Turquie
L'instabilité politique permanente
La chute, en juin 1997, du " Refahyol ", la coalition entre le RP (Parti de la prospérité, islamiste) d'Erbakan et le DYP (droite nationaliste) de Mme Çiller, et l'avènement d'une coalition tripartite droite/gauche, n'ont pas pour autant mis fin à l'instabilité politique en Turquie. La dissolution du RP par la Cour constitutionnelle et les procédures juridiques qui ont pour but de liquider définitivement Çiller vont créer d'importants remous politiques dans les mois à venir.
Pour comprendre ce qui se passe actuellement, il faut remonter à la création, à l'été 1996, du Refahyol : cette coalition islamo-nationaliste était en effet une coalition contre nature, qui était le fruit d'une conjoncture politique particulière, née de la division des partis de droite et de gauche traditionnels. Menacée par des procédures judiciaires en raison de plusieurs affaires de malversation, Mme Çiller s'était réfugiée dans les bras des islamistes pour échapper à un vote des commissions parlementaires, qui enquêtaient notamment sur sa fortune personnelle. Mais cette coalition s'était effondrée au bout d'un an, sous les coups de butoir d'une vaste alliance interclassiste, réunissant la grande bourgeoisie, les syndicats, les médias, les intellectuels, les partis d'opposition et l'armée.
À la mi-juin 1997, Erbakan (premier ministre à l'époque) a donc été contraint de démissionner pour éviter que l'armée ne mette à exécution ses menaces de coup d'État. Erbakan avait toutefois le but de reconduire la même coalition, cette fois-ci sous la direction de Çiller : il espérait que le retour d'une personnalité " laïque " au poste de premier ministre permettrait de calmer le jeu. Mais la man oeuvre a échoué, grâce à une contre-man oeuvre du président de la République Demirel (vieux routier de la politique), qui a nommé comme premier ministre le chef de l'opposition Mesut Yilmaz (président de l'ANAP, centre droit). Du coup, une quarantaine de députés du parti de Çiller ont démissionné. Ainsi, la majorité du parlement s'est renversée et une nouvelle coalition a pu être constituée, entre l'ANAP, le DSP (gauche populiste et nationaliste) et le DTP (parti constitué par des dissidents du DYP de Çiller), soutenue de l'extérieur par le CHP (social-démocratie). Ainsi, les apparences étaient sauvées, puisque c'est une man oeuvre parlementaire et non un coup d'État qui avait renversé le premier ministre islamiste.
La tutelle militaire
Mais au-delà des apparences, il est clair que la nouvelle coalition se trouve sous la tutelle des militaires, qui sont déterminés à restructurer le monde politique, pour éviter à l'avenir une nouvelle aventure comme le Refahyol. Ils veulent " briser " le RP et le mettre hors d'état de nuire (du moins pendant une certaine période) et infliger une " punition " exemplaire à Çiller, pour décourager d'autres leaders de droite de se lancer dans de pareilles aventures avec les islamistes.
Le scénario prévu par l'armée est simple : dissolution du RP pour " atteinte à la laïcité ", au terme d'une procédure judiciaire " tout à fait légale " à la Cour constitutionnelle et réunification de la droite, après élimination de Mme Çiller (perçue comme le principal obstacle à une fusion de l'ANAP et du DYP), qui sera expédiée en Haute cour pour répondre de ses actes (réels) de malversation. Modification des lois électorales (pour éviter d'éventuelles " mauvaises surprises " ultérieures comme lors de la victoire des islamistes dans des mairies importantes comme Istanbul ou Ankara) ; accomplissement des restructurations économiques exigées par la bourgeoisie (privatisations, réforme fiscale, réforme de la sécurité sociale, programme d'austérité pour réduire l'inflation qui atteint presque les 100 %, etc.) ; en parallèle, des mesures doivent être prises contre les " entreprises et les médias islamistes ", pour saper le pouvoir de la bourgeoisie islamique montante ; et enfin, une " réforme de l'État " (système présidentiel ?) doit être introduite pour assurer une meilleure efficacité de l'appareil d'État. Ensuite, des élections anticipées doivent être organisées pour permettre l'émergence d'un pôle de stabilité politique, avec une droite réunifiée au pouvoir, une gauche réunifiée dans l'opposition (ou vice-versa), en autorisant peut-être la constitution d'un nouveau parti islamiste affaibli et plus " modéré ", pour jouer un rôle de figurant sur la scène politique. Le tout doit bien entendu (!) être fait en respectant un cadre parlementaire bourgeois et en maintenant la forme légale de l'État de droit que la Turquie se targue d'être.
Mais cette logique militaire simpliste s'est vite heurtée aux réalités du monde politique. En effet, il est évident qu'un programme de restructuration économique, politique et social si ambitieux, peut difficilement être mis en application par une fragile coalition minoritaire, dont le soutien populaire n'est motivé que par la " peur de l'intégrisme ". Surtout en année préélectorale (des élections municipales doivent avoir lieu en mars 1999, à moins qu'elles ne soient avancées pour se dérouler en même temps que d'éventuelles élections anticipées). Quant au " soutien de l'extérieur " du CHP, il ressemble fort à celui de la corde qui soutien le pendu : Baykal, le leader social-démocrate qui rêve de devenir le " Tonny Blair turc ", a refusé d'entrer comme 4e partenaire de la coalition, pour pouvoir se profiler comme un parti d'opposition " responsable ", prêt à exploiter toutes les faiblesses du gouvernement afin de s'ériger en alternative aux prochaines élections. Par conséquent, mise à part une réforme de l'enseignement (scolarité obligatoire à 8 ans, pour éliminer en partie les écoles islamiques du secondaire), le bilan des 7 premiers mois du gouvernement de Mesut Yilmaz n'a été qu'un énorme fiasco, puisque celui-ci n'a pu réaliser aucun des objectifs fixés.
L'impasse économique
Le plan de " lutte contre l'inflation " étalé sur trois ans, préparé par la nouvelle coalition, n'a pas obtenu le feu vert du FMI, qui n'a pas confiance (à juste titre !) dans la longévité de ce gouvernement. Le FMI veut imposer un plan plus radical en un an, dont la facture sociale (et politique) sera bien sûr lourde. Yilmaz refuse d'appliquer ce plan, qui serait un suicide politique, sauf si le FMI consent à lui donner 15 milliards de dollars pour alléger la pression sociale. Les négociations sont en cours, mais après la facture coréenne, il n'est pas du tout certain que le FMI accepte la revendication turque. Pourtant, la question de l'inflation est un sujet de la plus haute importance pour l'économie turque, qui vit depuis de 10 ans avec une inflation chronique structurelle qui oscille entre 70 et 100 %.
À la différence de la crise de l'Asie du Sud-Est, où c'est le secteur privé qui a fait faillite, en Turquie, c'est le déficit budgétaire de l'État qui est source de problème. L'État doit en effet s'endetter en permanence (avec des taux d'intérêts usuriers) pour couvrir ce déficit, causé en partie par les travaux d'infrastructure et les coûts énergétiques, surtout par le financement de la " sale guerre " dans la région kurde et le coût de la modernisation de l'armée, sans oublier le poids que fait passer la dilapidation des fonds publics par la corruption.
Le secteur privé maintient en revanche un certain dynamisme, qui est à la base du taux de croissance annuel régulier de 6 à 7 %. Ce dynamisme se base sur plusieurs facteurs : faible coût de la main-d'oeuvre, nouveaux marchés en Russie (où les entreprises turques sont très actives, surtout dans le secteur de la construction) et en Asie centrale, un marché intérieur assoiffé de nouvelles marchandises et un important essor du secteur du tourisme (notamment avec l'arrivée des Russes et des Israéliens). Il faut aussi y ajouter l'existence d'une " économie parallèle ", avec de nombreuses PME tournées vers l'exportation (surtout dans le textile) et qui constituent le " secteur non-enregistré " de l'économie, ne payant donc ni impôt ni sécurité sociale (avec l'accord tacite de l'État), plus les gains du trafic de drogue dans le Sud-Est et du blanchissement de l'argent sale (qui permettent une nouvelle " accumulation du capital "). Tout cela a permis à l'économie turque de surmonter le choc de l'union douanière avec l'Union européenne (près de 60 % du volume du commerce extérieur turc se réalise avec l'UE), malgré le fait que l'UE n'ait pas tenu ses engagements de compensations financières : 3 milliards de dollars sont toujours bloqués sous prétexte du veto grec (toutefois, le déficit commercial avec l'UE commence à se creuser dangereusement).
Mais ce système commence à atteindre ses limites. La grande bourgeoisie rouspète contre la " concurrence déloyale " du secteur " non-enregistré " et exige des réformes structurelles et fiscales. Les velléités de réforme fiscale (pour essayer de taxer un minimum le secteur " non-enregistré ", les rentiers et les spéculateurs en bourse) se sont heurtées à une mini-grève des capitaux, ce qui a été un signal suffisant pour faire reculer le gouvernement. Dans ces circonstances, sans l'obtention de sérieux crédits extérieurs qui lui permettraient d'alléger le poids de la dette interne, le gouvernement n'a pas d'autre solution que de puiser une fois de plus dans la poche des travailleurs : grâce à l'inflation, avec des hausses permanentes des prix du secteur public et une plus faible hausse des salaires, L'État prélève ainsi un second impôt sur le dos des travailleurs (qui payent déjà le gros de l'addition fiscale). Si cela ne suffit pas, on peut toujours brader les entreprises publiques par les privatisations, quitte à mettre 600 000 personnes de plus au chômage (dans un pays où il n'y a pas d'allocation de chômage !), et si cela ne suffit toujours pas, on peut liquider la sécurité sociale en arguant de son énorme déficit (puisque les entreprises privées, mais surtout publiques, ne payent pas leurs parts).
Le pourrissement
Mais cette politique risque d'engendrer à terme une exploitation sociale : les divisions et l'érosion des partis du centre et les 20 % de votes islamistes (sans oublier les 10 % qui se sont portés sur l'extrême droite nationaliste et les 4 % du vote nationaliste kurde) montrent l'ampleur du prix politique déjà payé puisque plus du tiers de l'électorat s'est déjà porté sur des partis " radicaux " et s'éloigne des " partis du système ". Autre problème, la prolifération des " maffias ", puisque le secteur " non-enregistré " créé bien évidemment sa propre " police " et sa propre " justice " (ne pouvant pas " profiter " comme la bourgeoisie légale de celles de l'État) et infiltre les partis politiques classiques.
Du coup, le système juridique commence à s'effondrer ; la police qui a tendance à s'autonomiser, est de plus en plus corrompue et empêtrée dans de sales affaires ; la vie politique est périodiquement secouée par des " scandales " et affaires de corruption, qui minent la crédibilité des partis traditionnels et déstabilise l'État. Tout cela commence d'ailleurs à échapper au contrôle de l'État central, qui avait initialement fermé les yeux sur ce processus, ayant lui-même eu recours aux services des " barbouzes " issus du mouvement fasciste (les loups-gris), pour organiser la dimension " illégale " de la lutte contre l'extrême gauche dans les années 70 et de la lutte contre le nationalisme kurde dans les années 80 et 90.
C'est " l'Affaire de Susurluk " qui avait révélé au grand public l'ampleur de ce phénomène de maffia et de gangs : en novembre 1996, un accident de la circulation à Susurluk (petite ville d'Anatolie occidentale) avait en effet dévoilé la complicité entre un mafioso fasciste, un député du parti Çiller (chef d'un clan kurde) et un chef de police. Cette affaire avait déclenché un très vaste mouvement social de protestation (la campagne " une minute d'obscurité pour la clarté totale "), initié à l'origine par l'ÖDP, récupérée par les puissants médias bourgeois et encouragée discrètement par l'armée (qui voulait mettre au pas la police et en découdre avec la coalition Refahyol au pouvoir à l'époque).
L'ensemble de ces facteurs expliquent la mise en avant par l'establishment de la nécessité de " réformes structurelles ", aussi bien dans le domaine de l'économie que dans l'organisation de l'Etat et de la vie politique. Ces réformes sont réclamées à cor et à cris par le secteur le plus conscient de la grande bourgeoisie, qui perçoit parfaitement les menaces que cette situation fait peser à terme sur sa domination et sur la stabilité du pays. Mais l'affaiblissement des partis politiques traditionnels, qui commencent aussi à échapper au contrôle de la grande bourgeoisie, les a rendus inaptes à répondre à ces appels. L'armée, agissant comme le garant des institutions et de l'État bourgeois, s'est substituée aux partis politiques, pour tenter d'impulser ces réformes, avec le soutien de secteurs importants de la population, qui considèrent l'armée comme le seul rempart contre la " menace intégriste ".
L'impasse politique
Mais c'est là que le bât blesse, car l'armée ne peut aller au-delà d'une intervention directe : un coup d'État classique nuirait aux projets internationaux de la bourgeoisie turque (intégration à l'UE et rôle de " puissance régionale respectable " et reconnue par l'impérialisme). Cela pourrait aussi froisser la " susceptibilité démocratique " des couches urbaines laïques, les poussant à retirer leur soutien. L'armée doit donc agir par civils interposés, c'est-à-dire les partis de la coalition actuelle, quitte à les orienter en coulisse ou par le biais de déclarations codées dans la presse. Mais de toute façon, le système institutionnel actuel leur offre un excellent instrument pour peser politiquement : le conseil de sécurité nationale (organisme paritaire réunissant le président de la République, les principaux ministres et les principaux dirigeants de l'état-major), puisque la Constitution (rédigée lors du coup d'État militaire de 1980) donne à ce conseil le droit de faire des " recommandations " au gouvernement.
Par ce biais et par des initiatives directes (au nom de la politique de défense), l'armée a pu peser de tout son poids sur la politique étrangère, imposant notamment sa ligne d'alliance stratégique et militaire avec Israël, contre l'Iran (à cause de son soutien aux intégristes) et contre la Syrie (à cause de son soutien au PKK). Mais les choses restent plus compliquées en politique intérieure.
Hésitant à se lancer dans des réformes radicales impopulaires, le gouvernement de Yilmaz a tenté de gagner du temps par de simples effets d'annonce. Yilmaz avait le projet de provoquer des élections anticipées au printemps, une fois ses principaux rivaux (le RP et Çiller) éliminées par des procédures juridiques, espérant ainsi gagner ces élections par " forfait ". Mais ces tergiversations ont irrité à la fois la bourgeoisie, pressée d'accélérer la cadence des " réformes ", et les militaires, qui craignent de perdre le contrôle des événements et qui n'ont aucune confiance dans la capacité des civils de " régler son compte " à l'intégrisme, surtout en période électorale (propice aux compromis). Des mises en garde ont donc été adressées au gouvernement et l'ont forcé à revoir sa stratégie.
Du coup, les trois leaders de la coalition ont dû organiser une " réunion au sommet " début janvier, au terme de laquelle ils se sont engagés à réaliser une série de réforme et ont démenti toutes les rumeurs concernant la tenue d'élections anticipées au printemps (mais il n'est pas exclu que les retombées de la dissolution du RP et de l'élimination de Çiller ne rendent inévitables des élections anticipées avant la fin de l'année). Ces " 10 décisions radicales " du gouvernement peuvent être regroupées en deux chapitres : démocratisation (suppression de la peine de mort, réforme de l'article 8 de la loi contre le terrorisme, élargissement du champ de la liberté d'expression, syndicats pour les fonctionnaires, amélioration des droits de l'homme) et restructuration économique (réforme fiscale, réforme de la sécurité sociale, réforme administrative, privatisations et approfondissement de la réforme de l'enseignement).
La " démocratie " autoritaire
Mais il est clair que ces deux volets sont contradictoires. Outre le fait que la démocratisation en Turquie ressemble au monstre de Loch Ness (tout le monde en parle mais personne ne l'a vu), il est impossible de réaliser un programme d'austérité dans un pays comme la Turquie (qui a peu de marges de manoeuvre en politique sociale), tout en approfondissant la démocratisation, surtout dans un contexte d'instabilité politique. Bien au contraire, seule une structure autoritaire, qui puisse permettre de museler les éventuelles réactions sociales, peut créer les conditions politiques nécessaires à la mise en oeuvre d'un tel plan et c'est vers cela que l'on s'oriente.
Ceci étant, les promesses de démocratisation (et les quelques mesures plus ou moins cosmétiques qui peuvent en découler) n'ont pas été faites en vain. Car s'il est clair que le second volet du programme gouvernemental a pour but de regagner la confiance de la bourgeoisie, le premier volet est un clin d'oeil adressé à la fois aux occidentaux et à l'intelligentsia laïque et sociale démocrate, dans le but de gagner leur soutien à un moment où les relations risquent d'être tendues avec les islamistes et le clan Çiller.
En effet, dans les années 60 et 70, c'est surtout la gauche qui avait capté l'opposition sociale au régime, et l'État s'était appuyé sur les islamistes et les fascistes pour contrer l'extrême gauche, perçue comme " menace principale " (surtout en période de guerre froide avec l'URSS voisine). Le coup d'État de 1980 ayant laminé la gauche, c'est vers les islamistes (et le PKK dans la région kurde) que s'est portée l'opposition sociale. Aujourd'hui, les militaires estiment donc que ce sont les islamistes et le PKK qui sont la " menace principale " (avec le soutien de " voisins hostiles " comme l'Iran, la Syrie et la Grèce sans oublier le chaos en Irak du nord).
L'extrême droite maffieuse est également classée pour la première fois sous la chapitre de " menace ". En revanche, la social-démocratie (accusée hier de " faire le lit du communisme ") est devenue aujourd'hui un précieux allié (utile de surcroît dans les relations avec l'Europe) et même une partie de la grande bourgeoisie est prête à la soutenir (la social-démocratie occidentale n'a-t-elle pas prouvée qu'elle était parfaitement capable de gérer un plan d'austérité en anesthésiant les travailleurs ?). Quant à l'extrême gauche (ÖDP), elle est encore trop faible pour être perçue comme une " menace ", et elle est donc plus ou moins " tolérée " pour le moment.
La dissolution du RP par la Cour constitutionnelle au terme d'un procès qui a duré 8 mois (" respecter les formes ") a pour objectif de " briser " l'une de ces deux " menaces " établies par les militaires. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'un parti est dissout en Turquie : au-delà du " grand nettoyage radical " de la dictature militaire, plusieurs partis marxistes ou nationalistes kurdes avaient été interdits durant les trois dernières décennies, sans que les islamistes (ni Çiller) ne réagissent, alors qu'ils poussent aujourd'hui des cris d'orfraie " au nom de la démocratie ". Çiller et Erbakan veulent en effet aujourd'hui se présenter comme des " victimes démocrates " du militarisme. Pourtant, c'est avec la complicité de Çiller que le parti nationaliste kurde HEP avait été dissout il y a quatre ans et les députés kurdes avaient été emprisonnés grâce au soutien du RP lors du vote au Parlement sur la levée de leur immunité parlementaire. Leur ralliement tardif et factice à la démocratie n'est donc pas crédible du tout.
Le RP n'existe donc plus officiellement, mais son appareil reste le plus puissant appareil politique du pays (200 000 cadres, 4 millions d'" adhérants " et 6 millions d'électeurs). Erbakan et 6 de ses amis perdent leur mandat, mais il reste encore 144 députés islamistes au Parlement (sans oublier les nombreuses mairies, dont celles d'Istanbul et d'Ankara, détenues par des mairies RP devenus aujourd'hui " indépendants "). Dans la mesure où on ne peut pas faire disparaître un mouvement social et politique si important par une simple décision juridique, il est clair que le facteur islamiste va encore peser de tout son poids sur la scène politique turque. Mais il ne faut pas s'attendre à un " scénario à l'algérienne " (mis à part peut-être des actions isolées et minoritaires de la frange la plus radicale du RP, qui sera alors impitoyablement réprimée).
D'ailleurs, Erbakan a accueilli très dignement le verdict, en lançant un appel au calme à ses troupes et en annonçant qu'il allait déposer un recours devant la cour européenne des droits de l'homme (!). Les islamistes vont maintenant essayer de trouver un stratagème juridico-politique, pour constituer un nouveau parti comme ils l'avaient fait après la dissolution des deux prédécesseurs du RP, en 1971 et en 1981. Mais la tâche ne sera pas facile : la Constitution prévoit la dissolution de " tout parti qui s'avérait être le successeur d'un parti interdit ". Il leur faudra donc être prudents et montrer patte blanche. D'ailleurs, des dissensions internes tiraillent le parti, entre les jeunes cadres (comme Tayyip Erdoggan, le maire d'Istanbul, candidat à la succession d'Erbakan) et la vieille garde septuagénaire, qui accompagne Erbakan en politique depuis 30 ans.
Les semaines et mois à venir vont donc engendrer une série de " remous " et de tensions politiques, avec une polarisation entre d'une part, les islamistes et le clan " maffieux-nationaliste " de Çiller (les menaces de poursuites judiciaires se précisent également contre elle) et d'autre part, le " bloc laïc " autour du gouvernement, des médias et de l'Armée. Dans la mesure où les premiers veulent se draper du rôle de " victimes démocrates ", les militaires auront intérêt à ressouder la clan laïc en donnant des gages de " bonne volonté démocratique ".
Le rapport sur Susurluk
C'est dans le cadre de ce contexte qu'il faut situer les derniers rebondissements de " l'Affaire de Susurluk ". En effet, l'inspecteur nommé par Yilmaz pour " tirer l'affaire de Susurluk au clair " vient de remettre son rapport au premier ministre. Même si ce rapport (d'après des extraits publiés officieusement dans la presse) ne contient rien de nouveau qui ne soit déjà connu de l'opinion publique, l'État reconnaîtrait officiellement et pour la première fois avoir eu recours aux services de " barbouzes " d'extrême droite dans des " missions extérieures " (notamment contre les nationalistes arméniens de l'ASALA) et pour liquider des opposants, notamment des parrains kurdes qui finançaient le PKK. Certains de ces barbouzes se seraient ensuite " autonomisées " pour construire un " gang " avec la complicité de hauts responsables de la police et des services de renseignements, en liaison avec certains politiciens (Çiller et consorts), pour agir pour leur propre compte, en particulier pour organiser le trafic de drogue et pour organiser une tentative de coup d'État en Azerbaïdjan contre Aliev.
Il est clair que ce rapport ne dit pas tout, en particulier dans le domaine des responsabilités politiques : est-il crédible de prétendre que Çiller est le seul responsable politique qui ait trempé dans cette affaire ? Et quid du rôle des militaires, en particulier des services de renseignements de la gendarmerie (Jitem), notoirement impliqués dans toutes ces affaires ? L'un des objectifs du rapport est évidemment " d'avouer " certains crimes pour en escamoter d'autres, en sacrifiant quelques têtes de turcs (c'est le cas de le dire), comme l'ancien ministre de l'intérieur (dont l'immunité parlementaire a été levée afin qu'il puisse être jugée), pour en protéger d'autres. Il faut d'ailleurs attendre encore pour voir jusqu'où iront réellement les révélations officielles et quelles seront leurs suites effectives.
Toutefois, si édulcoré qu'il soit, un tel aveu n'est tout de même pas une mince affaire ! Aucun État ne se déculotterait ainsi, sans avoir un objectif politique précis. Dans ce cas, il n'est pas exclu que l'objectif soit de faire " table rase du passé " pour tenter de redonner une " légitimité démocratique " au régime, afin de ressouder l'" alliance laïque " du printemps dernier, à la veille d'une nouvelle offensive politique sérieuse contre les islamistes. Une telle opération de charme pourrait aussi servir à redorer le blason du régime, afin de surmonter la crise des relations avec l'Europe et pour éviter que la dissolution du RP n'occasionne une nouvelle série de critiques sur l'état de la démocratie en Turquie.
Mais encore une fois, il s'agit de " plans " et de " scénarios ", motivés par des règlements de comptes au sein de l'appareil d'État et par des rivalités entre différents secteurs de la bourgeoisie. Autrement dit, il s'agit d'un jeu complexe d'équilibres et de rapports de forces subtils, pouvant aboutir à chaque moment à différents types de compromis sur le dos des travailleurs. Après tout, la maffia est un phénomène social (de même que les islamistes) et ce ne sont pas des luttes de clans ou des rivalités politiques au sein du système qui pourra la supprimer. Du point de vue des travailleurs, la pire des choses serait donc de rester en observateur passif des événements ou de s'engager dans des alliances qui feraient perdre son indépendance et son autonomie d'action. Bien au contraire, tenant compte du fait que ces luttes internes vont ouvrir des brèches importantes dans le système, il s'agit de s'y engouffrer pour tenir des positions solides, afin d'être en mesure de pouvoir riposter de façon efficace lorsque la bourgeoisie va présenter sa facture économique.
Inprecor, février 1998
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