Cuba
Les enjeux de la visite papale

Après le très médiatique séjour de Jean-Paul II à Cuba, Janette Habel analyse les raisons de cette visite et les dividendes que pourront en tirer ses deux protagonistes, le pape et Fidel Castro.

Quels intérêts respectifs avaient Fidel Castro et Jean-Paul II à ce voyage ?

Janette Habel - Pour le Vatican, il s'agit de consolider et renforcer l'influence de l'Eglise cubaine, historiquement minoritaire et qui a connu de nombreux conflits avec le régime. C'est une Eglise "blanche". Les cultes afro-cubains sont majoritaires à Cuba. Les pratiquants de ces cultes sont baptisés, mais on ne peut pas considérer qu'ils sont des adeptes du catholicisme. Or renforcer son influence et gagner des fidèles dans ce secteur est un défi majeur pour l'Eglise cubaine. Cela ne fait pas l'unanimité dans la hiérarchie catholique de l'île, car cela suppose que l'Eglise soit capable d'accepter un aggiornamento culturel important dans des milieux beaucoup plus pauvres, noirs ou métis, que ceux où elle est traditionnellement implantée.

Du point de vue cubain, les intérêts de Fidel Castro sont de trois ordres. Premièrement le pays est dans une situation économique et sociale extrêmement difficile, et fait l'objet de nombreuses pressions - outre l'embargo américain - de la part de l'Union européenne et des gouvernements d'Amérique latine qui veulent imposer une libéralisation économique et politique du régime. Jusqu'à présent ces pressions n'ont donné que très peu de résultats, mais la situation financière se dégradant de plus en plus, l'accord de coopération avec l'Europe est suspendu à quelques "gestes" du régime castriste. La visite papale est destinée à briser l'isolement du pays, à redonner une légitimité à Fidel Castro, à permettre la reprise de négociations avec l'Europe sur le plan économique et commercial. Le deuxième objectif de Fidel Castro était de diviser la communauté cubaine en exil, au sein de laquelle l'influence catholique est assez importante. La croisière maritime de pèlerins qui devaient venir écouter la messe papale a été annulée par le cardinal de Miami ; en revanche des Cubains sont venus par des vols affrétés depuis la Floride. Enfin le troisième objectif, c'est la levée, au moins partielle, de l'embargo américain, désormais proposée par des milieux d'affaires nord-américains influents. La crise qui affecte la présidence Clinton ne permet pas de savoir si les amendements qui vont être déposés au Congrès américain pour une levée partielle de l'embargo sur les médicaments et la nourriture ont quelque chance d'être adoptés.

Quels bénéfices les deux parties ont-elles tiré de cette visite ?

 J. Habel - Les exigences de l'Eglise ont été partiellement satisfaites. Elle demandait le renforcement du personnel religieux considéré par elle comme en nombre insuffisant : ce renforcement est en cours, plus d'une centaine de prêtres et de religieuses sont déjà arrivés à Cuba. La deuxième demande concernait l'accès aux médias. Or toutes les messes papales ont été retransmises par la télévision, le cardinal cubain Ortega a pu s'y exprimer, et le pape a vu son message publié à la "une" de Granma (le journal du Parti communiste cubain). La troisième demande - la possibilité de donner un enseignement religieux aux Cubains qui le désireraient - est difficilement acceptable par le gouvernement. Enfin le pape a demandé la libération de 34 prisonniers d'opinion. On ne sait pas encore quelle sera la réponse gouvernementale sur ce dernier point, mais il est vraisemblable qu'elle sera largement positive.

L'Eglise a donc obtenu des victoires importantes, qui vont lui permettre de progresser vers l'objectif qu'elle s'était fixé, c'est-à-dire son propre renforcement. Elle est désormais le seul contre-pouvoir, la seule institution alternative face au gouvernement castriste.

Quant à Fidel Castro, il a montré au monde entier qu'il était capable d'accepter la diffusion d'un message papal ouvertement critique, à l'égard de l'embargo américain certes, mais aussi envers le système. En effet Jean-Paul II a dénoncé l'absence de libertés politiques, de liberté d'expression, d'association, de droits démocratiques. Les discours du pape, et celui extrêmement dur de l'archevêque de Santiago de Cuba, ont été retransmis par toutes les télévisions. C'est une preuve de tolérance aux yeux du monde. Autre démonstration importante, il n'y a pas eu de manifestations hostiles au régime, ni pendant les messes, ni en dehors. L'argument selon lequel cela s'expliquerait par l'encadrement lors des cérémonies est insuffisant, non pas qu'il n'y ait pas eu de quadrillages, mais parce que, aussi importants soient-ils, ils n'auraient pas pu empêcher que des incidents surviennent. Cet apparent consensus peut être interprété comme une victoire pour Fidel Castro.

Quelle est la portée réelle de cette visite ? Est-elle une nouvelle grande manoeuvre de Fidel Castro qui a cherché à instrumentaliser l'Eglise cubaine et aurait réussi un coup de poker ? Ou d'autres effets seront-ils perceptibles à moyen terme ? Pour la première fois les Cubains ont entendu un discours absolument différent de l'idéologie officielle, une brèche a été ouverte dans le dispositif politique instauré depuis près de quarante ans. On peut se demander si l'Eglise cubaine n'a pas désormais un statut d'interlocuteur privilégié, celui d'une institution considérée comme une garantie de stabilité et de contrôle social. Cette parole différente qui s'est exprimée pour la première fois était le fait de religieux, et non d'hommes ou de courants politiques, ou de personnalités, fussent-elles membres du Parti communiste ou considérées comme révolutionnaires.

Cela correspond tout à fait à la conception du pouvoir castriste. En 1996 des chercheurs du Parti communiste avaient été réprimés et traités de "cinquième colonne" ; les discours du pape et surtout de l'archevêque de Santiago, ont été largement plus critiques à l'égard du régime que ceux de ces militants communistes qui avaient été sanctionnés. Il y a là un choix politique : Fidel Castro est obligé aujourd'hui de donner des gages de démocratie. Pour ce faire il s'appuie sur le pape, fut-il celui qui a condamné la théologie de la libération et interdit de magistère nombre de ses opposants dans l'Eglise. Mais comme le lider máximo n'accepte pas le débat politique au sein de la Révolution, il prend le risque de faire des paroisses le lieu de formation civique et de rassemblement des citoyens, permettant ainsi à l'Eglise de reconstruire la société civile au service d'un certain "ordre" social et d'une transition qu'elle veut pacifique, car elle souhaite éviter les écueils qu'ont connus les transitions en Europe de l'Est.

Le Vatican tire en effet un bilan amer de "l'après-communisme". L'Eglise est très affaiblie. On estime à Rome que les dégradations sociales, les effets de la drogue, les mafias, sans oublier l'avortement, sont nuisibles pour le catholicisme. Jean-Paul II était hostile aux régimes dits socialistes, mais il condamne également le capitalisme sauvage et le type de société de consommation à l'américaine. La condamnation très ferme de l'embargo, la critique en des termes à peine voilés du capitalisme sauvage, du FMI et de la croissance des inégalités dans le tiers monde, voilà un terrain sur lequel il y a un certain accord entre le pape et Fidel Castro. Ils ont aussi en commun une conception très autoritaire du pouvoir et de la normalité sociale.

 

Quelles peuvent être les répercussions de la visite sur le plan diplomatique, et peut-on espérer un assouplissement de l'embargo après les déclarations du pape jugeant cette mesure "moralement inacceptable" ?

J. Habel - Il faut attendre et voir ce que fait l'Union européenne. Les récentes initiatives de Castro vont-elles favoriser la reprise des négociations pour un accord de coopération économique, faciliter la renégociation de la dette cubaine, qui constitue un goulot d'étranglement pour le redressement du pays ? Du côté américain trois facteurs peuvent intervenir. D'une part l'existence du lobby constitué autour de la chambre de commerce américaine. D'autre part, certains secteurs remettent en cause la politique de sanctions économiques et commerciales menée par Washington, que ce soit à l'égard de Cuba ou de l'Iran, car elle lèse les intérêts des entreprises américaines au profit des entreprises européennes. Peut-être ces lobbies permettront-ils une levée partielle des sanctions sur les médicaments et la nourriture (voir l'éditorial du Herald Tribune en encadré). Enfin, depuis la mort du leader le plus extrémiste de la communauté cubaine de Floride, Jorge Mas Canosa, dirigeant de la Fondation cubano-américaine, ultra conservatrice, les secteurs les plus virulents des Cubains exilés ont été affaiblis. Ils avaient été à l'initiative de la loi Helms-Burton adoptée en 1996, renforçant de manière drastique l'embargo contre Cuba.

Mais tant que Fidel Castro est au pouvoir, la Maison blanche maintiendra l'embargo si aucun changement politique n'intervient, notamment sur le plan de l'ouverture institutionnelle. À court terme les changements ne peuvent donc être que tout à fait limités et la levée complète de l'embargo n'est pas à l'ordre du jour.

Propos recueillis par Laurence Fesquet

{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième internationale}

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