Sauvons les enfants irakiens
par Jean-Louis Michel
La menace de nouvelles frappes militaires de l'armada US dépêchée dans le Golfe contre l'Irak illustre une situation internationale qui n'a que de lointains rapports avec celle qui prévalait en 1991. L'opération "tempête du désert" menée sous couvert de l'ONU par une coalition de circonstance sous hégémonie américaine ne peut se répéter à l'identique. Washington est aujourd'hui isolé. Le discours sur la naissance "d'un nouvel ordre international", mise en musique par les idéologues de l'impérialisme dominant au lendemain de la chute du mur de Berlin, a laissé place aux yeux de l'opinion internationale à une mise en scène cynique et arrogante de l'administration américaine. La menace n'en est ni moins réelle ni moins dangereuse, mais elle recèle de tout autres enjeux.
L'Irak était réputé disposer à l'époque de la quatrième armée du monde. Pour abusive qu'ait été cette estimation fabriquée de ses moyens militaires, l'Irak d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celui d'hier, il est exsangue. Une catastrophe humanitaire sans précédent dans la région y est à l'oeuvre. On y meurt de faim massivement, tous les jours. Le système de santé, sapé par l'embargo, n'existe plus. C'est la raison première de la proposition du secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, d'autoriser Saddam à exporter 5,2 milliards de dollars de pétrole par semestre contre 2 milliards à ce jour. L'appareil onusien entend ainsi fuir ses responsabilités à peu de frais, d'autant qu'il sait impossible un tel niveau de production (2 millions de barils par jour) dans les circonstances actuelles. La mort rôde dans les villes et villages irakiens par suite d'un embargo inique qui a martyrisé les populations civiles tout en préservant le pouvoir dictatorial de Saddam Hussein. Les partisans de l'embargo sont coupables d'une politique génocidaire. Même les va-t-en-guerre les plus irresponsables, tel Michel Rocard, mettent aujourd'hui en doute l'efficacité des sanctions économiques pour s'en dédouaner. C'est dire.
Pourtant, cela ne suffira pas forcément à calmer les ardeurs guerrières de Washington parce que la puissance américaine a ses raisons qui n'ont rien à voir avec la situation réelle en Irak. Personne ne peut accréditer sérieusement la menace opérationnelle de stocks d'armes chimiques, bactériologiques et à plus forte raison nucléaires après tant d'années. Il ne s'agit que d'un prétexte grossier. La démarche du président américain obéit à d'autres ressorts. Conforté par une situation économique florissante mais menacé par le scandale typiquement américain du "Monicagate", Clinton entend se refaire sur le thème, consensuel s'il en est aux Etats-unis, de la chasse à un Saddam Hussein diabolisé depuis toujours dans la presse et l'opinion. Un pays qui perpétue par pouvoir politique et judiciaire interposé des meurtres de sang froid, légalement prémédités, comme celui de Karla Faye Tucker, tandis que près de 3 500 hommes et femmes attendent leur tour dans les couloirs de la mort, n'est pas prêt à se laisser infléchir par le drame vécu par les gosses irakiens. America is beautifull.
Et puis qu'importe que la Russie, la plupart des capitales européennes et celles du monde arabe s'opposent pour l'instant à cette nouvelle guerre du Golfe s'ajoutant au désastre humanitaire irakien et où des pertes américaines sont par définition exclues. En jouant la carte militaire comme joker, Washington peut espérer mettre au pas ceux qui contestent d'une manière ou d'une autre son hégémonie. Faire oublier son échec cuisant devant la morgue de Netanyahou qui a enlisé définitivement le processus de paix initié à Oslo. Amortir les retombées quelque peu embarrassantes en Amérique latine d'un voyage du pape à Cuba qui conteste ouvertement un autre embargo. Conjurer son impuissance à solder les crises asiatiques. Inverser la tendance à un isolement diplomatique croissant à la faveur de pressions tous azimuts auprès des alliés traditionnels et souvent obligés. L'impérialime yankee reste plus que jamais lui même. Raison de plus pour exiger, ici et sans plus tarder, une claire prise de position contre la guerre US du gouvernement français, celui d'une gauche plurielle, qui ne saurait se dérober à ses responsabilités internationales, entraînant avec elle l'Union européenne. Le temps presse. Il faut arrêter le bras armé des assassins.
{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 5 février 1998}
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