Mexique
Acteal, une blessure ouverte

par Sergio Rodriguez Lascano

"Le massacre d'Acteal est une blessure ouverte au flanc du Mexique." C'est par ces mots que Javier Elorriaga, dirigeant du Front zapatiste de libération nationale (FZLN) a ouvert son discours face à des dizaines de milliers de personnes réunies dans la plus grande manifestation de l'histoire moderne du Mexique. "Si tous ceux qui ont répondu à l'appel étaient restés sur place, souligne le quotidien La Jornada, les organisateurs auraient dû rajouter trois étages." Simultanément dans la majorité des villes du pays et dans de nombreux pays d'Europe, d'Asie et d'Amérique latine, ainsi que dans pratiquement chacun des vingt-cinq états des Etats-Unis, des milliers de personnes ont crié leur indignation face à ce massacre que la majorité des Mexicains tient pour un crime d'Etat.

Que révèle donc le massacre d'Acteal du point de vue de la crise politique qui frappe le système de domination et quels sont les mécanismes qui ont conduit à prendre une décision dont les coûts pour le pouvoir se sont avérés démesurés ?

Incompréhension Le gouvernement mexicain, tout comme une bonne partie de la "classe politique" mexicaine, y compris de vieux militants de gauche, s'est convaincu de l'isolement de l'EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) et du zapatisme en général, s'est persuadé que l'EZLN était "retranchée dans les montagnes", incapable de proposer "une politique nationale", et qu'elle s'était "lourdement trompée lors des dernières élections en ne soutenant pas le PRD". Tous tels qu'ils sont s'avèrent résolument incapables de comprendre la nature de l'EZLN.

Alors que le peuple mexicain infligeait au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), par son vote, une lourde défaite dans des endroits décisifs comme la ville de Mexico (il faut dire que cette victoire a conduit une bonne partie des militants de gauche à prendre des responsabilités dans l'équipe au pouvoir, abandonnant ainsi leurs syndicats, leurs quartiers, leurs écoles et même leurs projets politiques), au Chiapas, choisissant une voie non institutionnelle, je dirais révolutionnaire, l'EZLN faisait entrer dans les faits les dispositions fondamentales des accords de San Andrés en mettant en place des organes d'autonomie indigène. Les habitants de différentes localités du Chiapas ont commencé à désigner leurs propres autorités par les méthodes de la démocratie directe, avec les dispositions coutumières de révocabilité des mandats, de remise de comptes, de consultation populaire pour la prise des décisions essentielles, etc., dans un processus d'auto-organisation pratiquement ignoré ou mal compris par beaucoup. Mais certains ne se sont pas trompés sur l'importance de ces faits, à commencer par le gouvernement fédéral et l'ensemble de ses organismes de contre-insurrection. La formation des groupes paramilitaires et leur intervention sur le terrain sont la réponse du gouvernement aux autonomies indigènes. Le gouvernement était doublement préoccupé, par l'existence, d'une part, d'organes de double pouvoir dans des régions entières de l'état du Chiapas, et par le risque, d'autre part, que cette ligne d'action fasse tache d'huile dans le reste du mouvement indigène national.

Le massacre d'Acteal a donc été préparé longtemps à l'avance. L'idée qui a prévalu était la suivante : d'abord montrer qu'il s'agissait d'un affrontement entre les indiens eux-mêmes, pour des litiges particuliers engendrés par le statut d'autonomie impulsé par l'EZLN. Le gouvernement comptait ainsi apparaître - et avec lui l'armée - comme un élément civilisateur de ce conflit interethnique.

Toute cette stratégie est tombée à l'eau, parce que cet affrontement interethnique ne s'est pas produit. Les habitants d'Acteal ont bien été avertis par des personnes qui avaient été associées aux préparatifs du massacre, mais ils ont décidé non seulement de ne pas répondre, mais de se rassembler dans la chapelle de la communauté pour y prier. La communauté d'Acteal était pour l'essentiel formée par une organisation sociale, "les Abeilles", qui ne fait pas partie des communautés de soutien à l'EZLN mais qui adhère aux propositions d'autonomie impulsées par les zapatistes, depuis sa participation au grand consensus indigène à San Andrés. Et ce que le pouvoir voulait présenter comme un affrontement interne s'est transformé en massacre.

La stratégie du PRI

Le gouvernement a bien prétendu poursuivre ses menées stratégiques, mais la société mexicaine a laissé éclater son indignation et mis à nu le pouvoir et son projet politique. La démission du ministre de l'Intérieur, celle du gouverneur de l'état du Chiapas, l'arrestation du maire de Chenalho, membre du PRI, sont les premières factures payées par le pouvoir.

Les stratèges du gouvernement cherchent pourtant à s'en sortir, comme ils l'ont fait ces derniers temps, en essayant de faire d'un revers une victoire. Avec l'arrivée du nouveau ministre de l'Intérieur, on essaie d'appâter les partis politiques avec le thème très attendu de la réforme de l'Etat, en échange du Chiapas.

Jusqu'ici le Parti révolutionnaire démocratique (PRD) a clairement affirmé, que ce soit son président Andrés Manuel Lopez Obrador ou Cuauhtémoc Cárdenas, qu'il ne saurait y avoir de réforme de l'Etat sans qu'une réponse favorable soit donnée aux indigènes dans le conflit au Chiapas. Il y a pourtant de nombreux courants au sein du PRD qui se préparent fébrilement à accepter de sacrifier le Chiapas pour assurer leur accès à la magistrature suprême. Là réside une bonne partie de l'enjeu de ce conflit.

Mais cet enjeu est également lié à la façon dont le gouvernement Zedillo semble disposer à écouter les voix de tous ceux qui réclament qu'il cesse de tergiverser, qu'il accepte le projet de loi sur l'autonomie indigène présenté par la Comission de concorde et de paix (Cocopa) et le soumette à la Chambre des députés et au Sénat, et qu'au nom d'une démocratie parlementaire rénovée on lui fasse subir les changements nécessaires pour qu'en fin de compte le projet de loi soit conforme aux désirs du gouvernement. C'est un piège majeur, qui consiste à appliquer à la loi sur l'autonomie indigène le traitement habituel de toute modification législative ou constitutionnelle.

Respecter les accords

Il ne faut absolument pas perdre de vue que l'EZLN s'est soulevée en armes et a déclaré la guerre au régime mexicain, à son armée et au représentant du pouvoir exécutif. Cette déclaration de guerre n'a pas été abrogée. Les négociations engagées depuis mars 1995 reconnaissent la présence de deux parties dans le conflit : d'un côté le gouvernement fédéral et l'EZLN, de l'autre le Parlement en tant que partenaire, et une instance de médiation, la Conai. Avec la signature des accords de San Andrés, le gouvernement et l'EZLN parviennent à un accord avec l'aide de la Cocopa et l'intervention de la Conai. Ensuite, devant la lenteur du gouvernement à traduire juridiquement les accords, la Cocopa élabore un projet de loi qui reprend terme à terme l'essentiel des accords de San Andrés. Si ce texte d'accord est maintenant modifié, que ce soit du fait de l'autorité présidentielle ou sous le masque démocratique du parlement, le problème de la guerre au Chiapas, loin d'être résolu, va s'aggraver.

C'est une évidence. Si l'EZLN a été reconnue par le gouvernement fédéral comme interlocuteur, c'est parce que les revendications zapatistes ont reçu un appui très large dans la population mexicaine. Si on choisit cette voie, on doit considérer comme fermes et définitifs les négociations et les accords signés, sauf à vouloir retourner sur le sentier de la guerre.

Le gouvernement veut dissimuler maintenant son refus de respecter les accords passés en remettant aux partis politiques la responsabilité d'une stratégie qui a déjà conduit à l'échec. Un parti qui s'y prêterait serait rejeté par la majorité des Mexicains. Par ailleurs, c'était, c'est et ce sera la stratégie du gouvernement fédéral, en particulier de son parti, le PRI, des propriétaires terriens, des escadrons de la mort, des officiers de l'armée fédérale qui les entraînent, de tous ceux qui ont préparé le massacre d'Acteal.

L'issue de ce dilemme va conditionner profondément l'avenir du Mexique et de son peuple, et sans vouloir être grandiloquent, de tous les courants qui au Mexique et dans le monde veulent oeuvrer à la réorganisation théorique, politique, pratique et programmatique du socialisme émancipateur.

Si quelqu'un aujourd'hui demande : "Quelle heure est-il ?", la réponse s'impose : "L'heure du Sud-Est de la république du Mexique." L'horloge du Mexique est calée sur l'heure du Chiapas.

{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième internationale}

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