L'AMI, un pacte de voleurs
par Jean-Louis Michel
Préparé en catimini par les porte-flingues de la finance internationale, l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) constitue à plus d'un titre une menace pour le développement, la démocratie, la culture et les libertés, non à l'échelle de telle ou telle région du monde, mais bien à celle de la planète entière. Inspiré du modèle ultralibéral américain, cet accord forcé affranchirait les multinationales, avant tout US, de tout contrôle public, national ou régional. Un concentré de mondialisation financière qui fait actuellement l'objet de négociations en vue de la conférence ministérielle des 29 Etats industriels membres de l'OCDE qui se réunira le 28 avril prochain avant que ce pacte de voleurs ne soit étendu à toute la Terre par le biais de l'organisation mondiale du commerce (OMC).
L'AMI est d'abord et sans conteste américain. Originaire de cette Amérique du Nord impérialiste, barbare et arrogante, dont le chercheur Michaël Loriaux soulignait dans les colonnes du journal Le Monde que depuis vingt ans «décidée à retrouver une croissance forte, elle a démoli un à un les obstacles qui la gênaient, et notamment toutes les institutions pratiques qui avaient permis à ses alliés - France, Corée, Japon - de maintenir des modèles nationaux volontaristes». Quand on sait que des dix firmes mondiales au plus fort «impact commercial», huit sont américaines (McDonald's, Coca-Cola, Disney, Kodak, Gilette, Levi's, Microsoft, Marlboro), le Japonais Sony et l'Allemand Mercedes complétant la liste, on en mesure mieux l'enjeu. La «liberté» d'exploiter sans contrainte, celle de profiter sans entrave, voilà ce qu'ils revendiquent.
L'AMI met ainsi un terme au mensonge qui voulait que l'OCDE se préoccupe depuis longtemps d'un code de «bonne conduite» régissant les rapports entre les multinationales et les pays sur lesquels elles jettent leur dévolu, l'objectif étant prétendument de préserver les seconds des premières. Aucune contrainte de quelque sorte que ce soit ne pourrait désormais être opposée aux investisseurs étrangers, ni en termes «d'exportation d'un volume ou d'un pourcentage de biens et de services» ; ni en termes de «niveau ou de pourcentage de contenu national» ; ni en termes de «transfert de technologie» ; ni même en termes de «localisation de siège, de niveau donné d'emploi ou de recherche-développement». Et comble du cynisme de cette mafia, en cas de guerre, les investisseurs étrangers se verraient garantir une «indemnisation prioritaire, prompte, adéquate et effective». La langue technocratique de ces bandits a décidément des ressources de clarté insoupçonnées.
La liste des victimes désignées de ce hold-up du siècle sur le droit international le plus élémentaire est de fait sans limite. En première ligne, les pays émergents d'Asie comme ceux qui sont en voie de développement et offrent des marchés potentiels considérables comme la Chine ou l'Inde. Les marchés de l'Est européen ou ceux d'Amérique latine, déjà sous la coupe réglée de l'ALENA, mais aussi les marchés de l'Union européenne sont concernés au premier chef. Tous devront y passer si Washington réussit à imposer l'AMI. Or les entreprises américaines détenaient déjà en 1996 plus de 800 milliards de dollars d'actifs étrangers... C'est donc une colonisation effrayante qui se dessine, annoncée dès 1992 par un Clinton déclarant sans ambages «seuls les Etats-Unis peuvent jouer le rôle de leader pour soulager la souffrance humaine, continuer la marche vers la démocratie et les droits de l'Homme, et maintenir la croissance des économies de marché». Ce sont là les valeurs suprêmes, hypocrites et mensongères, de la mondialisation capitaliste et de son «nouvel ordre international».
Pour toutes ces raisons, l'AMI doit être combattu sans merci et ne saurait être amendé comme le soutient Dominique Strauss-Kahn au prétexte bien illusoire de sauver, malgré tout, «l'exception culturelle» européenne et française ; d'assouplir les infâmes lois d'extraterritorialité américaines du type Helms-Burton contre Cuba ou D'Amato contre les sociétés commerçant avec l'Iran ; ou encore de préserver la clause dite d'intégration régionale ou de «Rio» qui permet, entre autres, aux Européens de s'octroyer des facilités internes. L'AMI est aussi une réponse à l'Union économique et monétaire européenne. Des concessions américaines sur l'un ou l'autre de ces points ne rendraient pas l'AMI plus acceptable. En le cautionnant, on le rendrait en effet irréversible. Sauf à se dissocier de manière irrémédiable de l'opinion de gauche en France et en Europe, le gouvernement Jospin doit faire entendre raison à son ministre des Finances et entraîner avec lui les instances européennes dans la résistance à cette sale guerre commerciale américaine qui n'est que le prélude à une colonisation multidimensionnelle du reste de la planète.
{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 12 février 1998}
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