Dossier : L'Accord multilatéral sur l'investissement
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Un AMI bien encombrant
par Christian Picquet
Que voilà un AMI encombrant à moins d'un mois du scrutin des régionales... Entendez par là que l'Accord multilatéral sur l'investissement met en évidence les tendances lourdes qui président à la mondialisation capitaliste de l'économie. Cette construction aura, au moins, eu le mérite de placer en pleine lumière le véritable dessein d'une oligarchie financière aussi puissante que goûtant le secret : établir son pouvoir sans partage sur une « économie mondiale unique ».
Si l'AMI devait, en avril prochain ou plus tard, se trouver paraphé, c'en serait fini de toutes les législations, règlements, conventions collectives grâce auxquelles les populations ont pu, jusqu'alors, se prémunir des empiétements du capital. Au nom de la suppression totale des entraves à leur action, les investisseurs pourraient non seulement court-circuiter le pouvoir des assemblées élues donc réduire à néant ce qui subsiste de démocratie dans le cadre des Etats nationaux , mais encore dynamiter toute velléité d'intervention des gouvernements sur la politique économique de leurs pays. Que demeurerait-il ainsi de la loi des 35 heures, dont la seule existence, malgré les édulcorations que lui a fait subir Martine Aubry, se révèle insupportable à ces réseaux occultes qui ne jurent que par la totale liberté de circulation des capitaux et la recherche d'un profit maximal?
Que l'on ne vienne pas prétendre que l'Union européenne, telle qu'elle s'érige actuellement, représenterait un rempart contre cette effarante volonté de tout soumettre à la dictature anonyme des marchés. En s'efforçant de plier l'ensemble du Vieux Continent au modèle libéral qui les inspire, le traité de Maastricht et la marche à l'euro mettent pratiquement en oeuvre l'intégration souhaitée par les stratèges de l'OCDE. Loin de donner à l'Europe les moyens de résister, elle la soumet au contraire aux pays les plus puissants, aux multinationales les plus compétitives, à des marchés financiers qui restent seuls maîtres du jeu.
L'émotion des opinions paraît devoir différer la ratification de l'AMI. En France même, il devient de bon ton d'afficher sa réserve. Mais que serait-il advenu si le scandale n'avait pas éclaté ? D'évidence, notre gouvernement de gauche, victorieux en juin dernier parce que ses diverses composantes promettaient de mettre un coup d'arrêt au torrent libéral, se préparait au ralliement. Comme il l'avait fait, au nom des contraintes internationales et des exigences d'une cohabitation consensuelle, pour le traité d'Amsterdam!
Aujourd'hui encore, il apparaît singulièrement hypocrite, de la part de Lionel Jospin, de se réfugier derrière « l'exception culturelle » pour ne pas attaquer de front un accord qui pousse, plus loin que jamais, les feux de la déréglementation. Qu'il faille préserver la création artistique ou les industries culturelles et audiovisuelles des règles d'airain de la concurrence et du profit, c'est l'évidence. On devrait d'ailleurs regretter que les professionnels de la culture aient, une fois encore, dû livrer le premier assaut, avant de voir des ministres se porter à leur rescousse. Mais l'essentiel réside dans une logique sociale destructrice.
Face à cette logique, à ce véritable basculement de civilisation, la volonté politique devrait, enfin, se faire entendre, comme aurait dit notre Premier ministre lorsqu'il n'était encore que leader du Parti socialiste. Un gouvernement de gauche, appuyé sur un mouvement social en pleine remobilisation et qui s'est immédiatement mis en devoir de relever le défi des multinationales et des féodalités financières, dispose des moyens propres à faire capoter les discussions de l'OCDE. Il peut parfaitement, du moins il le devrait, annoncer publiquement son refus de cosigner l'AMI - quels que soient les « adoucissements » dont il pourrait faire l'objet -, prendre les peuples à témoin et ouvrir une brèche à travers laquelle la résistance sociale, en Europe et dans le tiers monde, ne tarderait pas à s'engouffrer.
Nous le savons toutefois, il ne le fera pas sans une forte pression populaire.
Le 15 mars, un bulletin de vote vraiment à gauche peut utilement contribuer à cette pression...
{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 19 février 1998}
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