Belgique

Entre révolte et normalisation
Premier bilan de la " crise blanche "

Malgré les efforts assidus, et souvent couronnés de succès, de la classe dominante, la crise ouverte par l'affaire " Dutroux-Nihoul " est loin d'être totalement résorbée. Plus d'un an après les faits, le pays s'interroge toujours sur " ce qui s'est passé " et vers quoi il s'achemine. Car les répercussions sociales et politiques ont été profondes. Mais aujourd'hui, face à une stratégie du silence savamment orchestrée, les masses, pour le moment démobilisées, sont dans l'expectative. Et après plusieurs défaites sur le terrain social (combat des travailleurs des Forges de Clabecq, Renault-Vilvorde...), c'est, actuellement et en vue des prochaines élections législatives de 1999, sur le terrain politique que les choses semblent " bouger ".

par Ataulfo Riera

En août 1996, ce qui pouvait sembler de prime à bord comme un dramatique fait divers se transforme en véritable crise nationale. Après plusieurs mois de mobilisation de masse, d'où un nouveau mouvement social est né (les Comités blancs) et où les questions de justice sociale, de droit à l'emploi et à la dignité, d'exigence de vérité et de transparence auront été au premier plan, la rue est peu à peu désertée. La dernière mobilisation nationale du " mouvement blanc " n'a ainsi rassemblé que 10 000 personnes, ce qui, au regard des efforts démobilisateur du pouvoir et des médias (voir encadré " Etapes d'une normalisation ") n'est toutefois pas insignifiant. Que s'est-il passé ? Plus d'un an après, les interprétations sur ce qu'à vécu le pays vont toujours bon train. Simple fièvre émotionnelle, irrationnelle et passagère pour certains, explosion populiste aux relents poujadistes, rupture profonde dans la société et naissance douloureuse d'une nouvelle pour d'autres ... Ou encore crise nationale frappant et renforçant une crise spécifique d'un État belge au coeur d'une construction européenne ultra-libérale ? Une récente étude scientifique (1) des événements apporte des éclaircissements précieux et corrobore les analyses développées par notre camarade Alain Tondeur dans " La Crise blanche " (2).

En août 1996, l'affaire Dutroux n'éclate pas comme un orage dans un ciel serein. Au niveau social, le pays a vu s'achever par une défaite la longue et dure grève dans l'enseignement francophone dont les moyens sont sans cesse rabotés par l'austérité budgétaire. Après plus de 15 ans, cette dernière est en passe de s'accentuer : le gouvernement s'est donné des pouvoirs spéciaux qui court-circuitent le Parlement. Son objectif : boucler un nouveau budget antisocial en vue de réussir la pleine intégration de la Belgique dans la construction européenne maastrichtienne. Au niveau politique toujours, les contradictions entre un État fédéral aux trois communautés linguistiques et la construction d'une institution supranationale européenne s'aiguisent. Le débat est dominé par une surenchère de querelles communautaires et, pour la première fois, les représentants des principaux partis traditionnels parlent ouvertement de séparatisme et, côté francophone, de rattachement à la France. À partir du 12 août, tout bascule. Très vite, à la faveur de l'émotion suscitée par la découverte macabre de fillettes et jeunes filles enlevées, abusées et assassinées (ainsi que grâce à l'esprit critique des parents des victimes) la colère populaire se tourne contre les institutions étatiques et tout particulièrement contre le " noyau dur " de l'appareil d'Etat bourgeois : la justice et les forces de police. Ces institutions sont soupçonnées d'incapacité, voir même de complicité, dans la faillite des enquêtes sur les enfants disparus. Lorsque le 14 octobre la Cour de cassation retire l'enquête au juge Connerrote, estimé honnête et capable par les masses, la colère de ces dernières explose. Du 14 au 18 octobre (la " Folle semaine "), toute la révolte et la tension accumulées depuis un mois se traduit par une des plus formidable mobilisation de la classe ouvrière. C'est en Flandre que la révolte des travailleurs sera la plus massive et radicale (en Belgique francophone, les actions le sont moins mais tout autant contestataires) : 19 actions " dures " en face de Palais de Justice, 129 manifestations d'étudiants et lycéens, 78 interruptions de travail, 88 barrages et occupations de carrefours et axes routiers importants, plus de 220 000 participant(e)s. Bien que couverts et encouragés souvent par les délégations syndicales dans les entreprises, les initiatives sont spontanées. En face de plusieurs Palais de Justice, des affrontements violents avec les forces de police éclatent. Pour tout le pays, c'est près de 500 actions rassemblant un demi-million de personnes qui ont eu lieu en une semaine ! Il est clair que l'on est passé à deux doigts d'une grève générale quasi-insurrectionnelle hors de tout contrôle (3). Le caractère de classe du mouvement est, à ce moment, évident : les travailleurs du pays contestent, à travers le dessaisissement de Connerotte, le caractère de classe de la Justice et lient cette " injustice de trop " à toutes celles, sociales et économiques qu'ils subissent. La Marche blanche va, à ce niveau-là, marquer un recul par rapport à la " Folle semaine ". Le caractère interclassiste de la Marche blanche, son absence de revendications précises et son caractère pacifique et " familial " vont caractériser la centaine de marches locales qui suivront. Mais que l'on ne s'y trompe pas. Ces dernières étaient également contestataires et massives (en tout, plus 120 000 participants) et mobilisé de larges couches de la population : 60 % de ces marcheurs locaux ont ainsi manifesté pour la première fois de leur vie et 70 % d'entre eux n'appartenaient à aucune organisation ou association.

L'habileté manoeuvrière du pouvoir et l'absence cruelle d'une intervention consciente, ou du moins un soutien, du mouvement ouvrier organisé et des associations et mouvements sociaux progressistes (antiracistes, féministes, etc.). auront manqué pour que la crise blanche se développe et aboutisse rapidement à de meilleurs résultats... Un an après, radioscopie d'une société Une récente et vaste enquête, publiée par le quotidien francophone Le Soir (5), donne quelques éléments intéressants sur les répercussions de la " crise blanche ". Un premier chiffre saute aux yeux : 21 % des gens expriment un " désir profond d'un changement global de société ". Et, s'ils estiment majoritairement que rien n'a changé en positif depuis l'affaire Dutroux, un fait capital pourtant s'est modifié : 5 personnes sur 10 se disent plus méfiantes envers le pouvoir, 25 % ont plus de conscience des problèmes et 9 % ressentent plus de révolte, preuve que la crise blanche a laissé des traces. La méfiance envers les institutions traditionnelles et le pouvoir politique s'est ainsi considérablement accrue : 79 % des sondés ont peu ou pas du tout confiance envers le gouvernement. Huit personnes sur dix n'ont en outre aucune sorte de confiance envers l'ensemble des structures politiques du pays. La Justice et les forces de police quant à elles sont évidemment profondément discréditées et ne recueillent que moins de 50 % de confiance. Le discrédit du politique ne pouvait qu'ébranler la démocratie bourgeoise en tant que telle. En 1995, 52 % des gens estimaient que cette dernière fonctionnait " bien " ou " très bien ". En 1997, ils ne sont plus que 29 % à penser cela. Bref, près de 64 % des gens jugent qu'elle fonctionne " assez mal " voir même " très mal ". Mais on est loin d'une forme exaspérée de poujadisme ou d'apolitisme dénoncée par plusieurs intellectuels. Au contraire, 47 % des gens pensent que la politique est une " activité honorable en soi ", c'est donc la façon dont elle est pratiquée qui révolte. Le désir d'une autre politique, l'exigence d'un contrôle social par en bas et la volonté de prendre son sort en main ont également progressé : 82 % des sondés sont d'accords pour affirmer qu'il est " urgent que les gens aient davantage leur mot à dire dans leur travail, leur quartier et leur commune ". D'autres chiffres révèlent également une évolution progressiste des mentalités et une révolte envers l'idéologie néo-libérale : 74 % des gens sont ainsi favorables à la réquisition des logements inoccupés pour abriter les sans-abri. Conquête sociale essentielle et symbole concret de la solidarité de classe, 60 % des gens expriment leur confiance envers la sécurité sociale et 53 % rejettent tout projet d'instaurer un système d'assurances privées. C'est que la monstrueuse marchandisation des êtres révélée par l'affaire Dutroux aggrave la méfiance et le rejet d'un système économique basé sur la course au profit aveugle et à mis en lumière son inhumanité. L'aggravation constante des conditions de vie fait le reste : 39 % des gens se disent ainsi révoltés par le système économique actuel, 38 % en ont peur et seul 1 % s'enthousiasme pour lui ! Les raisons avancées confirment l'analyse : 64 % jugent que ce système considère l'Homme comme une marchandise et 68 % estiment qu'il accroît les inégalités sociales. Mais tout n'est pas rose pour autant. Si on peut affirmer sans détour que la " droitisation " de la société à l'oeuvre depuis quelques années est (momentanément ?) stoppée, les avancées progressistes ont leur contradictions. Ainsi, 65 % des gens ressentent plus de violence autour d'eux... et 6 personnes sur 10 en appellent ainsi à un renforcement de ces mêmes forces de polices qu'ils contestent massivement ! Par ailleurs, 44 % des sondés se disent favorables à la peine de mort (contre 30 % en 1995), ce qui démontre que les dérives autoritaires sont loin d'être totalement écartées. En outre, la cote de confiance envers la monarchie progresse : 73 % des gens font ainsi confiance au roi Albert II. Mais ces éléments négatifs ne doivent pas masquer le reste. Même dans une révolution, ces éléments seront présents car, comme le notait Lénine : " La révolution sociale en Europe ne peut pas être autre chose que l'explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite-bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement – sans cette participation, la lutte de masse n'est pas possible, aucune révolution n'est possible – et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement, ils s'attaqueront au capital (...) " (Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes). La principale leçon à tirer est donc qu'il existe, depuis l'affaire Dutroux, une évolution potentiellement progressiste dans la société belge au niveau de l'esprit critique, de la prise de conscience des problèmes et dans la volonté d'un changement profond dans le sens d'une plus grande solidarité et d'un plus grand respect de l'humain. Mais si ces exigences ne rencontrent aucun écho, aucune traduction politique concrète et mobilisatrice (qui s'incarnerait dans une alternative sociale radicale favorisant l'auto-activité et l'auto-organisation des masses), elles risquent de tourner court et de céder la place à la démoralisation, au repli individualiste et au fatalisme. L'enjeu est de taille et nul espoir n'est à rechercher dans les réformes des institutions traditionnelles. Vers un séisme politique ? Sur le plan politique, la crise blanche laisse également des traces. Si le gouvernement actuel de coalition PS-PSC-SP-CVP (Parti socialiste-Parti social chrétien et leurs homologues flamands) s'est maintenu vaille que vaille, la crise interne de ces vieux appareils politiciens s'accélère surtout du côté francophone où le PSC, vieux parti du pouvoir, offre plus que jamais l'image d'un parti désuet et inadapté. Le PS, longtemps éclaboussé par de multiples affaires de corruption et de fraude fiscale ne sort pas indemne non plus et se crispe au pouvoir. Du côté francophone, plusieurs enquêtes indiquent qu'aux prochaines élections législatives de 1999, tous les partis traditionnels seraient frappés d'une fort érosion, avec un peu moins de pertes pour le PRL-FDF (Parti réformateur libéral, dans l'opposition). Seul le parti vert écolo engrangerait une importante quantité de vote nouveaux. Parti d'opposition (représentant actuellement près de 10 % de l'électorat), il a donné tout au long de la crise blanche une image positive et critique. Beaucoup moins compromis avec le pouvoir et, contrairement à son homologue flamand, intégrant une série de revendications sociales importantes (réduction du temps de travail, etc.), son score pourrait doubler en 1999. Mais les sondages sont ce qu'ils sont... L'échec des divers mouvement sociaux récents, des luttes des travailleurs aux Forges de Clabecq et à Renault-Vilvorde, qui bénéficièrent pour un temps de la radicalisation et de la mobilisation suscitée par l'affaire Dutroux démontre amplement que la question du débouché politique est centrale . Plus d'un an après, le mouvement blanc s'est essoufflé et est en pleine phase de redéfinition. Les mobilisations ont cessé et les réformes entreprises par le gouvernement vont toutes dans le mauvais sens. Pire, loin des discours officiels sur la nécessaire protection des enfants, le secteur d'aide à l'enfance (crèches, centres spécialisés, etc.) connaît des difficultés budgétaires inouïes. La vérité sur les affaires est, elle-aussi loin d'être atteinte (voir encadré " Combat pour la vérité ") et la seule autorité sanctionnée jusqu'à ce jour n'est autre que Connerotte ! Ce constat d'échec a été amèrement relevé par les parents Russo : " Aujourd'hui, deux ans après l'enlèvement de nos petites filles, nous, leurs parents, continuons de nous poser des questions. Mais la question essentielle qui se pose à nous est devenue existentielle : "quelle leçon devons-nous tirer de notre abominable expérience ?". La réponse qui se profile est effrayante : argent, pouvoir et absence de scrupules continuent de régner en maître et, face à cela, la sincérité des plus profonds sentiments que sont ceux des parents que nous sommes ne pèse d'aucun poids (...). Les mêmes mécanismes pervers qui ont permis que nos deux petites filles soient enlevées un 24 juin 1995 continuent de fonctionner deux ans plus tard "(6). Paul Marchal l'un des parents d'enfants disparus et animateur du mouvement blanc néerlandophone, a tiré sa conclusion de ce constat d'échec. C'est sur le terrain politique qu'il veut désormais agir. Il vient donc de présenter officiellement un nouveau parti, le Parti pour une nouvelle politique (PNP) qui, à peine annoncé, recueillerait près de 10 % de voix (en été 97, 56 % des gens déclaraient vouloir voter pour un " parti blanc " s'il existait). En l'absence de toute mobilisation et de recomposition politique à gauche, le fait qu'un simple citoyen, conscient des limites imposées par la seule lutte sociale, pose un acte politique fort (et qui risque de faire mal aux partis traditionnels là où ils sont encore sensibles, sur le terrain électoral) est évidemment positif en soi. Il montre la voie aux autres mouvement sociaux sur la nécessité de construire une alternative politique. Cette nécessité n'est pas seulement objective, un sondage récent indique que 40 % des gens seraient favorables à l'apparition d'une nouvelle formation politique (pas forcément " blanche "). Si, à travers sa démarche et son programme, Marchal arrive à capter cet intérêt, à traduire politiquement l'aspiration citoyenne-démocratique et sociale progressiste qu'à exprimée la crise blanche, son opération pourra sérieusement déstabiliser l'échiquier politique actuel, lui même en pleine ébullition. Plusieurs éléments pourraient le faire croire. Marchal souhaite poursuivre ainsi le combat du mouvement blanc, il proclame lutter pour l'unité entre Flamands, Wallons, Bruxellois et immigrés (et revendique l'égalité des droits), il revendique un enseignement unique et doté de plus de moyens et se prononce pour que l'État prenne l'argent où il est pour mener une politique sociale en faveur des plus faibles. Mais des accents sécuritaires et autoritaires percent également lorsqu'il demande : " lutte dure contre le commerce de drogue " et parle d'accorder le droit de vote aux seuls immigrés qui ont la " volonté de s'intégrer "... Plusieurs autres difficultés et limites sont à signaler, qui risquent fortement de ne pas orienter le PNP vers l'incarnation réelle du prolongement politique de le crise blanche. Le mouvement blanc est loin d'être homogène et n'a pas de volonté, du moins pour l'instant, de se transformer en force politique. Il ne soutien donc pas en tant que tel le PNP de Marchal. De plus, aucun des autres " leaders " naturels du mouvement, les parents Russo, Lejeune, Bouzet, etc. n'ont manifesté jusqu'à ce jour la volonté de rejoindre leur compagnon. Ces points nettement négatifs s'expliquent par les conditions même de la création du PNP. Issu d'un constat d'échec, en l'absence de mobilisation sociale et sans base réelle, la valeur du PNP ne tient qu'à la personnalité de ses fondateurs. Il faut donc être extrêmement prudent quant à son l'évolution dans un contexte politique où plusieurs partis de droite veulent récupérer démagogiquement les exigences de transparence et les aspirations citoyennes exprimées avec force depuis plus d'un an. Ainsi, le VLD, parti ultra-libéral flamand, se déclare sans détour être un " parti citoyen ". Bert Anciaux, ex-président de la Volskunie (parti nationaliste flamand) vient de lancer un nouveau mouvement politique " ID-21 " à l'idéologie " postmoderniste " et au programme " libéral de gauche " ayant l'ambition de rassembler plusieurs autres formations. En Belgique francophone, c'est le PRL qui, renforcé par ses derniers scores électoraux qui le rapproche du PS (longtemps parti dominant en Wallonie) tente de séduire alternativement le PS et le PSC (voir même écolo) en vue de composer une nouvelle coalition gouvernementale. La recomposition politique s'opère donc malheureusement aujourd'hui à droite. Seule l'intervention du mouvement ouvrier organisé et des mouvements sociaux sur le terrain politique pourra briser cette tendance.

Chronologie de la " crise blanche "

24 Juin 1995 : disparition de Julie Lejeune et Mélissa Russo. Août : disparition de An Marchal et Eefje Lambrecht.
28 mai 1996 : disparition de Sabine Dardenne.
9 août : disparition de Laetitia Delhez.
12 août : arrestation de Marc Dutroux et de ses proches complices.
15 août : libération de Laetitia et Sabine.
16 août : arrestation de Michel Nihoul.
17 août : découverte des corps de Julie et Mélissa.
22 août : des milliers de personnes se rendent aux funérailles de Julie et Mélissa à Liège.
23 août : au cours d'un débat télévisuel en direct, le procureur du roi à Neufchâteau Michel Bourlet déclare : " L'enquête ira jusqu'au bout... si on me laisse faire ".
Fin août : apparition des premières révélations sur les " dysfonctionnements " des enquêtes.
3 septembre : découverte des corps de An et Eefje.
14 octobre-19 octobre : la " Folle semaine " de la révolte ouvrière.
20 octobre :
Marche blanche à Bruxelles : plus de 300 000 participant(e)s.
Octobre : constitution d'une commission parlementaire d'enquête sur les enquêtes de disparition d'enfants et dont les débats retransmis en direct.
14 novembre : création officielle des " comités blancs ".
3 février 1997 : 50 000 personnes, dont plusieurs " parents ", participent à la Marche multicolore pour l'emploi appelée par les travailleurs des Forges de Clabecq
5 mars : arrestation de Patrick Derochette, assassin de Loubna Benaïssa.
8 mars : Plus de 20 000 personnes, belges et immigrées, rendent un dernier hommage à Loubna Benaïssa. 16 mars : Plus de 100 000 personnes participent à la marche pour l'emploi appelée par les syndicats.
15 avril : un premier rapport de conclusion de la commission parlementaire est rédigé.
15 juin : 250 personnes assistent au premier Forum national organisé par les comités blancs.
Octobre : à l'appel des comités blancs, 10 000 personnes se rassemblent à Neufchâteau.
7 janvier : publication de témoignages de victimes de réseaux.
14 janvier : Création officielle du PNP de Paul Marchal.

 

Etapes d'une normalisation inachevée

14 octobre 1996 : Le juge Conerotte de Neufchâteau est dessaisi de l'enquête Dutroux par la Cour de Cassation. Juge honnête et populaire ayant plusieurs réussites judiciaires à son actif, il entamait une longue enquête sur les réseaux d'exploitation sexuelle et avait écrit au Roi pour dénoncer l'infiltration par la grande criminalité des hautes structures du pouvoir.

18 octobre 1996 : Après une semaine de mobilisation où l'on frôle une grève générale hors de tout contrôle, le pouvoir joue sa dernière carte : la monarchie. Le Roi reçoit les parents d'enfants disparus ou assassinés au cours d'une table ronde, dénonce les failles des enquêtes et promet que les choses changeront. Il appelle à manifester dans le calme pour la Marche blanche du 20 octobre.

20 octobre 1996 : Alors que la Marche blanche n'en finit pas de s'étirer sur les boulevards de la capitale, le Premier ministre Dehaene reçoit les parents des victimes et énonce une série de promesses, dont la mise sur pied d'une Commission d'enquête parlementaire.

28 octobre 1996 : Le syndicat socialiste FGTB organise une grève générale d'un jour dans le but, clairement exprimé par son président national, de " canaliser " l'énergie déployée par ses troupes vers des revendications " traditionnelles ".

16 novembre 1996 : Première opération de diversion et de désorientation de l'opinion publique. Sur base d'un dossier fabriqué de toute pièce par la gendarmerie, le vice-premier ministre socialiste Elio Di Rupo est traîné dans la boue par une certaine presse où l'on amalgame homosexualité et pédophilie.

Mars-avril 1997 : Lorsque les médias parlent des actions des comités blancs, c'est désormais pour en souligner la faible participation. Le pouvoir tente de diviser les parents des victimes entre " parents médiatisés " et " non-médiatisés " en utilisant l'association pour enfants disparus " Marc et Corinne ", proche de la gendarmerie. Le Centre pour enfants disparus, l'une des promesses de Dehaene énoncée le 20 octobre 1996, sera privé (et non public comme le voulaient les parents Russo-Lejeune notamment) et, nouveau camouflet, patronné par un technocrate issus du monde de la finance !

30 avril : Ecoeurés par ces man uvres, les parents Russo " jettent le gant " et déclarent ne plus intervenir publiquement.

Mai-juin 1997 : Plusieurs intellectuels, journalistes et juristes commencent à affirmer que les réseaux organisés d'exploitation sexuelle d'enfants et d'adolescent(e)s ainsi que les protections dont ils bénéficieraient relèvent du " fantasme ". Dans le même temps, 5 enquêteurs chargé du dossier 109 sur les réseaux et les protections sont mutés. Enfin, plusieurs fuites (notamment orchestrée par un élu d'extrême-droite) sur les séances à huis clos de la Commission d'enquête parlementaire discréditent cette dernière. Le Premier ministre Dehane peut ainsi déclarer qu' " Il faut oser dire que ces commissions (parlementaires d'enquêtes) posent un certain problème ".

Juillet 1997 : En plein été, sans débat digne de ce nom, le Sénat vote, un projet de loi du ministre de la Justice Ce projet, modifiant les articles 342 et suivants du Code pénal, sous couvert de s'attaquer aux organisations criminelles, est suffisamment vague et ambigu pour permettre la répression de tout mouvement ou individu contestataire.

17 septembre 1997 : Une émission télévisuelle ainsi que plusieurs titres de presse lancent une véritable opération de désinformation en affirmant l'inexistence des réseaux et des protections (qualifiés de " fantasmagories collectives "), la fausseté des témoignages de victimes de ces réseaux (taxées " d'affabulatrices ") ainsi que le manque de sérieux des enquêteurs récemment mutés de Neufchâteau (accusés de " manipulations ").

Octobre 1997 : De nouvelles révélations quant au rôle néfaste joué par la gendarmerie relancent l'attention publique. Un an après la Marche Blanche, 10 000 personnes appelées par les comités blancs manifestent à Neufchâteau. Le roi convoque aussitôt une nouvelle table ronde avec les parents des victimes. Décembre : La procureur général du roi de Liège Anne Thily ordonne au procureur du roi à Neufchâteau Michel Bourlet, proche de Connerotte, de cesser de divulguer toute information sur l'enquête et d'entretenir des relations privilégiées avec les parents Russo-Lejeune. Elle menace également de poursuites les journalistes qui divulguent des révélations sur l'enquête en cours et son fourvoiement.

 

Combat pour la vérité

Depuis juin 1997, l'enquête sur les réseaux d'exploitation sexuelle d'enfants et d'adolescent(e)s est au point mort. Pire, les nouveaux enquêteurs s'acharnent à démontrer les " manipulations " de leur prédécesseurs et la fausseté des témoignages de jeunes femmes (dont l'identité n'est pas publiquement connue pour des raisons de sécurité) ayant été victimes de ces réseaux. Face à ce constat, l'hebdomadaire francophone " Télémoustique " et le quotidien néerlandophone " De Morgen " ont pris la courageuse décision de publier en série des extraits des témoignages. Ces témoignages sont accablants. Sans préjuger de leur exactitude totale, il est clair que des éléments importants de vérité y sont contenus. Tous confirment l'existence de réseaux parfaitement organisés en Belgique dans lesquels des personnalités influentes seraient impliquées et qui bénéficieraient de protections solides dans la magistrature, les forces de police et le monde politique. Plusieurs faits ont été corroborés, plusieurs témoignages se recoupent. Les témoins décrivent les scènes de violence, les pratiques sexuelles atrocement cruelles et la mise à mort (dont certaines auraient été filmées) de plusieurs enfants et d'adolescent(e)s. Plusieurs affaires non élucidées de disparitions et d'assassinats d'enfants et d'adolescentes, pourraient ainsi être expliquées. La publication de ces témoignages a évidement ravivé la polémique. La plupart des médias soulignent avec insistance les contradictions et le peu de foi qu'il faudrait accorder à ces jeunes femmes " affabulatrices ". En dépit du bon sens, l'existence de réseaux et de protections et sans cesse remise en cause alors que plusieurs pays d'Europe reconnaissent officiellement leur existence en leur sein. Bref, tout est fait pour troubler l'opinion publique. Comment ne pas voir dans tout cela une (énorme) pointe de sexisme envers ces femmes " hystériques ". Comment ne pas voir, dans les affirmations sentencieuses et " à priori " sur la fausseté des témoignages, la peur que n'éclate au grand jour une vérité trop déstabilisante pour le régime en place ? Comment ne pas voir ainsi une complicité objective des médias avec la stratégie du silence qui prévaut aujourd'hui ? Le nécessaire combat pour la vérité est loin d'être achevé. Les voix isolées de quelques journalistes ne suffisent pas. Pour extirper la vérité, pour rompre avec le fatalisme et la désorientation actuelle, seule la mobilisation des masses est efficace. Dans ce sens, le mouvement blanc a encore un rôle important à jouer, à condition que, cette fois au moins, il soit rejoint par l'ensemble des mouvements progressistes et associatifs du pays, y compris les syndicats, trop souvent absent sur ce terrain jusqu'aujourd'hui. Le combat pour la vérité et la transparence doit être aussi leur combat. Car en cas d'échec, c'est le mensonge, la manipulation, l'opacité et les injustices de toutes sortes qui en sortiront renforcées, dans tous les domaines de la société.

Notes :
1) Benoît Rihoux et Stefaan Walgrave, " L'Année blanche, un million de citoyens blancs : qui sont-ils ? que veulent-ils ? ", Ed. EVO, Bruxelles 1997.
2) Alain Tondeur, " La Crise blanche ", Ed. Fondation Léon Lesoil/Luc Pire, Bruxelles 1997.
3) Il est ainsi remarquable (et symptomatique) qu'un an après, dans les commémorations médiatiques des événements, la " folle semaine " des ouvriers est passée sous silence...
4) Au mois de juin 1997, le mouvement blanc comptait près de 5 000 membres et sympathisants actifs, essentiellement en Belgique francophone. En moins d'une année, il aura organisé près de 280 actions ayant rassemblé 565 000 personnes. Depuis, le nombre de comités et de membres a fortement diminué.
5) Le Soir du 19 octobre au 15 novembre 1997.
6) " Lettre ouverte aux comités blancs ", Gino et Carine Russo, " Télémoustique " du 24 juin 1997.

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