seconde erreur est de ne pas donner la priorité à la construction d'une solide alliance au Québec même, là où ça compte vraiment à long terme.
Pourtant, ni la nation cri, ni les autres nations aborigènes, et ni les nations québécoise et acadienne ne sont reconnues par la Constitution du Canada. À cause de cette non-reconnaissance, résultat d'une histoire de conquête contre ces nations, le Canada est une " prison des peuples ". Certes, l'histoire de leurs conquêtes et ses conséquences socio-économiques et institutionnelles varient fortement d'une nation à l'autre. De ce fait, les revendications de libération nationale de chacune sont différentes, la plupart souhaitant l'autonomie mais un fort pourcentage de Québécois souhaitent la souveraineté si ce n'est l'indépendance, du fait de leur relative force démographique, économique et politique.
Cette communauté d'intérêts des nations opprimées du Canada commande une alliance stratégique. Pour qu'elle se réalise, il faut que les forces souverainistes renoncent à appliquer l'intégrité territoriale aux nations aborigènes en faveur d'une proposition de traité égaux dans une République fédérée du Québec où certains territoires seront gérés en commun et d'autres en exclusivité. D'un autre côté, cette alliance sera difficile à amorcer tant que les directions aborigènes ne voudront pas appuyer critiquement la seule force importante menaçant sérieusement les forces du one-Canada building qui ne laisseront jamais aux peuples aborigènes le contrôle de leurs territoires et ressources.
Évidemment, ce serait aux forces souverainistes de faire le premier pas, du simple fait que la nation québécoise aussi, comme nation blanche, a une relation de domination face aux Cris. Un tel revirement enlèverait un argument-clef aux tenants de la rectitude politique qui ne voient qu'ethnicisme dans la lutte du peuple québécois pour sa liberté, y compris celle de ses nationalités (communautés culturelles). Mais il n'est pas interdit au Grand Conseil, tout comme il l'a fait pour Grande Baleine et pour le plus grand bien du Québec, de faire la leçon aux souverainistes en leur tendant la main le premier. À moins qu'il préfère d'interminables palabres sans rapport de forces ou, comme dans la fable, de s'allier avec le lion qui finira bien par prendre tout le morceau.
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