La grande, grande coalition :
pour ou contre le droit à l'autodétermination ?

par Marc Bonhomme

Voir aussi : Oui, construire une grande coalition pour le droit à l’autodétermination…

Ils y sont tous ou presque : le PQ, le Bloc, les Partenaires, Claude Ryan, Daniel Jonhson, les Conservateurs, même le NPD sur le bord de la bande, sans oublier Pierre Paquette qui jouit presque sexuellement de ce super-partenariat. Et quelle belle cause : la défense du droit à l'autodétermination du Québec contre la première grande offensive d'Ottawa conforme à son plan B. N'est-ce pas une situation claire et nette, comme les aiment les tenants de la rectitude politique et les fan des sports : les blancs contre les noirs. N'est-ce pas l'union sacrée de pratiquement tout le Québec (et des démocrates anglophones) contre l'envahisseur ? Qui oserait être un empêcheur de tourner en rond des grandes retrouvailles de la nation ?

Certes, l'offensive d'Ottawa est une flagrante négation du droit à l'autodétermination. C'est là une conséquence positive du résultat référendaire d'octobre 95 que d'avoir forcé Ottawa à mettre cartes sur table. Fini l'hypocrisie de faire semblant d'être démocrate parce qu'on se sait gagnant. Les arguments de la prééminence du droit et de la démocratie pour tous de Stéphane Dion font dans le pathétique. En droit bourgeois, de qui procède le droit, sinon du peuple. Nous sommes dans l'ère de l'après-Révolution française, M. Dion. Et selon le legs des révolutions bourgeoises, le peuple c'est la nation, pas cette prison des peuples qu'est l'État canadien et que sont la plupart des États. Certes, nous, socialistes, pensons que cette définition est trop restrictive et grosse de rivalités et guerres nationales qui ont trop servi la domination bourgeoise jusqu'à la présente monstruosité néolibérale. Mais il appartient au peuple lui-même de se redéfinir dans les grands moments historiques. Ce n'est pas aux politiciens, idéologues patentés et institutions bourgeoises de profiter de l'inadéquation contemporaine de la définition de peuple pour nous ramener à l'avant-Révolution française.

Nation opprimée et colonie

Et, n'en déplaise à l'ami de la cour, c'est bien parce que la nation québécoise n'a pas le droit à l'autodétermination qu'elle est opprimée. C'est là la définition même de l'oppression. Bien sûr, le Québec n'est ni une colonie ni n'est sous la botte du fascisme. Cette confusion entre colonie et nation opprimée, entretenue par B’nai Brith et consorts et trouvant écho dans le mouvement nationaliste québécois, combine l'erreur d'analyse felquiste des années 60 et l'illusion du Québec Inc propre à la petite bourgeoisie péquiste. Oppression n'est pas exploitation bien qu'entre les deux il y ait étroite corrélation, mais très imparfaite. Si l’oppressioin facilite l’exploitation, elle sert avant tout à la bourgeoisie à diviser pour régner. La Catalogne est opprimée mais est plus riche que l'Espagne. Il en est parfois ainsi des impérialismes faibles qui doivent faire d’étonnantes concessions pour maintenir leur domination mais tout en maintenant l’acrimonie nationale. Quant au Québec, ses principaux indicateurs socio-économiques sont en général plus faibles que ceux du Canada, de même que sa structure économique est moins diversifiée que celle du Canada. Mais la marge n'a pas le caractère qualitatif d'une colonie vis-à-vis la puissance impériale, comme par exemple la plupart des nations aborigènes, colonies internes, vis-à-vis les nations canadienne et québécoise.

Par contre, le Canada se refuse de même reconnaître au Québec un caractère national – la notion coloniale anti-aborigène des peuples fondateurs n'est heureusement plus de mise – ni même de société distincte. Le Canada reconnaît au moins constitutionnellement aux nations aborigènes des droits inhérents, qui commencent enfin à acquérir un sens juridique vis-à-vis du contrôle sur les ressources naturelles. Mais il y a peut-être du machiavélique plan B là-dessous. Tant mieux pour ces nations qui ont mené sur ce front de patientes et dures batailles qui commencent à peine à donner des résultats. Quant au Québec, il reconnaît – sur papier seulement cependant – les nations aborigènes comme nations. Certes, le Québec est une province à laquelle la constitution canadienne reconnaît beaucoup plus de pouvoirs qu'à n'importe quelle nation aborigène. Mais c'est comme province et non comme nation. Et l'on sait la tendance centralisatrice actuelle induite par le néolibéralisme. (Contrairement au discours dominant, le libre-échange n'encourage pas la décentralisation mais bien la centralisation des pouvoirs et la décentralisation de leurs applications.)

Cette constitution, au nom du bilinguisme officiel, accorde au français un certain statut. Mais c'est là une arme à deux tranchants tant l'association du pot de fer et du pot de terre mènent tout droit à l'assimilation. Le reste n'est que façade et encore comme l'a encore montré le récent incident olympique à Nagano. Finalement, il n'y a aucune reconnaissance constitutionnelle du Québec comme nation. Et comme le jurisprudentiel veto constitutionnel québécois – la seule reconnaissance nationale implicite – est disparu avec le coup fourré de 1982, le Québec n'a plus, légalement parlant, aucune protection contre l'offensive chauvine de la nation dominante, même pas un minimum de reconnaissance constitutionnelle. En ce sens, la nation québécoise est au comble de l'oppression, plus encore que les nations aborigènes qui, cependant, sans presque aucun pouvoir constitutionnel, sont beaucoup plus exploitées.

Est-ce bien ce droit à l'autodétermination que défend Pro-démocratie, sachant les hésitations de plusieurs de ses membres quant à la reconnaissance du Québec comme nation opprimée ? Ce droit serait alors pur recherche de pouvoir et de prestige pour mieux affirmer sa différence. En ce cas, rien de plus normal, donc, à le soumettre à l’accord du partenaire que cela dérange sans jamais qu’il n’ait auparavant profité de la situation. Un partenaire qui fout le camp mérite une sanction. Par conséquent, l’appui du NPD à la résolution bloquiste n’empêche pas son député Peter Blaikie d’affirmer que « Le reste du Canada aura un mot à dire sur le comment de ce départ, pas s’il doit survenir on non… » De là aux « négociations ininterrompues » de Stéphane Dion, qui pérennisent le statu quo, il n’y a qu’un pas. Par contre le partenaire opprimé qui abandonne n’a aucun compte à rendre. Bien généreux à lui de vouloir négocier avant ou après, s’il pense pouvoir en tirer un avantage. La comparaison avec la femme opprimée est ici lumineuse.

À moins, au contraire, de réduire ce droit à une banalité culturelle, presque une fantaisie, sans conséquence dans le rapport de forces réellement déterminant. Est-ce la raison pour laquelle Jean Charest parle de la résolution du Bloc battu par le parti au pouvoir et par l'opposition officielle comme de la « tarte au pomme » ? Dans un cas comme dans l’autre, on ne reconnaît pas une atteinte fondamentale à l’identité des personnes pour qui l’appartenance à la nation québécoise est une médiation vitale à la citoyenneté et par elle au monde. Pour avoir des droits, aussi fondamentaux soient-ils, il faut être. Même l’esclavage doré n’est qu’une consolation qui ne rétablit pas la plénitude de l’être. On est très loin ici de la défense conséquente du droit à l’autodétermination jusqu’à et y compris l’indépendance sans aucune ingérence politique, financière, économique et militaire.

Cette ambiguïté on la retrouve dans la déclaration de Claude Ryan, peut-être le manifeste officieux de la grande, grande coalition, quand il affirme, « Chacun [le Canada et le Québec] est dépositaire, sous les aspects différents, de la souveraineté sur le territoire québécois. » sans faire la différence entre la question de fait, conséquence d’un pur rapport de forces historique, et la question de droit, conséquence des acquis d’historiques luttes populaires d’ici et d’ailleurs. Cette confusion fait qu’il en arrive à conclure contradictoirement que malgré que la décision « relève en dernière analyse de la volonté souveraine du peuple québécois… », en cas d’impasse, « les parties devraient modeler leur conduite […] sur le droit international et la pratique éclairée des États. » Qui en jugerait en cas de nouvelle impasse très probable ? La moins pire des institutions internationales réellement existantes serait le Tribunal international de La Haye. En supposant que le gouvernement canadien se plie à telle solution, ce qui ne serait pas dans son intérêt – a-t-on jamais vu un État impérialiste se soumettre à pareil arbitrage – qui assurerait l’impartialité de ce tribunal dépendant en dernière analyse des États réellement existants qui tous tiennent mordicus à leur intégrité territoriale.

Les failles du national-populisme

Dans son discours aux étudiants de l’Université de Montréal, Lucien Bouchard ne se laisse pas piéger par de telles contradictions. Il tendrait plutôt vers la thèse de la colonie. Il a beau jeu de démontrer les contradictions béantes dans l’argumentaire fédéral entre avant et après le 31 octobre 1995. Sa démonstration de l’intégration puis du maintien forcés du Québec dans le Canada-uni puis dans la Confédération, par une série de décisions unilatérales, est convaincante. Si, moins nationaliste, il avait aussi lié les attaques contre le Québec à ceux contre les Aborigènes, les Métis – habituellement l’histoire nationaliste s’approprie leur lutte sous la direction de Louis Riel – les Acadiens et les minorités nationales de couleur, le caractère du Canada comme prison des peuples aurait été on ne peut plus clair. Évidemment, il ne fallait pas s’attendre à ce que l’ex-politicien conservateur présente les événements de 1837-38 comme une révolution démocratique-nationale mais comme une affaire de parlementaires.

De toute évidence, on a affaire à un excellent politicien national-populiste en pleine campagne pré-électorale qui sait profiter à plein de la politique de l’affrontement d’Ottawa auquel vient s’ajouter la confrontation sur les compensations suite à la tempête de verglas. C’est là du pain béni pour le PQ pour faire oublier sa propre politique d’affrontement à lui, sur le plan social, contre ce peuple québécois qui fut le moteur de 1837-38 comme de la victoire morale de 1995. Sa juste critique de l’unilatéralisme fédéral masque son propre unilatéralisme du déficit zéro – les urgences débordées et le manque flagrant de manuels scolaires en sont les derniers avatars – sans mandat populaire auquel aucun Sommet économique corporatif ne saurait se substituer. Mais même l’armure nationale n’est pas sans faille. Pour lui, le caractère démocratique de la démarche indépendantiste passe obligatoirement par la stratégie péquiste élections-référendum-négociations-proclamation.

Cette combinaison néolibéralisme/étapisme maximise le contrôle du PQ en empêchant ou, à défaut, en freinant au possible tout mouvement de libération nationale. Les politiques néolibérales garantissent au mieux une victoire électorale à moins de 50% du vote, d’où la nécessité politique d’un référendum qui, à son tour, sera au mieux acquis de justesse d’où l’obligation pratique de négocier devant un résultat peu convaincant. C’est comme si le PQ contrebalançait systématiquement la colère populaire contre le plan B apte à déclencher un raz-de-marée par ses politiques de coupures qui laissent le peuple confus et désemparé parce que le PQ est perçu comme à la fois le dirigeant du mouvement et le parti au pouvoir qui assomme. Machiavel n’aurait pas fait mieux.

Les frères ennemis

Finalement, la seule différence de fond entre le PQ et les Libéraux fédéraux, c’est le moment de l’essentielle négociation entre gentlemen à l’abri de la pression populaire. Le PQ les veut après un référendum gagnant, les Libéraux avant un référendum qu’ils veulent perdant et, si possible, non existant. La différence entre les deux partis n’est pas fondamentale. Pour le PQ, le référendum est plutôt une croix qu’il doit porté pour être élu. C’est pour cela d’ailleurs qu’il pourrait être tenté par une élection référendaire à plus de 50% tel que proposée par le Cercle Gérald Godin : un résultat quasi impossible qui lui laisserait les mains libres pour quatre ou cinq ans. Mais ce télescopage de l’étapisme style deux pour un est une variante risquée vers le puit sec (ne pas être élu) ou vers le débordement (avoir plus de 50%). Les Libéraux, quant à eux, pourraient à la limite vivre avec un référendum même gagnant dont les résultats seraient, à leurs yeux, purement consultatifs selon le jugement que la Cour suprême va leur servir.

En fait, un référendum illégal serait une politique d’assurance supplémentaire pour le PQ. Ou bien il serait plus probable : moins un référendum à la PQ est compris comme étant conséquent, plus il a des chances de se tenir et plus il a des chances d’être gagnant. Ou bien il permettrait de faire traîner les choses : le futur jugement de la Cour suprême rendra une négociation préalable incontournable, permettant de retarder le référendum sans coût électoral. Ou bien ce sera une combinaison des deux approches. Dans tous les cas de figure on peut être certain qu’on aura droit à un excellent mélodrame national-populiste mystificateur. Ce qui permettra justement au PQ de jouer à la victime, c’est cette troisième force aujourd’hui réunie dans Pro-démocratie. Leur rôle, négligeable dans la polarisation électorale/référendaire, devient stratégique le temps venu de la négociation. Or l’on sait à quelle enseigne se logent ces messieurs et quelques dames : à celui des négociation ininterrompues avant et après si nécessaire. Quant au droit à l’autodétermination, il sera comme la chatte qui ne retrouve pas ses petits.

Finalement, cette stratégie de l’affrontement permet tant au PQ, au Québec, qu’aux Libéraux, au Canada, de prolonger leur sainte jouissance du pouvoir pendant que le peuple ne sait trop à quel saint se vouer tout en passant à la caisse. Il appartient à la gauche de comprendre les points faibles de cette stratégie bourgeoise des frères ennemis qui s’entendent comme larrons en foire. Il faut en finir avec le PQ à deux chapeaux, comme à la fois chef du mouvement national et parti bourgeois néolibéral. Les faiblesses de la gauche d’il y a une génération, jeune mélange indigeste d’opportunisme nationaliste et de sectarisme gauchiste, ont laissé tout le temps à la scission nationaliste du Parti libéral d’usurper la direction de l’impétueux mouvement de libération nationale d’alors. Depuis, son accession au pouvoir ou, à défaut, à l’opposition officielle, lui a permis de satelliser l’essentiel des directions ouvrières et populaires.

Ce long intermède, dont les gains concédés en des temps meilleurs mais illusoires sont tous remis en cause, s’achève. La fondation du Parti de la démocratie socialiste (PDS) et dernièrement, le Rassemblement pour une alternative politique de novembre dernier annoncent une possible recomposition. L’élection à venir en sera le prochain test : non pas les résultats qui resteront très modestes faute de mobilisation de masse, mais l’occupation de la patinoire. L’alternative politique occupera le terrain politique avec candidatures et programme anti-néolibéral ou elle ne sera pas. Ou bien la gauche et la classe ouvrière consciente se laisseront de nouveau séduire par le populisme péquiste nourri de l’intransigeance fédéraliste, ou bien, contrairement à leurs prédécesseurs d’il y a une génération, ils s’affranchiront en un parti politique de la classe ouvrière qui conquerra la direction du mouvement de libération nationale pour sortir du cul-de-sac dans lequel les a enfermé les frères ennemis.

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