A l'arrière plan de la crise économique est-asiatique
Le FMI et ses dogmes sur la sellette

par Eric Toussaint

 

Initiée en Thaïlande dès février 1997, la crise financière s'est étendue à la Malaisie, l'Indonésie et les Philippines, soit quatre pays cités par le FMI, la Banque mondiale (BM) et les banques privées comme des modèles pour leur ouverture au marché mondial, leur faible taux d'inflation et leur croissance élevée. Le FMI s'était juré de ne plus être pris au dépourvu par une crise à la mexicaine. La lecture du Rapport annuel de son conseil d'administration (CA) pour l'exercice clos le 30 avril 1997 (rédigé durant l'été 1997) est édifiante tant il se berce d'illusions : « Les administrateurs notent que des progrès constants ont été accomplis, particulièrement en ce qui concerne l'aptitude du FMI à déceler à un stade précoce l'apparition des tensions financières. » La réalité a vite démenti ces propos, le FMI n'ayant pas vu venir celles des quatre « tigres » ni (voir son rapport World Economic Outlook de l'automne 1997) celle de la Corée du Sud.

Forfanteries

Michel Camdessus, directeur du FMI, doit ainsi modifier a posteriori la présentation des événements. Après avoir reconnu le 18 décembre 1997 qu'il avait sous-estimé le danger de crise, il a affirmé le 21 janvier suivant que la faute en incombait aux autorités des pays concernés qui n'avaient pas écouté ses avertissements : « Si nous avions pu opérer six mois plus tôt, vous n'auriez pas entendu parler de la crise en Corée » (Le Soir, 22 janvier 1998). Belle forfanterie ! Le rapport annuel 1997 du FMI notait, sur le royaume thaï (tout en relevant des éléments inquiétant) que « les administrateurs ont vivement loué les remarquables résultats économiques de la Thaïlande et l'application persévérante de bonnes politiques macro-économiques ». Des félicitations qui vont aussi aux Indonésiens pour « les résultats économiques au cours des dernières années » et Malaisiens pour « la poursuite d'une gestion macro-économique prudente et des réformes structurelles de vaste portée ».

La crise enclenchée, ces mêmes autorités thaïlandaises, indonésiennes et malaisiennes sont devenues la cible du FMI et des chantres du néolibéralisme. Le Premier ministre malaisien les a particulièrement énervés en dénonçant la responsabilité des groupes financiers spéculateurs, en critiquant le FMI, rendant visite à Fidel Castro et réunissant le G15 (avec les principaux pays du tiers monde) pour tenter (sans succès) de faire pression sur les pays les plus industrialisés.

Certes, le Premier ministre malaisien cherche à protéger les capitalistes locaux qui ont aussi mis leurs capitaux à l'abri et désigne un bouc émissaire commode à la vindicte du peuple. Mais, la crise aidant, les autorités dans la région découvrent les désavantages des capitaux volatiles qui contribuent à grossir une bulle financière spéculative et à surévaluer la monnaie nationale. Le ministre philippin du Commerce et de l'Industrie déclarait au Monde (13 janvier 1998) : « Notre monnaie n'a jamais été liée à la devise américaine. Nous avons toujours laissé le marché décider de son cours. Le problème était - et cela vaut pour d'autres pays - que le marché fonctionnait anormalement en raison d'un flux trop important de dollars. (...) Nous aurions dû prendre des mesures beaucoup plus rigoureuses, ces deux dernières années, pour contrôler l'afflux massif de devises américaines. Nous pouvons suivre les investissements de portefeuille. Nous devrions aussi encourager ces capitaux à rester dans le pays le plus longtemps possible et imposer des pénalités sur les opérations à court terme, plus spéculatives. » Le FMI ne voulait précisément pas entendre parler de telles mesures.

Le FMI, dans son bulletin semestriel d'octobre 1997 censé prévoir l'avenir économique pour les deux années qui suivent, n'envisageait nullement la crise sud-coréenne. Il lui reproche aujourd'hui (entre autres) son « protectionnisme ». Mais est-il vrai que le régime sud-coréen refusait les réformes libérales ? Certainement pas, comme en témoigne le rapport de la mission envoyée sur place par le FMI en novembre 1996 : « Depuis 1994, les autorités ont progressivement démantelé les obstacles à l'importation et réduit les droits de douane conformément à l'accord de l'Uruguay Round. L'octroi de licences d'importation est désormais automatique sauf pour un petit nombre de produits risquant de menacer la santé ou la sécurité publique. » « Au cours des dix dernières années, les autorités ont partiellement appliqué deux programmes de privatisation des entreprises publiques. » « Les administrateurs [du FMI] se sont félicités de la libéralisation récente des mouvements de capitaux. » « Le conseil d'administration s'est félicité de l'élargissement des réformes structurelles, notamment des réformes du marché du travail et des privatisations. »

Toujours dans son rapport 1997, le FMI s'est aussi félicité de la mondialisation, « les administrateurs se sont accordés à dire que la mondialisation a apporté une contribution à la prospérité mondiale », mettant en garde les gouvernements qui tenteraient de limiter les mouvements de capitaux et de protéger partiellement leur économie : « La menace d'une marginalisation pèse de plus en plus lourdement sur ceux qui résistent à la mondialisation. » Voilà encore une affirmation battue en brèche par la vie réelle : l'Inde et le Pakistan, les deux mastodontes de l'Asie du Sud, n'ont pas encore été fortement touchés par le cataclysme financier qui secoue l'Asie du Sud-Est. Bien qu'ils soient en difficulté économique, leur lenteur relative à entrer dans la mondialisation les a protégés de la contagion spéculative. Loin de les marginaliser, le maintien de barrières protectionnistes et d'un contrôle sur les mouvements de capitaux, ainsi que le rythme lent des privatisations, ont constitué un bouclier protecteur.

Le FMI et les Américains ont obtenu la mise en faillite d'un grand nombre d'institutions bancaires en Asie. Se rappelle-t-on que, dans les années 1980, les autorités américaines ont organisé le sauvetage des banques de dépôts et d'épargne (les Saving and Loans) pour un montant total de 200 milliards de dollars à charge du budget fédéral ? Le Français Camdessus se rappelle-t-il de celui du Crédit lyonnais ? Dans le cas asiatique, les banques des pays les plus industrialisés vont pouvoir racheter pour une bouchée de pain des entreprises financières mises en faillite.

Les pays asiatiques devraient, selon le discours officiel du FMI, suivre une cure d'austérité budgétaire particulièrement en matière de dépense d'armement. La réalité, comme souvent, est tout autre que le discours hypocrite du FMI. La Corée du Sud et les 4 « tigres » constituent d'importants clients des marchands d'armes américains. Steven Lee Myers écrit (International Herald Tribune, 14 janvier 1998) que le secrétaire d'Etat à la Défense des Etats-Unis, William Cohen, « est en train de chercher les moyens de maintenir les commandes militaires » passées par les pays en crise. Pendant que Camdessus et Summers, représentant du Trésor US et ex-dirigeant de la BM, faisaient une tournée des pays soumis aux conditions d'austérité, une autre délégation suivait, dirigée par Cohen. La Corée du Sud veut renoncer à l'achat d'avions AWACS, la Thaïlande veut supprimer sa commande de huit avions de chasse F/A 18 ? Cohen cherche à les convaincre de confirmer leurs commandes moyennant des facilités de paiement...

Dangereuse arrogance

Début janvier, Henry Kissinger, l'ancien chef de la diplomatie des Etats-Unis, a lancé une peau de banane sous les pieds de Larry Summers, car les USA voudraient montrer une volonté de recolonisation qu'ils ne s'y prendraient pas autrement : « Nous devons éviter que les réalités économiques ne mènent à une vague de nationalisme et éventuellement à un anti-américanisme, ce qui signifierait que la cure est pire que la maladie (...). Nous devons éviter d'utiliser cette occasion de recoloniser la Corée » (International Herald Tribune, 12 janvier 1998).

David Hitchcock, un ancien diplomate US, a aussi déclaré : « Actuellement, les Asiatiques ont l'air de blâmer leurs propres gouvernants, banquiers et hommes d'affaires. Mais si les mesures économiques dures entraînent toujours plus de faillites et de licenciements, la condamnation peut traverser le Pacifique » (International Herald Tribune, 12 janvier 1998). Enfin, David Bonior, numéro deux du groupe parlementaire démocrate à la Chambre des représentants, a critiqué le plan de sauvetage du FMI : « Nous devons fournir une aide. Mais cette aide ne doit pas être un plan de sauvetage des banquiers, des spéculateurs et des dictateurs répressifs. Nous ne pouvons soutenir un plan de sauvetage qui étrangle le peuple travailleur, ignore les causes de l'instabilité et puis demande au contribuable américain de payer l'addition » (International Herald Tribune, 16 janvier 1998). Mais ces avertissements ont peu de chance d'être entendus.

La position des Etats-Unis se renforce avec la crise. Gouvernement et hommes d'affaires US pensent qu'ils ont plus à gagner qu'à perdre en poursuivant leur offensive économique et politique pour accroître leur présence dans la région Asie-Pacifique, aux dépens des Japonais et des pays en crise. Le FMI protège, une fois de plus, les intérêts des grands financiers internationaux.

Trois questions

Concluons sur quelques questions finales :

1. Le modèle asiatique n'en est plus un. Camdessus et bien d'autres l'ont déclaré urbi et orbi. Mais ce modèle n'a-t-il pas reproduit, d'une manière spécifique, les traits caractéristiques des pays dépendants, dominés par le centre capitaliste ? Si ce modèle est démodé, par quoi les grands prêtres du néolibéralisme vont-ils le remplacer ?

2. Pour le FMI et ses compères, il faut renforcer la circulation des capitaux. Jacques Chirac ne dit pas autre chose. De passage en Malaisie le 17 novembre 1997, il a déclaré : « La spéculation tout à fait excessive doit être maîtrisée. » Mais comment, puisqu'il rajoute : « Je ne suis naturellement pas favorable au contrôle des changes ou à la limitation des mouvements de capitaux. La liberté de circulation des capitaux est aujourd'hui une règle admise par tout le monde » (Le Monde, 18 novembre 1997). La preuve est pourtant de nouveau faite qu'une libre circulation des capitaux peut catalyser une crise. Si le modèle asiatique est « démodé », celui de la libre circulation des capitaux ne l'est-il pas également ?

3. Si des troubles interethniques éclatent en Indonésie, aux Philippines, Malaisie ou Thaïlande, refusera-t-on de considérer leur lien avec la crise économique en cours ? Ou ne seront-ils considérés que comme de simples « effets latéraux indésirables » ?

 

{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 12 février 1998}

 

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