Le peuple corse dépossédé de son avenir

par Alain Nazier

 

L'assassinat du préfet de la Corse a provoqué une profonde secousse aussi bien dans l'île que sur le continent. Unanimement condamné, cet acte oblige l'ensemble des forces politiques à débattre du problème de le violence en Corse et donc de son état de crise. Crise du nationalisme, mais aussi et surtout d'un système pourri dominé par les clans et la mafia avec, depuis longtemps, la bénédiction des différents gouvernements français. Nous ouvrons le dossier avec l'aide de nos correspondants en Corse.

L'imprévu était-il prévisible ?

Le crime commis sur la personne du préfet de la Corse, Claude Erignac, est pour certains un acte incompréhensible qui défie la logique, pour d'autres un acte presque naturel imputable aux vices congénitaux de nationalistes dévoyés, nécessairement dévoyés comme le seraient presque tous les nationalistes. Ce schéma simpliste plaît fort aux âmes simples et a surtout pour avantage d'éviter de poser la question de la situation réelle du peuple corse, sa complexité et les réseaux de responsabilités croisées qui ne datent pas d'hier. Sans refaire toute l'histoire de la lutte de libération nationale, il est utile d'en rappeler les grands traits et les infléchissements de ces dernières années, qui ne rendaient pas ce crime prévisible à coup sûr mais davantage compréhensible.

Le premier élément à prendre en compte est le fait que l'Etat français a continué de gérer la Corse avec la complicité de clans au prix de quelques modifications statutaires. Gestion qui n'a pas permis le développement d'une économie insulaire saine, mais le maintien d'un système clientélaire au prix d'aides diverses qu'il est de bon ton de dénoncer de temps à autre pour donner le change. Mais c'était le prix à payer pour la domination.

"Economie" nouvelle

Ce modèle traditionnel dénoncé à raison par le mouvement nationaliste pouvait être politiquement assez fonctionnel pour une économie villageoise. Mais parallèlement à la remise en cause politique de la domination française, des secteurs capitalistes nouveaux ont fait leur apparition en Corse sur la base d'une division géo-économique du marché, la Corse étant assignée au développement touristique aux profits fort juteux, alors que le peu d'économie traditionnelle qui subsistait périclitait. La mise en place de l'Europe ouvrait un accès à de nouvelles subventions pour de nouvelles élites capables de les capter. À terme, le vieux clan, tel qu'il s'incarnait avec De Rocca Serra était condamné. Une nouvelle couche sociale bourgeoise plus moderne et plus agressive, tout aussi clanique par ailleurs, était candidate à la relève. La montée en puissance du président de la chambre de commerce de Haute-Corse, P. Natali, comme président de droite du conseil général de ce département en est un des signes. Cette économie nouvelle n'est pas obligatoirement regardante sur les moyens à met-tre en oeuvre. L'origine des capitaux ne provient pas des oeuvres de charité et la mafia n'est quelquefois pas très loin. Et sans être de la mafia les délinquants locaux en col blanc ont aussi quelques talents. Il n'y a pas besoin d'être mafieux pour laisser dormir une société au Liechtenstein en attendant que les explosifs se taisent pour investir dans quelque morceau de côte de l'extrême sud ou ailleurs.

Le mouvement de libération nationale incarné par le FLNC a secoué le vieux clan de droite et de gauche et l'immobilisme qu'il maintenait pour son profit et celui de la domination française. Il a redonné un espoir populaire. Il a été un obstacle assez efficace au bétonnage des côtes. Ce mouvement a toujours été un mouvement interclassiste qui, selon les époques, a eu des positions plus ou moins gauche en fonction de la conjoncture et des rapports de force internes. Le "secondu quaternu", rédigé après le départ du MPA par exemple, réaffirmait la nécessité d'un développement solidaire, exempt d'exploitation de l'homme par l'homme. Pour autant, les éléments de gauche radicale y ont toujours été minoritaires, quand ils n'ont pas été mis à l'écart et chassés. Leur éclatement en termes de perspective et de stratégie, qu'ils aient été dans ou hors des mouvements nationalistes majoritaires, a laissé une place libre pour les tendances droitières.

C'est paradoxalement le succès même de l'espoir soulevé par le mouvement national qui a amené la droite nationaliste à s'affirmer en tant que telle. Le MPA d'Alain Orsoni, en scissionnant, a publiquement affirmé qu'on ne pouvait agir qu'avec des gens qui avaient un projet de société commun. Dans le même temps, il prenait langue avec l'Etat français pour monnayer économiquement et politiquement leur participation à un deal avec celui-ci. Dans le même temps, une autre fraction droitière prenait totalement le contrôle de la Cuncolta et son nouveau porte-parole F. Santoni pouvait dire à un journaliste "qu'ils n'étaient pas une alternative". Ses liens avec des proches de Charles Pasqua et ses réseaux ont été rapportés par le Canard enchaîné, et montraient une transformation radicale de la direction que les militants mettront du temps à évaluer.

Dérives affairistes

Le drame de Furiani fut le révélateur des nouvelles cristallisations politiques de la mouvance nationaliste. L'assassinat de R. Sozzi a été la réponse du FLNC-canal historique contre un militant qui n'acceptait pas la dérive affairiste de la direction. À ce moment, ce fut d'ailleurs plusieurs militants de gauche et révolutionnaires qui furent menacés. Plus tard, ce fut le tour d'un autre militant, F. Muzi, d'être assassiné. À cela s'ajouta la guerre entre le MPA et Cuncolta, guerre à la fois économique et politique pour le contrôle de nouvelles places à prendre. De nombreux morts en furent les victimes, avec un cortège de haine et de rancoeurs qui touchent des familles dans toute leur étendue.

Mais ces involutions politiques ne peuvent se comprendre sans analyser ce que fut le rôle de l'Etat français dans cette période. Quelles que furent les concessions - le statut Joxe en fut une, mais limitée dans la mesure où le Conseil constitutionnel refusa que l'on puisse reconnaître juridiquement l'existence du peuple corse - l'Etat français a toujours eu comme objectif central de refuser les droits politiques collectifs du peuple corse. Il a soutenu les projets de la nouvelle bourgeoisie corse. La mise en place de la zone franche fut un cadeau énorme fait par le gouvernement Juppé à tous les affairistes voulant amonceler un profit rapide et blanchir de l'argent sale. Tous les gouvernements de droite et de gauche n'ont eu de cesse que d'écraser le mouvement de libération nationale. Que ce soit par la répression tous azimuts, ou en soutenant tour à tour telle ou telle fraction de la droite nationaliste et en exacerbant ainsi la guerre entre les FLNC. Un spécialiste des services se serait même félicité de cette situation avec gourmandise. La chute de F. Santoni n'est pas autre chose que le résultat de la bataille politique entre Juppé et Pasqua dans le marigot franco-français, au détriment de ce dernier.

Divisons en tous sens

Mais nombre de nationalistes n'ont pas voulu cautionner ces dérives soit pour des raisons de fond, parfois liées au projet de société, soit parce qu'ils refusaient les moyens dont tout le monde voit bien qu'ils sont un obstacle majeur au débat politique et à toute solution politique progressiste et même tout simplement de cohésion sociale minimum. P. Poggioli, en quittant À Cuncolta, avait dénoncé en son temps la dynamique infernale de l'impôt révolutionnaire qui pouvait devenir plus un facteur d'enrichissement personnel que le moyen pour continuer le combat politique. Depuis l'affaire Sozzi, de nouvelles organisations nationalistes ont vu le jour sur tout l'échiquier idéologique et politique. Une récente scission d'À Cuncolta autour d'un chef historique du mouvement, Marcel Lorenzoni, accusé, vraisemblablement à tort, de l'assassinat du préfet de Corse, rend la compétition politique encore plus ouverte.

La division n'est pas l'apanage du mouvement nationaliste. La droite connaît une profonde crise de direction. J.-P. De Rocca Serra mis sur la touche, le président de l'exécutif régional, J. Baggioni, est contesté par le président du conseil général de Haute-Corse. Le RPR est divisé. J. Rossi, qui pensait un moment tirer profit de cette situation, a dû déchanter. Cinq ou six listes du clan de droite seront présentes lors des prochaines élections territoriales, face à une liste unique de gauche française mais sans réel projet alternatif, les seuls continuateurs peut-être du clanisme classique.

Violences

Les commentateurs ne manquent pas non plus d'invoquer le caractère violent, meurtrier du mouvement nationaliste. Il est certain qu'il y a eu des morts dans l'affrontement politique. Mais tous les meurtres sont loin d'être des morts politiques tant s'en faut. Qui dira qui a commandité l'assassinat du maire de Grosseto, et bien d'autres ? D'autre part, comme le rappelait opportunément ces derniers jours E. Siméoni à la télévision, il a été lui-même l'objet de nombreux attentats dirigés selon lui par les services français. Combien d'initiatives barbouzardes contre des militants nationalistes ?

C'est globalement la situation de domination nationale, économique, sociale, culturelle, politique, la pénétration des intérêts mafieux dans la société corse qui sont le terrain de la violence.

La violence actuelle est le fruit de cette histoire complexe.

La Corse est donc à un moment charnière de son histoire, moment de déstabilisation particulier du système de domination anciennement en vigueur qui combine transformation économique et sociale profonde, bataille pour le leadership à droite et une dynamique de redéfinition des enjeux et des méthodes de la lutte de libération nationale. Le conflit national porté à un haut niveau n'a pas encore trouvé sa résolution. Le conflit de classe n'a pas encore trouvé son expression indépendante significative. Situation hautement dangereuse. Moment propice à toutes les aventures comme à tous les coups tordus.  

 

{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 12 février 1998}

 

 

Une liste de gauche nationale

par un correspondant de Rouge

Une première dans le ciel électoral insulaire et un motif d'espérance. Une liste "di a manca naziunale" (de gauche nationale, c'est son sigle) sera présente dans la compétition électorale prochaine pour l'Assemblée territoriale. C'est le fruit d'un travail de bilan de plus de vingt ans de luttes et d'analyse de la situation de la Corse aujourd'hui. C'est aussi une volonté opiniâtre, celle de ne pas laisser tomber les intérêts du peuple corse, la volonté de reprendre le nationalisme de la main de ceux qui en ont fait une affaire privée aux méthodes dénaturées. C'est un grand courage aussi contre les pressions de toutes natures.

Cette démarche politique ne tombe pas du ciel. Les militants qui s'agrègent aujourd'hui dans la dynamique se sont engagés à divers moments du combat national sur des positions de gauche, que ce soit dans le mouvement nationaliste majoritaire ou bien à l'extérieur comme les militants trotskystes d'A Fiumara ou ceux d'A Chjama per l'indipendenza e u sucialismu (Appel pour l'indépendance et le socialisme) et d'autres qui n'étaient pas forcément encartés mais veulent construire une issue de gauche socialiste pour la Corse.

Le premier regroupement récent de ce type verra le jour à la suite de l'assassinat de R. Sozzi et prendra forme après celui de F. Muzi, en 1996, sous le nom de Testa mora et fiore rossu (Tête de Maure et fleur rouge). Il se présentait alors comme "la gauche du mouvement national auquel nous avons toujours participé". Il dénonçait la responsabilité des politiciens français et insulaires qui avaient favorisé la situation que vivait l'île. Il appelait également tous les militants à réfléchir avec eux aux solutions à proposer et à s'organiser en mouvement politique. Cette ligne d'ouverture devait être reprise lors de leur congrès, en appelant tous ceux qui voulaient "rompre avec la spirale infernale dans laquelle l'ont entraîné l'Etat français, les clans et les bandes qui prétendent représenter le mouvement national". La "privatisation de notre espace collectif et la folklorisation de notre culture, la subordination à l'Europe du Capital" étaient des axes centraux du combat, en réaffirmant "qu'il appartient au peuple corse et à lui seul de décider de son avenir".

Cet appel a été entendu. La présentation de la liste A manca naziunale témoigne de cette ouverture et du saut qualitatif qui vient d'être franchi. La tête de liste est Marie-Paule Cesari, syndicaliste agricole du Cap. C'est la seule liste conduite par une femme, et elle compte près de 20 % de femmes. On trouve parmi les candidats J -T. Plasenzotti, Anna Albertini, Felice Tomasi, Dominique Giacomoni, D. Susini, Serge Vandenpoorte... 65 % des candidat(e)s sont salariés, dont un peu plus de la moitié dans la fonction publique, 10 % sont des agriculteurs, 8 % étudiants. Le Sud est représenté par 60 % des candidats et le Nord par 40 %. La plupart des régions sont présentes, à l'exception de celle de Porto Vecchio. Certains sont militants CGT ou du STC, ou membres du mouvement antiraciste Ava Basta. C'est donc une liste représentative de la variété des engagements, des réalités de la nation corse. L'accent de la campagne sera porté sur la nécessité d'un plan d'urgence pour répondre à la dégradation sociale : instauration d'un SMIC corse indexé sur le coût de la vie dans l'île, y compris pour les chômeurs. C'est aussi la volonté d'un développement maîtrisé au service des besoins du peuple, la défense de la culture et de la langue, et des propositions institutionnelles pour mettre en marche un processus de souveraineté populaire et nationale, comme le pouvoir de légiférer par l'Assemblée territoriale, et tout ce qui peut aller dans le sens d'un droit plus développé pour les décisions du peuple. L'Europe de Maastricht y est fermement condamnée au profit d'une Europe solidaire et respectueuse de la souveraineté des peuples.

Dans le contexte actuel, il s'agit d'un grand défi, mais comme le dit la tête de liste, "le chemin sera long", mais c'est le seul pour combattre "la régression sociale et économique et le développement de la gangstérisation galopante", et afin de faire vivre de nouvelles méthodes démocratiques "pour que revive l'espoir".

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