REVOIR NOTRE MONDE

Par Ginette Lewis

Encore cette année le 8 mars 1998 sera organisé par une coalition large. Cette unité d'actions des groupes de femmes et des centrales syndicales pour fêter la Journée internationale des Femmes avait été perdue dans les années 80. Depuis la Marche des femmes en 1995, l'unité est redevenue une pratique du mouvement des femmes et c'est tant mieux. Ce sont plus de dix regroupements de femmes qui se sont mise ensemble autour de ce consensus. Ce sont pour les centrales syndicales et les grands syndicats : FTQ, CSN, CEQ, APTMQ (technologie médicale), SFPQ, SPGQ, FIIQ, COPS (professionnel-le-s en santé), CSD et SAPSCQ (agents de la paix). Pour les groupes de femmes ce sont la FFQ, l'R des Centres de femmes, l'AFEAS et les Femmes autochtones.

Cette année, le thème de la journée s'articule autour du changement : REVOIR NOTRE MONDE et de quatre lieux privilégiés de changement pour les femmes : la famille, le travail, la communauté et la planète.

Des activités seront organisées dans les différentes régions. À Québec, il y aura un rassemblement à 19 h à l'édifice de la CSN, suivi d'une pièce de théatre du Théatre Parminou sur la conciliation travail-famille à 20 h et à 21 h 30; il y aura musique et danse. Pour les militantes dans les différents groupes ou syndicats de la base, le matériel du 8 mars permet d'organiser des actions en distribuant l'épinglette ou en faisant signer une petite carte postale adressée à Monsieur Bouchard où les femmes sont invitées à faire des propositions pour que notre monde tourne plus rond. C'est donc une action positive.

Mais au-delà du 8 mars 1998, il faut pousser la réflexion pour le mouvement des femmes.

UNE UNITÉ IMPORTANTE

Dans le contexte de mondialisation et de néolibéralisme actuel, il est extrêmement important de voir le 8 mars s'organiser de façon unitaire. Ce sont les femmes qui sont les premières cibles du néolibéralisme. Le retour aux chaudrons tant souhaité au lendemain de la guerre, reprend souffle mais cette fois-ci en joignant la coercition. C'est d'abord au niveau du droit au travail des femmes que le néolibéralisme pousse son offensive. Si, dans les pays les plus pauvres, les femmes doivent recourir de façon systématique au travail informel et au noir, dans les pays les plus riches comme au Québec, c'est directement leurs emplois qui sont remis en question. Le nivellement des programmes sociaux à travers le monde à un niveau de stricte survie des populations a amené des coupures massives dans les secteurs de la santé et de l'éducation. Résultat : les femmes ont perdu leurs jobs et ont vu leurs services publics se dégrader alors qu'elles en étaient les premières utilisatrices.

Deuxièmement, il ne faut pas sous-estimer l'impact des actes de violence et de mépris envers les femmes. La pornographie se généralise, s'internationalise et ce, facilement par les nouveautés technologiques comme internet et vidéocassettes. Il faut simplement voir les pochettes de disques actuelles et les vidéoclips pour s'en convaincre.

Troisièmement, l'épidémie du sida qui maintenant atteint les femmes, reste un facteur de frein dans le développement sexuel. Les pratiques libertaires et d'expérimentation des années 70 ne peuvent continuer sans protection appropriée. La contraception stagne dans ce contexte et les femmes utilisent aussi la maternité pour essayer à travers quelques programmes sociaux de grapper quelques sous pour survivre à leur pauvreté. Les femmes gardent difficilement le contrôle de leur corps quand la survie prédomine.

Il faut donc que les femmes, devant cette offensive, resserrent les coudes et luttent sans relâche pour garder les acquis. Ce qui est loin d'être sûr.

L'UNITE MAIS SANS DERANGER

Mais justement ce qui est dérangeant dans le 8 mars 1998, c'est cette unité. Une unité de façade, une unité factice, une unité de consensus. Tout le monde y trouve du sien. C'est bien. Mais personne ne parle des vrais enjeux. Reprenons quelques thèmes pour illustrer cette opinion.

Sur la famille, le dernier mot du libellé du pamplet distribué mentionne la violence. C'est peu quand on pense que plus de 500 femmes sont mortes violemment au Québec depuis 1989. Rien non plus sur la sexualité, la contraception, le sida, les garderies, et rien, moins que rien, sur l'avortement. Tout se situe dans le cadre de la famille traditionnelle mais renouvelée. Et le néolibéralisme qui appauvrit davantage et davantage. Rien sur les impacts dans la famille.

Concernant le travail, rien sur les pertes des femmes, sur les enjeux en santé et en éducation. Faut dire que les centrales syndicales ont déjà un peu miné le terrain en faisant adopter des ententes qui s'avèrent désastreuses pour les personnes qui restent, que ce soit la retraite ou des conventions avec perte d'acquis. Mentionnons aussi que l'unité des syndicats autour du 8 mars relève du miracle car tout le mois d'octobre avait été dans le secteur public, mois de maraudage et de division. À noter que les résultats de ce maraudage ont été peu connus. Il y avait donc intérêt à rester général pour éviter de grafigner davantage des susceptibilités déjà échauffées.

Au sujet de la communauté, l'accent est mis sur la place des femmes et le rôle de l'économie sociale. Mais l'exclusion sociale, les dernières lois sur l'aide sociale sont mises sous silence. Pourtant, ce sont les femmes les premières victimes.

Enfin, au niveau de la planète, ce sont les mêmes vues lobbystes de la Conférence de Beijing qui tiennent lieu de solidarité internationale. Selon cette vision, les pressions sont plus importantes à créer, il est plus important de participer aux forums, les luttes pacifistes sont plus importantes à promouvoir que le soutien aux luttes de libération.

Pourtant, il y a à peine 3 ans, le mouvement des femmes bouleversait le Québec par sa force, son originalité et sa mobilisation. C'est que le mouvement des femmes n'a pas été capable de riposter à la récupération péquiste. Déjà, les centrales syndicales, par leur politique de partenariat, défendaient la participation aux sommets économiques. Le mouvement des femmes, malgré des distances prises, n'a pas pu avancer une ligne claire d'actions et de riposte. La pauvreté zéro visait à gagner un consensus gouvernemental plutôt que des actions de mobilisation. Ont suivi la récupération de la revendication des infrastructures sociales pour les femmes: économie sociale pour tout le monde et avec tout le monde. D'un processus de réintégration et de pouvoir, les femmes se sont faites tasser du terrain et sont devenues de plus en plus consultantes dans le projet de Chevrette des CLD (centres locaux de développement). Il faut y être présente mais à quel prix ? À trop cautionner nous risquons de manquer notre véritable objectif : une lutte réelle contre le chômage, l'exclusion sociale et la pauvreté des femmes. Et ce bilan se fait en sourdine, sous le manteau, sous la table. Les enjeux sont peu discutés, car il n'y aurait pas d'unité : les syndicats défendant leur politique de partenariat avec le gouvernement, n'accepteraient pas de voir leur stratégie remise en question. Pourtant, pour gagner contre le PQ, gérant québécois du néolibéralisme, il faut rompre avec le partenariat et renouer avec les mobilisations, y compris sur le terrain politique. La prochaine campagne électorale est cruciale en ce sens : pour passer de la léthargie à l'action qui compte. À la veille d'une campagne électorale importante, cela risque de signifier encore une fois un soutien de dernier recours au PQ et un tassement des mobilisations. C'est dommage. Le mouvement des femmes doit donc rapidement se situer face aux enjeux actuels. Malheureusement le 8 mars ne sera pas ce moment privilégié pour le faire mais peut-être les débats vont-ils commencer... C'est à espérer.

Bon 8 mars quand même.

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