Réponse amicale à Pierre Dubuc

« Négociations stratégiques » ou indépendance de classe ?

Dans l'Aut'Journal de février 1998, Pierre Dubuc met en garde le nouveau Rassemblement pour une alternative politique contre les pièges de l'ouvriérisme et du nationalisme que lui tendent respectivement Charles Gagnon et Bruno Roy dans des articles parus dans Le Devoir en décembre 97. Sa critique est tout à fait pertinente. Car il n'y a pas de choix à faire entre le peuple exploité et la nation opprimée. Ce sont deux côtés de la même médaille. Le surplus d'énergie pour lutter contre le chômage, les inégalités et les coupures, le peuple la puisera dans sa colère contre le plan B. Sa conviction profonde pour arriver à l'indépendance, la nation la trouvera dans un projet de société libérateur et égalitaire. Il n'y a que la petite-bourgeoise péquiste, à la remorque de la bourgeoisie, et la gauche francophone gauchiste, à la remorque de la gauche anglophone chauvine, chacune à leur manière opposée, pour divorcer le combat social du combat national.

Si Bruno Roy ne veut pas de « négociations stratégiques » avec le PQ de la part des mouvements ouvrier et populaire, pourquoi ne dénonce-t-il pas les constantes demandes des gens d'affaires et des élites anglophones auxquelles le PQ finit toujours par acquiescer, de dénoncer Pierre Dubuc. Très juste. Chasser les classes sociales de l'analyse et elles reviennent au galop. Mais s'agit-il pour autant de se doter d'une « organisation politique » dont le but serait de faire ces « négociations stratégiques » ?

Le but premier d'une organisation politique ouvrière et populaire n'est-il pas plutôt d'occuper le terrain politique, si humblement soit-il, en combattant tous les partis bourgeois, PQ compris ? N'est-ce pas là le sens de l'amendement de la rupture avec tous les partis traditionnels, PQ, Libéraux et ADQ, du Rassemblement de novembre ? Le test de cette rupture n'est-il pas minimalement de présenter des candidatures ouvrières et populaires aux élections qui s'annoncent pour bientôt ? Pierre Dubuc, bien qu'ouvert à cette perspective, semble hésiter. Son hésitation ne vient-elle pas de son ambiguïté face à la nature intrinsèquement bourgeoise du PQ ?

Le PQ : étouffer l'indépendance

Comme la Tour de Pise, le PQ penche toujours du côté de la bourgeoisie… parce qu'il est bourgeois nonobstant sa tactique électoraliste de « préjugé favorable aux travailleurs » dans les tumultueuses années 60 et 70. Le PQ n'est-il pas sorti de la fesse nationaliste du Parti libéral pour chapeauter un puissant mouvement de libération nationale-sociale qui émergeait à la fin des années 60 ? Comme disent les Anglais, if you can't beat them, join them… et prends le contrôle. Cette manoeuvre réussie, le PQ a petit à petit réduit à l'électoralisme le grand mouvement populaire des années 60-70. Quand l'échec de Meech eut brièvement ressuscité le mouvement au printemps 1990, Bouchard et Parizeau ont appuyé à 100% Bourassa et Mulroney qui avaient sciemment provoqué la crise d'Oka pour faire diversion. Puis Parizeau tendit la main au tricheur Bourassa, au lieu de réclamer une élection référendaire ou un référendum que les sondages annonçaient gagnant haut la main, afin d'enliser le mouvement renaissant dans le parlotage de la Commission Bélanger-Campeau.

Très consciemment, le PQ avait de nouveau étouffé le mouvement. Assuré de perdre le référendum d'octobre 1995, le PQ s'y risqua, coincé par ses promesses. Pris par surprise par le populisme gauchiste de Parizeau qui balançait par dessus bord la souveraineté-partenariat, pour ne pas dire le partenariat-souveraineté comme le dit Pierre Dubuc – digne successeur de la souveraineté-association des débuts – le PQ se débarrassa de ce franc tireur, qui voulait passer à l'histoire, pour lui substituer l'ex-ministre conservateur Bouchard au beau milieu d'une campagne gagnante. Comment ne pas voir que le PQ a toujours été, depuis sa naissance, un détachement avancé de la bourgeoisie au sein du peuple pour dévoyer son projet de libération nationale-sociale ? Le PQ, à l'image de l'entreprise de réassurance de la famille Parizeau, c'est l'assureur des assureurs de la bourgeoisie contre l'indépendance.

Pierre Dubuc ne semble pas voir le PQ comme un parti intrinsèquement bourgeois. Pour lui, au sein du PQ, « les intérêts des différentes classes s'y côtoyaient… ». Le fait que le PQ ait déjà eu 300 000 membres n'était pas le signe d'un parti inter-classiste mais d'un parti national-populiste à la sud-américaine qui avait su se rallier une partie du peuple grâce à la complicité de la gauche. La grande erreur de la majorité de la gauche des années 60-70 a été de marcher avec le PQ, comme membres ou comme compagnons de route (les oui-mais). Certes, à cette magistrale erreur a répondu l'erreur tout aussi magistrale des maoïstes du parti pris fédéraliste au nom de la mythique unité de la classe ouvrière canadienne, erreur dont Charles Gagnon n'a pas décroché.

Pierre Dubuc a tout à fait raison de rappeler qu'il n'y aura pas d'unité ouvrière possible sans que « les travailleurs de la nation dominante reconnaissent le droit à l'autodétermination de leurs frères et soeurs de la nation dominée et luttent pour le respect de ce droit. » À quand, en effet, une campagne contre le plan B par la gauche du Canada anglais ? Que répondre d'autre au mépris de la déclaration de Calgary et au silence populaire anglo-canadien que l'indépendance, puisque la nation québécoise, minorités nationales comprises, en a les moyens démographique et économiques. Et elle ressent assez ce qu'est l'oppression pour ne pas imposer aux nations aborigènes ce que le Canada lui impose, n'en déplaise à la sacro-sainte intégrité territoriale péquiste.

Mais quand une bonne partie de la gauche québécoise, maoïstes compris, scandait « Parti québécois, parti bourgeois », elle n'avait pas tort. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Quant à l'impérialisme américain sur lequel s'attarde Pierre Dubuc, le portrait qu'il en fait est inexact. Les maoïstes vilipendaient davantage le soi-disant fasciste social-impérialisme soviétique que l'impérialisme américain – autre erreur magistrale – ce qui les amenaient à jouer son jeu malgré toutes leurs dénonciations. En 1980, sinon bien avant, le PQ était pro-américain. René Lévesque et Jacques Parizeau, dont les pèlerinages aux ÉU sont mémorables, se sont toujours souvenus que ce sont les Américains qui avaient financé la nationalisation de l'électricité en 1963 – acte fondateur du nationalisme péquiste avant l'heure – suite au refus de la finance canadienne. L'adhésion enthousiaste du PQ au libre-échange canado-américain n'était pas un revirement, loin de là. À défaut de s'appuyer sur le peuple québécois, le PQ a recherché depuis le début l'alliance avec les États-Unis.

Aller jusqu'au bout, jusqu'au terrain politique

Se mobiliser par centaines de milliers, comme l'a fait la génération de 68, malgré des gains sociaux réels, aboutit à un cul-de-sac si on abandonne la direction politique du mouvement à la bourgeoisie, qui a plus d'un tour dans son sac pour se parer de vêtements nationalistes et même, au besoin, ouvriéristes. L'actuel marasme néolibéral dans lequel s'est enlisé le PQ enlève toute crédibilité à son discours souverainiste, réduit à une coquille vide, au flag su'l hood, et encore. Comme les cours de la Bourse, le mythe Bouchard finira par se dégonfler. Le succès du Rassemblement des 28-29 novembre a souligné un premier décrochage, celui des militants et militantes, signe potentiel du début d'une profonde recomposition de la scène politique québécoise.

À défaut de luttes sociales d'envergure prévisibles dans la prochaine période, la deuxième manche se jouera lors des élections qui pourraient être l'occasion pour les couches populaires les plus conscientes de rompre à leur tour… à condition qu'elles puissent s'accrocher à des candidats et candidates de gauche, mieux à un parti de gauche muni d'un clair programme anti-néolibéral, que ce soit le PDS ou une autre solution sortant du Rassemblement pour une alternative politique. Mais dépêchons-nous, le printemps s'en vient.

Autrement, la rupture de novembre n'aura été qu'une demi-rupture, à la manière d'un wagon qui se décroche du train mais qui roule toujours dans la même direction. Il ne s'agit pas de faire pression sur le PQ, de le gronder, mais de le rejeter comme la solution la moins pire. Le néolibéralisme populiste du PQ et son sabotage tout aussi manipulateur de l'indépendance ne sont pas moins pire que le néolibéralisme et l'anti-indépendantisme à visage découvert des Libéraux. L'habit ne fait pas le moine. Et au bout du compte c'est blanc bonnet, bonnet blanc.

L'indépendance du Québec passe par l'indépendance politique de la classe ouvrière du Québec ; et cette indépendance de classe passe par la conquête de la direction du mouvement indépendantiste que le parti de la classe ouvrière doit arracher au PQ. Il n'y a pas d'autres chemins pour la libération nationale et sociale du peuple québécois.

Marc Bonhomme
co-rédacteur de La Gauche [www.lagauche.com] et
responsable à la rédaction de la revue Option Paix

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