Consensus de Buenos Aires
Alternatives au néolibéralisme ou simple toilettage ?

La gauche latino-américaine se met au parfum du néollibéralisme. Les mises au point de Cardenas au moment des élections mexicaines de juillet dernier l'avaient clairement souligné. On assiste à des recentrages similaires au Chili, en Argentine, en Uruguay et de la part du courant majoritaire du PT brésilien. Sous la houlette du Mexicain Jorge Castañeda et du Brésilien Roberto Mangabeira Unger, professeur à Harvard, cette gauche convertie a cru le moment propice pour rendre public son manifeste : " Alternative pour l'Amérique latine ". On y clame que la gauche doit ravir le centre à la droite. Donc, elle doit se remettre en question, accepter l'allocation des ressources par le marché et, dans un esprit pragmatique, accepter les privatisations et le libre-échange.

Bien sûr, la gauche reste la gauche. Elle doit démocratiser le marché en encourageant des institutions de crédit décentralisées contre les grandes banques ; en haussant l'épargne nationale à 30% du PIB, pour moins dépendre des flux à court terme de l'étranger, grâce aux fonds privés de pension ; et en finançant les dépenses sociales par la taxation de la consommation et non des revenus pour ne pas décourager l'épargne. Étaient présents lors des discussions pour élaborer ce manifeste du néolibéralisme à visage humain, Cardenas du PRD mexicain, désormais maire de Mexico, et Lula du PT brésilien, ex-candidat de ce parti à la présidence. The Economist, de qui parvient ces informations, se réjouit de ce recentrage qui annonce la constitution d'une loyale opposition, garant d'une stabilisation de la fragile démocratie latino-américaine.

Marc Bonhomme

 

Pour le politologue et journaliste mexicain Jorge Castañeda, " il s'agit de la fin du néolibéralisme, du consensus de Washington ". Cette affirmation des plus prétentieuse a ses raisons : il faisait partie des rédacteurs du document qui, sous le nom de " consensus de Buenos Aires " , a été rendu public dans les premiers jours de décembre par un groupe de dirigeants et d'intellectuels de gauche et du centre gauche d'Amérique latine. C'est un texte remarquable par quelques oublis monumentaux : par exemple, comment faire face au chômage, le caractère fondamental de la question indigène, comment riposter à la dépendance vis-à-vis des organismes financiers internationaux et des États-Unis dans le cadre de la mondialisation, que faire de la dette externe, et pas un mot sur le blocus infâme qui frappe Cuba. Mais son objet est limpide : mettre à jour la vision programmatique de ceux qui se targuent d'une " vocation à gouverner " dès après la sortie de la tourmente néolibérale.

par Ernesto Herrera

Amender, améliorer, réformer, changer ?

" La seule chose bien partagée, c'est l'angoisse ". C'est une phrase de l'écrivain Juan Villoro, à propos de la ville de Mexico. Mais elle pourrait tout aussi bien s'appliquer à la dramatique situation économique et sociale de l'Amérique latine.

Pour les acteurs du " consensus de Buenos Aires ", " les sociétés latino-américaines, marquées depuis toujours par l'inégalité et la division en d'infinies directions, le sont plus encore aujourd'hui. Dans certains pays – un petit nombre – la pauvreté diminue sans que cesse l'injustice. Dans d'autres – la majorité – s'accroît le nombre de citoyens condamnés à une existence ingrate, inacceptable, révoltante, tandis que se creusent les fossés vertigineux qui séparent riches et pauvres, villes et campagnes, Noirs ou Indiens et Blancs ou Métis, hommes, femmes et enfants face à la société. L'emploi stagne, les ressources s'amenuisent, et les dépenses pour l'éducation, la santé, le logement, l'enfance et l'avenir, ne compensent pas les interminables décennies perdues. Nos démocraties débutantes sont constamment menacées par des menées putschistes, de maigres résultats économiques, l'apathie compréhensible d'une population acharnée à survivre jour après jour, et meurtrie par un déracinement persistant. Et la nature inachevée de nos nationalités se voit actuellement aggravée par une globalisation inclémente, parfois factice et accentuée par les médias, et toujours attachée à amputer les fragiles souverainetés construites en à peine un siècle et demi. C'est tout cela que nous devons amender, améliorer, réformer, en un mot changer. "

Discours prolixes et bonnes intentions volontiers partagées. Mais le diagnostic est trop tiède. La misère sous nos latitudes est inédite : elle touche presque 200 millions de Latino-Américains (46 % de la population) ; 80 millions de personnes vivent (c'est à l'évidence un euphémisme) avec moins de deux dollars par jour (n'en déplaise à la Banque mondiale, ce sont des indigents). Le chômage touche 20 % de la population économiquement active dans certains pays, et le sous-emploi atteint 50 % dans d'autres. Les " dépenses " pour le logement, la santé et l'éducation ont été réduites partout par la grâce de ces organismes financiers internationaux que le document ne mentionne même pas.

La mortalité infantile, la marginalisation de millions de jeunes, l'exploitation du travail des enfants, la prostitution comme stratégie de survie, les maladies de la pauvreté (telles que le choléra) se reproduisent sans solution visible dans le cadre d'un capitalisme sauvagement dérégulé.

Le panorama est beaucoup plus terrifiant que celui que décrit la gauche ou le centre gauche par la voix de ses candidats – sérieux – à l'exercice du pouvoir. Ne prenons que deux exemples pour ne pas nous étendre démesurément sur des misères connues et vécues.

Au Brésil, il y a 15,8 millions d'adolescents (entre 15 et 19 ans) dont plus d'un million sont analphabètes (Folha de Sao Paulo, 6-10-1997). Mais il y a pire encore : 0,83 % des propriétaires possèdent 43 % des terres cultivables, alors que 23 millions d'ouvriers agricoles et de petits paysans vivent en dessous du seuil de pauvreté. Scandaleux : le Brésil est l'un des principaux pays exportateurs d'aliments. En 1996, sa production a permis de nourrir 300 millions de personnes dans le monde, mais 32 millions de Brésiliens souffrent de la faim quotidiennement. Pourra-t-on amender, améliorer, réformer ou changer quelque chose dans ce pays sans une réforme agraire radicale, anticapitaliste, comme l'exige le Mouvement des sans-terres ? N'est-ce pas un droit " citoyen " de tout premier ordre que le droit du paysan à posséder la terre qu'il travaille ? Et n'est-il donc pas légitime qu'il occupe des exploitations et en expulse les propriétaires ?

Autre exemple : cette immorale dette extérieure. Entre 1983 et 1991 (selon une source aussi peu suspecte que la CEPAL) l'Amérique latine a transféré un montant net de capitaux de 200 milliards de dollars vers les pays du Nord et leurs banques, autrement dit un transfert de richesses des pays pauvres vers les pays riches. Pis encore : entre 1982 et 1996, l'Amérique latine a payé au titre du service de la dette 739,9 milliards de dollars, et la dette continue de s'accroître. Le " consensus de Buenos Aires " propose un investissement public à hauteur de 30 % du PIB pour " engendrer des équilibres sociaux solides ". Peut-on le faire tout en continuant à payer le service de la dette extérieure, qui équivaut parfois à plus de 30 % des exportations ? Faudra-t-il s'endetter davantage encore pour rembourser la dette et pérenniser ainsi la dépendance dans le sous-développement ?

Il faut se rendre à l'évidence : comparée au document du " consensus de Buenos Aires ", la déclaration du Synode des évêques catholiques réunis au Vatican sous la houlette de Jean Paul II paraît un brûlot ultragauche : " réduction ou remise de la dette " pour diminuer " la charge qui pèse sur les pauvres " et " prévenir la marginalisation de régions et de pays entiers dans l'économie globale " (Página/12, Buenos Aires, 12-12-97).

Le " consensus de Buenos Aires " parle d'un " échafaudage efficient " pour " construire des pays plus justes et solidaires, plus libres et conscients, en paix avec eux-mêmes et insérés dans un paysage financier, écologique, commercial et juridique moins agressif et polarisant ". En un mot, il propose une voie intermédiaire. Qui esquive le dilemme suivant : " Quand on préconise des réformes trop éloignées du statu quo, on objecte qu'elles sont tentantes mais utopiques. Quand on propose des transformations en prise sur la situation actuelle, on proteste qu'elles sont réalisables mais insignifiantes. Alors, ce qui compte, c'est la direction, et ses effets sur la compréhension par les gens de leurs intérêts, de leur identité et de leurs problèmes. "

On ne verse pas seulement ici dans un éclectisme rituel, mais bien dans une sous-estimation absolue de la réalité sociale. Les gens comprennent bien quels sont leurs problèmes. Du Chiapas à l'Argentine, on voit proliférer les luttes sociales en Amérique latine, où fusionnent en un tapis multicolore des cultures différentes et où se combinent des formes organisationnelles, des tactiques et des stratégies d'affrontement de secteurs de la classe ouvrière, des revendications pour la terre, pour l'autonomie culturelle, les droits des indigènes, des femmes, des jeunes, des étudiants, des chômeurs, des retraités, des travailleurs du secteur informel. Ce sont des mouvements pluriels et radicaux, qui alimentent la résistance populaire, qui forment une opposition intransigeante au néolibéralisme régnant, et constituent le facteur décisif pour l'accumulation des forces populaires, même s'ils ne s'inscrivent pas dans des projets politiques articulés dans une perspective de lutte pour le pouvoir. Des mouvements sociaux qui développent d'en bas des " contre-pouvoirs " potentiels et où, comme le relève James Petras, " chaque membre est un organisateur " (Amérique latine : le retour de la gauche. Cuadernos del Sur, n°25, Argentine, octobre 1997). C'est bien pourquoi il est faux de parler d'" apathie " de la population.

Les conséquences de la crise financière

En accord avec le FMI, les pays d'Amérique latine ont reçu en 1996 des investissements étrangers pour un montant de 77,7 milliards de dollars, et l'inflation s'est située en moyenne autour d'un modeste 12,9 %. Un plein succès, pour les détenteurs de capitaux, évidemment. Et pour les fanatiques des équilibres macro-économiques.

Peu après, lors de la réunion annuelle de ce même FMI (Hong Kong, 1997), on proclamait : " En facilitant la canalisation de flux d'épargne vers des emplois plus productifs, les mouvements de capitaux développent l'investissement, la croissance et la prospérité. " Brillante prophétie.

Quelques mois plus tard, c'était l'effondrement des bourses des " dragons asiatiques ", et les spécialistes ont commencé à parler d'une " dépression mondiale ", une " menace mondiale ". Pendant plus de cinq mois, des milliards de dollars des réserves de devises des banques centrales des pays du Sud-Est asiatique ont été confisqués par des spéculateurs privés. Les effets de la gabegie ont bientôt touché, comme il se devait, les marchés de nos contrées.

Ce tremblement de terre a coûté à l'Amérique latine, pour le moment, un total de quelque 13 ou 14 milliards de dollars, selon des experts financiers de Boston, États-Unis. Au Chili, en Colombie, au Mexique et au Costa Rica, des économistes estiment que les taux d'intérêt croîtront de 14 % au-dessus du plafond déjà atteint. En Argentine, les pertes se montent à quelque 3 milliards de dollars.

Mais le plus touché est le Brésil avec près de 8,3 milliards de dollars. Dès le déclenchement de la crise, le gouvernement social-démocrate de Fernando Henrique Cardoso s'est aligné sur les informations boursières aussi bien nationales qu'étrangères. " Les oscillations des flux internationaux de capitaux "migrateurs" ont déclenché des mesures macro-économiques pour éviter la dévaluation du real. Cela a provoqué le doublement des intérêts internes, mesure qui affecte à deux titres les consommateurs. Le coût du crédit populaire a atteint plus de 100 % l'an, un niveau absurde si on considère que l'inflation n'atteint pas 7 % sur une année (Carlos Castilho. Les bourses comme thermomètre politique. Tercer Mundo Económico, n°103, Montevideo, novembre 1997). " Premiers effets, pervers : tendance récessive de l'économie, augmentation du prix des carburants et des tarifs, et des milliers de licenciements dans l'industrie, le commerce et les entreprises publiques.

L'argument est toujours le même : un nouveau sacrifice pour réduire le déficit fiscal, et maintenir la stabilité économique. Un sacrifice renouvelé qui s'impose " au nom de quelque chose sans visage, ni nom ni patrie, et dont personne ne sait d'où il vient ni où il va (C. Castilho) ".

Il y a 60 ans, John Maynard Keynes – qui outre sa qualité de théoricien en économie a inspiré la création de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international au sortir de la Deuxième Guerre mondiale – dans sa Théorie générale de l'emploi, l'intérêt et l'argent, disait que " les spéculateurs ne peuvent pas faire de mal, simples bulles dans le flux constant du temps ". Aujourd'hui la bulle est devenue un ouragan spéculatif sans le moindre frein : " L'achat et la vente de devises représentent à l'échelle mondiale plus d'un milliard de dollars par jour, dont seulement 15 % correspondent au commerce de biens réels et de flux de capitaux réels (Michel Chossudovsky. Le coût de la spéculation. Revista del Sur, n°73, Montevideo, novembre 1997). "

Dans le même temps, le " consensus de Buenos Aires " propose comme exemple de contrôle sur le capital financier spéculatif, de suivre la voie du Chili, du Brésil et de la Malaisie, qui auraient appliqué " différents impôts d'entrée et sortie " et des " stimulants aux investissements directs de l'étranger, autres que ceux de portefeuilles ", méthode jugée efficace pour " augmenter la marge d'autonomie (relative) des États nationaux ". On croirait à une plaisanterie. Même si pour lui donner une apparence de sérieux, les auteurs du document, sans grande conviction, ébauchent l'idée suivante : " impulser à l'échelle internationale, dans les organismes financiers multilatéraux et dans d'autres instances, des propositions de régulation ou de taxation des mouvements de capitaux spéculatifs (la taxe Tobin proposée par le défunt François Mitterrand, par exemple). " (Il s'agit de James Tobin, ex-fonctionnaire du FMI, qui avait proposé un impôt de l'ordre de 2 à 5 % sur le capital financier.)

Les contre-réformes, prévues pour durer ?

Dans de larges secteurs de la gauche et du centre gauche en Amérique latine, commence à s'imposer le concept de " transition ", du vieux modèle de développement national, ou du modèle militaire autoritaire, vers une " nouvelle démocratie de marché ". Certains théoriciens de la gauche " rénovatrice " vont un peu plus loin, et avancent l'idée de " transformisme " (attribuée par certains à Gramsci) entrelacée en une sorte de rupture de continuité.

Le cas du Chili est le plus emblématique. Pour justifier la continuité par d'autres moyens (vu que la rupture n'existe pas), ils assignent un caractère " fondateur " à la réorganisation capitaliste néolibérale introduite par le régime de Pinochet, dans le cadre d'un système répressif. Avec le retour de gouvernements civils, les mécanismes de consensus politique et social ont été modifiés (même si la mainmise militaire perdure), la " société civile " peut s'exprimer de façon plurielle et donner une substance démocratique au nouveau contrat entre l'État et la société. Toutefois, dans le cadre de la globalisation " irréversible ", la logique néolibérale sévit telle quelle. On ne touche pas au principe macro-économique.

Dans ce contexte, les politiques d'ajustement structurel et l'ouverture commerciale pour garantir la " compétitivité " ne sont pas négociables, quelle que soit la couleur du gouvernement. Le président de la Banque interaméricaine de développement (BID), Enrique Iglesias, a été des plus explicite à ce sujet : " Je crois que les réformes entreprises vont durer et qu'elles font partie d'un processus similaire, mais pas uniforme. Les pays pourront mettre l'accent sur l'un ou l'autre front, adapter les réformes à leurs propres réalités – qu'on songe à la réforme du système des retraites en Uruguay ou au Chili, par exemple – mais la direction est la même. Il n'est pas facile de décréter un jour qu'on n'est pas prêt à suivre les règles du jeu et abandonner la partie ou décider de faire marche arrière (Busqueda, Montevideo, 2-10-1997). "

Le message est limpide : la privatisation de l'État, les contre-réformes dans l'éducation et la sécurité sociale, pour ne citer que quelques sujets, sont irréversibles, et les futurs gouvernements – qu'ils soient de gauche ou de centre gauche – ne pourraient pas avoir la mauvaise idée de rompre les " règles du jeu ".

En cas de doute le " consensus de Buenos Aires " prend les devants pour faire face à toute suspicion : " La privatisation est un recours de nature circonstancielle en politique économique, ni un a priori, ni un dogme idéologique (...) Nous devons donc utiliser les privatisations pour fragmenter la propriété et accentuer la concurrence en évitant de substituer aux monopoles publics des monopoles ou des oligopoles privés. " Tout est clair sur la scène d'une " stratégie nationale de développement ".

Sur le terrain de la sécurité sociale, le document précise que " la réforme du système de prévention sociale offre une opportunité privilégiée pour organiser et augmenter l'épargne privée ". En proposant (comme si les entreprises administrées étaient des institutions philanthropiques et pas un mécanisme d'accumulation du capital) un système combiné ou mixte de redistribution d'une " partie des comptes les plus riches vers les comptes les plus pauvres ".

La Banque mondiale, principal propulseur de la privatisation du système social, ne l'entend pas ainsi : " La Banque mondiale et d'autres défenseurs de la réduction des retraites ont commencé à utiliser récemment un nouvel argument : que les personnes du troisième âge sont moins appauvries que les enfants, et méritent donc une aide moindre des fonds publics. Les retraites devraient être réduites, disent-ils, pour que les programmes d'aide à l'enfance puissent augmenter. Cet argument a commencé à trouver une certaine respectabilité et des analyses proches ont trouvé place dans des publications sérieuses et socialement responsables. Le millionnaire Peter G. Peterson, défenseur de la réduction des retraites, a placé l'aide à l'enfance et la " justice sociale générationnelle " dans son arsenal d'attaque contre les retraites et les pensions (Susanne S. Paul et James A. Paul. Attaque sur les retraites. Ni épargne, ni efficience, ni bien-être. Politique de sécurité sociale de la Banque mondiale pour les pays du Sud. Institut du Tiers Monde, Montevideo, 1995). Les vieux contre les jeunes, tel serait donc le nouveau credo.

Quant aux " réformes " de l'enseignement, nous savons bien de quoi il s'agit. Elles visent à former une main d'oeuvre polyvalente, compétitive, flexible, et surtout bon marché, " l'idée commune étant la baisse des coûts globaux de l'éducation et de la formation (Marita Silvera. La politique éducative de la Banque mondiale et ses fondements. Correspondencia n°25, publication du PST, Montevideo, août 1997). "

En résumé : pas un mot sur la véritable nature du mouvement de libéralisation/privatisation, pas la moindre mise en cause de ce processus de spoliation et de discrimination dans les besoins sociaux. Compétitivité, efficacité de l'État, productivité des entreprises, modernisation technologique, régulation du marché, et ce qu'on appelle une " démocratisation de la globalisation ". À quoi on ajoute une transparence administrative et dans la gestion publique, pour combattre la corruption galopante. Mais est-ce possible sans rompre avec la logique mercantile et individualiste du capitalisme ? Voilà à quoi se réduit sensiblement la proposition du " consensus de Buenos aires ", qui, à en croire Castañeda, " mettrait fin au néolibéralisme ".

Les puissants ne froncent même pas les sourcils. Ils ont ainsi réagi avec une prudence extrême aux victoires électorales de l'opposition en Argentine et au Mexique. Michael Shifter, membre de l'Inter American Dialogue des États-Unis, analysant la victoire de l'Alliance dans les élections provinciales et législatives en Argentine, ne s'embarrasse pas de précautions oratoires : " Il n'y a aucune raison que Washington – pas plus l'administration démocrate de Clinton que le Congrès contrôlé par les républicains – fasse autre chose que de souhaiter la bienvenue à cette nouvelle dynamique politique, surtout quand on connaît l'adhésion déclarée de l'Alliance aux fondements du modèle économique dominant (Clarín, Buenos Aires, 2-11-97). " Le " modèle économique dominant ", bien évidemment, fait référence au " plan de convertibilité " inventé par l'ex-ministre Domingo Cavallo, qui a jeté dans la misère des millions de personnes et conduit à la vente d'une grande partie du patrimoine national.

On pourrait dire la même chose de la victoire de Cárdenas au Mexique. Même si on reconnaît l'importance démocratique de l'événement dans le long processus pour en finir avec le monopole du PRI, et la dynamique sociale que cela peut engendrer (qui se heurtera inévitablement à l'appareil bureaucratisé, institutionnalisé, et souvent intégré du PRD), il est évident que le gouvernement cardéniste de la capitale n'effraie ni les investisseurs étrangers, ni le Département d'État.

Cárdenas lui-même – qui ne met déjà plus l'accent sur la dénonciation du Traité de libre commerce (TLC), ni sur la nécessité d'une rupture démocratique (dans la mesure où on serait en " transition " vers la démocratie) ­, admet que les " marges de manoeuvre sont étroites " et que l'essentiel de ce qu'on " peut faire " se situe sur le terrain de la lutte contre la délinquance, la corruption, la réforme administrative, l'assistance aux femmes et aux enfants, et la promotion de la culture (Interview de C. Cárdenas par A. Krivine. Convergencia Socialista n°2, publication du PRT, Mexico, septembre-octobre 1997). "

Avec la gauche... vers le centre

Les défaites électorales de 1994 (El Salvador, Mexique, Brésil et Uruguay) sont du passé. La gauche et le centre gauche qui gouvernent déjà des dizaines de villes et quelques capitales s'apprêtent à prendre leur revanche très bientôt. Mais les rapports de forces restent défavorables, même dans le cadre de la crise des projets néolibéraux.

Dans ce cadre, l'alternative démocratique et populaire au néolibéralisme d'exclusion, n'aurait d'autre possibilité que dans la construction d'une " alliance de centre gauche " pour chasser l'alliance entre " le centre et la droite qui, dans tant de pays, a appuyé des réformes économiques conservatrices ces dernières années (Document du "consensus de Buenos Aires"). "

La tâche du centre consisterait à " donner une expression transformatrice du ressentiment des classes moyennes ; défendre la généralisation de la méritocratie dans la vie sociale ; s'employer à montrer l'impossibilité de réaliser dans nos rangs l'élan libérateur de la vieille cause libérale par la simple imitation des instruments politiques et économiques des démocraties riches de l'Atlantique nord ". La gauche, quant à elle, aurait pour tâche de " répondre aux inégalités en combattant la société duale, en approfondissant la démocratie ; au lieu de reproduire la division entre la gauche corporative des secteurs organisés et la gauche populiste des secteurs désorganisés, cette politique vise à effacer cette coupure si néfaste pour tous ".

Et la meilleure façon de le faire, c'est de faire perdre son identité à la gauche, en l'intégrant dans un projet d'où est absolument absente la perspective de s'opposer au système, d'accumuler des forces dans la résistance intransigeante et une rupture radicale. Son rôle se réduirait à développer la critique des contradictions et des injustices ou, dans le meilleur des cas, à collaborer à la gestion sociale d'une " culture de gouvernement " qui ne met pas en cause la nature du pouvoir, ni de l'État, ni de ses multiples mécanismes de contrôle et de manipulation.

En fin de compte, toute idée de se battre (réellement) pour établir un rapport de forces favorable dans la société, pour construire un véritable projet alternatif bénéficiant d'un soutien populaire, est corseté par la voie institutionnelle et électorale. Toute initiative d'auto-organisation radicale des masses apparaît comme un obstacle à la " gouvernabilité ".

Facundo Guardado, dirigeant du FMLN et l'un des participants du " consensus de Buenos Aires " a clairement énoncé le pourquoi et le comment de l'accès au gouvernement : " En recherchant la voie de la concertation majoritaire. Pour gouverner le Salvador, aller de l'avant et le placer sur la voie du progrès il faut bénéficier de l'accord de l'ensemble des forces politiques, sociales et, également, patronales (Página/12, Buenos Aires, 7-12-97). "

Les propositions de Lula et du courant majoritaire du PT vont dans le même sens, quand ils parlent d'un " front des oppositions " où le programme serait également négocié avec le patronat. Le patronat ne serait-il pas le premier bénéficiaire de l'état de choses actuel ? Lula va plus loin, réclamant efficience, dynamisme et compétitivité dans un " monde globalisé " tout en considérant conciliables la politique néolibérale et le bien-être social.

Du côté du Frente Amplio, les choses ne sont pas très différentes. Tabaré Vázquez, principal dirigeant de la coalition, face à la perspective d'un " gouvernement progressiste " en l'an 2 000 déclare : " Il faut être clairement convaincu qu'il ne s'agit pas de limer les arêtes les plus négatives du modèle libéral et de concentration actuel, pas plus que de mettre en marche un programme de révolution sociale. Il s'agit d'avancer dans la direction d'un modèle de développement qui permette de rendre compatibles ses composantes fondamentales, la croissance, une distribution socialement équitable des richesses, la souveraineté nationale et régionale, le plein épanouissement des hommes et des femmes, la liberté et la plus large participation politique, la décentralisation de la prise de décision, le respect de l'environnement, entre autres questions centrales à promouvoir (Rencontre progressiste - Frente Amplio. Quelques idées pour sa réalisation. Montevideo, novembre 1997). " Il insiste sur la nécessité du " dialogue social " entre travailleurs et patrons, du refinancement de la dette externe et d'une alliance avec le centre politique. En définitive, concilier (ou distinguer) " le pays souhaitable et le pays possible ". Il manquerait le pays nécessaire.

Une alternative solidaire de déprivatisation

Face à la gauche et au centre gauche " réalistes ", et leur " vocation à gouverner ", il faut défendre le plus réaliste – et nécessaire – programme de réformes démocratiques, économiques et sociales. Le choix est entre " leurs réformes et les nôtres ". Ce qui implique, à l'évidence, d'être actif dans les mouvements sociaux, les luttes, promouvoir et renforcer l'unité des courants révolutionnaires, sans céder aux sirènes d'un rôle politique sur le terrain miné des institutions, et créer, en définitive, les conditions pour modifier les rapports de forces.

Cela impose avant tout d'adopter une position radicalement différente de celle qui prévaut. Refuser, d'abord, de considérer la mondialisation/globalisation de l'économie et le renforcement des mécanismes de marché comme un processus irréversible. " La mondialisation n'est pas un rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage : les forces de résistance sont bien présentes. La mondialisation n'est pas un système économique cohérent (...) ses contradictions sont multiples : entre puissances impérialistes, entre firmes, conflits sociaux, crises de légitimité des régimes, criminalisation du comportement des grands acteurs économiques (Eric Toussaint. Idéologie et politique néolibérales. Une mise en perspective. La Gauche, publication du POS, Bruxelles, 30-11-97). "

Il faut donc se réclamer de cet " intérêt national " que beaucoup tiennent pour mort. " Il faut insister davantage encore sur le thème de l'intérêt social, c'est-à-dire de l'intérêt du peuple. Ces intérêts ne peuvent pas s'harmoniser avec ceux des "marchés". L'ouverture économique doit être revue. Une certaine libéralisation commerciale peut s'avérer utile ; mais la liberté des mouvements de capitaux est contraire aux intérêts nationaux et sociaux (...) Au lieu d'aggraver le déficit externe et de le financer par de nouveaux emprunts qui rendent à leur tour explosive la dette externe, et accroissent la dépendance vis-à-vis des capitaux spéculatifs, il faut réduire la dépendance à l'égard de ces financements et créer la possibilité d'un traitement souverain de la dette externe (...) Créer les conditions d'investissements internes, où d'éventuels investissements externes peuvent jouer un rôle complémentaire et secondaire. "

Sur le plan strictement interne : " Il faut déprivatiser l'État, le soumettre au contrôle populaire. Renforcer son rôle de prestation de services de base pour la population et sa responsabilité en matière de solidarité nationale. La sécurité sociale, les droits sociaux doivent être élargis, et non pas réduits. Les fonctionnaires doivent être revalorisés et non pas stigmatisés comme responsables des déficits créés par la politique même du gouvernement. La capacité d'investissement public doit être restaurée. Et au lieu de privatiser les banques publiques ou de socialiser les pertes des banques privées, il faut remettre en débat l'opportunité d'étatiser le système financier (Joao Machado. Leurs réformes et les nôtres. Em Tempo ) ".

Inprecor, février 1998

Une autre analyse d’INPRECOR, revue mensuelle pour comprendre l’actualité internationale d’un point de vue de gauche. Mais si c’est gratuit à lire, ce n’est pas gratuit à produire. Pour vous abonnez, envoyez-nous par courrier électronique vos coordonnés (nom, adresse postale complète, téléphone) et envoyez par la poste, le coût de l'abonnement : Québec et Canada : 70 $CDN pour un an – non disponible pour six mois – à Option Paix (mention Inprecor) C.P. 1037, succ. B, Hull, Québec, J8X 3X5.
Pour virement bancaire, à votre demande, nous vous transmettrons les détails par
courrier électronique

Europe : 360 FF pour un an ou 190 FF pour six mois
Afrique du Nord, Moyen-Orient :
380 FF pour un an ou 200 FF pour six mois
Ailleurs
:
460 FF pour un an ou 240 FF pour six mois
Moins de 25 ans et chômeurs – non disponible en $CDN : 120 FF pour six mois
à PECI (chèques à l'ordre de PECI), BP 85, 75522 Paris CEDEX 11, France

Pour virement bancaire :
Crédit du Nord, Agence Paris-Nation, 11 rue Jaucourt, 75012 Paris, France, compte no 30076 / 02044 / 15718500200 / 94.

Pour virement postal :
"Peci", CCP no 3.900.41 N Paris.

[ Accueil de La Gauche ] [ Index de La Gauche ]
[
INPRECOR ]