Algérie
Pour une commission d'enquête indépendante
| Depuis sept ans, le peuple algérien affronte la barbarie : plus de 2 000 morts dans la première quinzaine du mois de ramadan. L'arrêt des élections en janvier 1992 était censé épargner des vies humaines de l'intégrisme triomphant et sauver l'Algérie de la République islamique. Force est aujourd'hui de constater que si la République islamique n'est plus à l'ordre du jour, le bain de sang n'a pas été évité. Comment peut-on, aujourd'hui, sortir de cette situation ? "Rouge" publie un point de vue sur cette question. |
par Nadia Tlili
Massacres de civils, attentats aveugles, mais aussi exécutions extrajudiciaires et "disparitions" inexpliquées ont provoqué déjà plus de 80 000 morts (selon Amnesty International). Pourtant le pouvoir algérien continue à parler de "terrorisme résiduel", et à prétendre qu'il peut rétablir l'ordre par la seule répression. Ministres arabes de l'Intérieur(1), militaires algériens et éradicateurs patentés (relayés en France par nos intellectuels médiatiques à la sauce BHL) sont unis autour d'une vision commode de la situation et des remèdes à y apporter : d'un côté "les islamistes", par définition tous des "fous d'Allah" assoiffés de sang et de vengeance, de l'autre l'Etat en légitime défense, qui n'a besoin que de plus de moyens et de soutien pour éradiquer le terrorisme. "Un soldat derrière chaque citoyen", tel est le mot d'ordre qui découle de cette analyse sécuritaire, et qui permet d'écarter toute recherche d'une solution politique susceptible d'arrêter le carnage. Pris en otage entre la dictature et le terrorisme, le peuple algérien ne sait plus en quoi espérer.
Cette question occultée par les partisans du tout sécuritaire est pourtant le noeud de la tragédie algérienne. Le déferlement de la terreur n'est pas un orage dans le ciel serein de l'Algérie. C'est la fermeture du champ politique après le coup d'Etat de 1992 qui a été directement à l'origine de la violence régnant aujourd'hui en Algérie. La confiscation par la force de la victoire électorale du FIS, qui venait de remporter 47 % des voix, sa dissolution pure et simple, les camps d'internement situés dans le désert où l'on a enfermé plus de 10 000 personnes, sont le premier acte de la tragédie algérienne. Le deuxième acte a été le basculement de l'islamisme dans la terreur de masse et la répression qui s'en est suivie. L'islamisme algérien, à l'instar de tous les courants islamistes, est traversé par deux logiques : une logique d'affrontement, qui cherche la prise du pouvoir central par tous les moyens pour établir une république islamiste, et une logique de participation qui vise plutôt une "islamisation par en bas". L'intervention de l'armée a évidemment renforcé et légitimé les partisans du premier courant.
Dater le début du drame algérien, c'est refuser de légitimer l'intervention de l'armée comme un "mal nécessaire" pour neutraliser le choix d'un peuple "immature" ; c'est refuser une caution démocratique au pouvoir. La leçon qui se confirme à la lumière de l'insoutenable drame algérien, est que la démocratie ne se construit jamais à l'ombre des chars et par l'expropriation des choix d'un peuple. Par son discours subversif, sa stratégie de refus, la contre-société qu'il a su construire, le FIS avait réussi à occuper le champ de la contestation sociale et politique et à détourner à son profit le nouveau processus de légitimation institutionnelle pluraliste déclenché par la révolte d'octobre 1988. En janvier 1992, face à ce danger, l'armée algérienne a décidé d'intervenir non pas pour sauver la démocratie mais uniquement pour conserver le pouvoir et ses privilèges. La violence qui sévit aujourd'hui en Algérie vient s'ajouter à celle du colonialisme français et de trente ans de dictature du FLN ; elle déstructure la société et ne peut que laisser des conséquences désastreuses à long terme.
La guerre ne profite qu'à ceux qui la mènent : les groupes armés et la dictature militaire. La population algérienne est prise en otage et sombre dans le désespoir. Les bribes de témoignages déchirants qui nous parviennent prouvent que la terreur ne menace plus le pouvoir mais touche de plus en plus la population la plus démunie. Ce sont les petites gens qui se font égorger. Ni le pétrole ni le gaz ne souffrent du terrorisme : bien au contraire l'Algérie "utile" se porte très bien. La guerre s'avère même une opération économique rentable pour les bureaucrates convertis au libéralisme. L'Algérie qui était en cessation de paiement en 1993, bénéficie en 1996 d'un excédent commercial ainsi que de réserves en devises s'élevant à 1,5 milliard de dollars. L'économie de guerre basée sur le racket se développe. Les privatisations (pétrole depuis 1991, gaz, transports urbains, etc.) se font dans l'indifférence et profitent à la caste bureaucratico-militaire. Pourquoi arrêter une guerre qui tétanise le peuple et l'empêche de penser à autre chose que la survie ? Pourquoi chercher une issue politique quand le tout sécuritaire permet de faire passer toutes les mesures d'austérité, de verrouiller la vie politique et de mater toute contestation ? Pourquoi arrêter une guerre qui ne touche pas l'Algérie utile, celle du Club des pins et des affaires ? Pourquoi arrêter les massacres, quand l'opinion internationale a été pendant longtemps au mieux passive, au pire complice des thèses éradicatrices ?
Cette sale guerre profite à l'Algérie d'en haut, mais évidemment aussi aux groupes armés. Les massacres sont l'occasion de pillages à grande échelle. Néanmoins, bien des choses demeurent énigmatiques. Qui sont ces égorgeurs de la nuit qui s'acharnent même contre les nouveaux-nés ? Qui sont les commanditaires des carnages ? Où est la part du banditisme, de la manipulation et du fanatisme dans cette barbarie ? Personne ne peut prétendre connaître toute la vérité, tant l'information est rigoureusement contrôlée et les populations terrorisées. La version officielle attribue toutes les exactions au "GIA". Récemment le FIS, dans son bulletin El Ribat, attribuait les massacres des dernières semaines dans la région de Rélizane à la "faction dite El Ahoual [les horreurs], forte de plus de 400 hommes, qui a fait scission avec le GIA il y a près de dix-huit mois pour des raisons de distribution de butin". Chercher à connaître l'identité des tueurs ne vise pas à disculper le FIS, mais à se méfier des informations distillées par un régime expert en matière de manipulation, et qui mène une sale guerre par tous les moyens depuis plus de six ans.
Seul le peuple algérien a tout à perdre de la poursuite de la guerre. Le chaos et la mort tétanisent tout le monde. Continuer à vivre normalement, travailler, envoyer ses enfants à l'école, faire son marché, etc., relèvent de l'héroïsme et de la résistance. Il est indispensable de s'impliquer et de renforcer le mouvement de solidarité en Europe qui s'est construit autour du mot d'ordre central de "l'arrêt des massacres". L'exiger est une nécessité humaine élémentaire, et une urgence politique majeure. La paix en Algérie est la seule voie possible pour redonner de l'espoir au peuple algérien. L'ouverture de négociations avec l'ensemble des acteurs politiques est la seule manière d'interrompre le chaos et la barbarie. Les appels à former un front unique derrière le pouvoir afin d'éliminer le terrorisme sont une absurdité criminelle. On n'éradiquera pas la terreur par la terreur. On ne peut lutter contre le FIS - et l'islamisme en général, qu'il soit violent ou institutionnel - en se rangeant derrière des pouvoirs détestés par les peuples.
Seule la lutte contre le libéralisme et les programmes d'ajustement structurel, contre la corruption, contre l'hémorragie que constitue le remboursement de la dette, pour une démocratie sans restrictions pour toutes et tous, contre l'impunité, pour l'égalité entre les hommes et les femmes et l'abrogation du code de la honte (le code de la famille instauré par le FLN en 1984), etc., peut donner de l'espoir aux humiliés et aux opprimés, et éradiquer la violence. Mais même cette lutte ne peut se consolider, voire exister, quand la mort rôde. La paix est une urgence absolue aujourd'hui.
Qui massacre dans le triangle de la mort (Tiarest-Tissemlit-Chelef) ? Qui pose les bombes ? Pourquoi l'armée reste-t-elle passive et ne quitte pas les casernes ? Pourquoi les tueurs réussissent-ils toujours à s'évaporer ? Pourquoi s'attaque-t-on toujours à des villageois qui ont voté FIS ? Pourquoi enlève-t-on et viole-t-on des femmes ? Pourquoi des zones d'ombre entachent-elles la plupart des massacres et des opérations terroristes, de la mutinerie de la prison de Serkadji, au massacre de Bouzaréah, en passant même par l'enlèvement des trois fonctionnaires de l'ambassade de France en 1994 ? Pourquoi lors des élections présidentielles a-t-on curieusement réussi à arrêter les massacres ? Pourquoi filtre-t-on les informations, pourquoi empêche-t-on les journalistes de faire leur travail ? Il est indispensable de faire la lumière et établir la vérité. Il va de notre devoir, en tant qu'internationalistes, d'exiger une commission d'enquête internationale indépendante pour briser le silence imposé au peuple algérien. C'est le premier pas indispensable pour que le peuple algérien sorte du huis clos. Il faut redonner de l'espoir aux paysans, aux travailleurs, aux femmes et aux enfants qui attendent, terrifiés, les bourreaux de la nuit. Il faut se mobiliser pour montrer que le destin de ce peuple nous préoccupe et que nous refusons de le laisser se faire égorger dans l'indifférence des pouvoirs. La commission d'enquête indépendante est un premier pas pour démasquer tous les tueurs et en finir avec l'impunité.
{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 5 février 1998}
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