Golfe

À la racine du crime

par Jean-Louis Michel

La nouvelle guerre américaine contre l'Irak défie la raison, contradictions et incertitudes se conjuguant pour arrêter le bras des assassins, pour l'heure en vain. C'est devant une perplexité croissante de l'opinion, y compris aux Etats-Unis, que la Maison Blanche et le Pentagone ourdissent leur expédition punitive contre Bagdad. Contre Bagdad et le peuple irakien et pas seulement, comme Clinton voudrait le laisser croire, contre Saddam Hussein (voir ci-dessous). Rien ni personne ne semble en mesure d'arrêter désormais la machine de guerre américano-britannique déployée à pied d'oeuvre dans le Golfe. On en est donc réduit aux conjectures pour tenter de comprendre les enjeux de cette expédition mise en scène dans un contexte géopolitique tout différent de celui de 1991.

A l'époque la coalition regroupant 37 Etats derrière le président américain de l'époque, Georges Bush, et sous la bannière de l'ONU relevait de circonstances exceptionnelles seize mois après la chute du mur de Berlin. L'invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein avait fourni le prétexte de ce qui se voulait l'acte fondateur d'un « nouvel ordre international ». Rien de tel aujourd'hui. À l'exception de la Grande-Bretagne de Tony Blair, aucun autre Etat n'est prêt à se joindre militairement à Washington. Les Etats arabes dans leur grande majorité, la Russie, la majorité des Etats membres de l'Union européenne s'opposent, du moins tant qu'elle n'est pas déclenchée, à cette nouvelle guerre américaine.

Géométrie variable

Une guerre dont l'objectif ne peut être réduit à son prétexte, contraindre Saddam Hussein à accepter l'inspection des sites présidentiels, censés renfermer un arsenal nucléaire, bactériologique et chimique. Cela ne tient pas. On se souvient qu'en 1991, l'administration américaine avait décidé de frapper l'Irak sans toutefois « neutraliser » Saddam. Tout simplement parce qu'elle craignait une déstabilisation générale de la région. Les insurrections populaires chiite au sud, kurde au nord avaient été dans la foulée abandonnées à leur triste sort. Le menace d'une déstabilisation n'est pas moindre aujourd'hui dans une région chauffée à blanc par l'impasse du processus de paix dans les territoires occupés. Le sentiment est fortement répandu chez l'homme de la rue mais également parmi les classes dirigeantes arabes que la détermination de Washington est à géométrie variable selon qu'il s'agit de faire entendre raison à Saddam ou à Nétanyahou. Il n'y a que l'Autorité palestinienne pour croire possible d'interdire toute manifestation de solidarité avec l'Irak.

Et puis abattre le dictateur de Bagdad suppose que l'on dispose d'une équipe de rechange et sur ce plan l'opposition irakienne réfugiée en Jordanie paraît trop discréditée pour faire l'affaire. D'autres hypothèses ont d'ailleurs été émises, dont celle qui voudrait que l'Amérique se soit secrètement rangée à la perspective d'une partition du territoire irakien, avec l'éventuelle constitution d'un Etat kurde dont la Turquie, elle-même en crise, ne veut entendre parler sous aucun prétexte. Bref, les mises en garde en provenance des capitales de la région sont déclinées sur tous les tons, du thème de l'embrasement islamique à celui de la dispersion des arsenaux irakiens qui auraient pu transiter par le Soudan pour finir en Algérie, en passant par le refus de voir apparaître un Etat kurde. Il faut y ajouter un argument d'ordre humanitaire et écologique qui a été peu mis en avant pour des raisons évidentes. S'il s'agit de détruire des arsenaux bactériologiques et chimiques par des frappes aériennes sans autre discernement, le risque d'une catastrophe majeure avec des fuites particulièrement toxiques, ne peut être écarté. Pour toutes ces raisons, la région ne veut pas de cette guerre et le reste du monde avec elle.

La Russie d'Eltsine n'entend pas quant à elle servir de faire valoir aux Etats-unis, à qui elle doit d'avoir conservé un statut international qu'elle risquerait de perdre si sa diplomatie apparaissait strictement alignée sur Washington à l'heure où se dessine une redistribution des cartes au sein du Conseil de sécurité des Nations unies. Pour Moscou, le Proche et Moyen-Orient restent une des régions stratégiques où affirmer ses prétentions diplomatiques. En outre la montée d'un nationalisme sourcilleux dans certains secteurs de l'opinion russe aurait tout à gagner à des concessions par trop voyantes du Kremlin à Washington. Au fur et à mesure enfin que la situation économique, sans s'améliorer vraiment cessera de se détériorer, il y a fort à parier que ce mouvement de prise de distance par rapport au grand protecteur-partenaire américain s'affirmera, sur le dossier irakien comme sur quelques autres.

L'Europe confuse

Reste l'Europe, où la donne est apparemment plus confuse. La position, traditionnelle pour un Premier ministre britannique, de Blair et l'appui d'autant plus empressé de Kohl à Clinton qu'en l'état cela ne lui coûte rien et permet de faire oublier la participation de l'industrie allemande à l'armement irakien ne saurait masquer l'opposition de la majorité des Quinze à cette affaire. Articulée aux enjeux de l'élargissement de l'OTAN à certains Etats de l'Europe centrale et orientale, la crise irakienne met une nouvelle fois à mal les convergences diplomatiques des gouvernements européens. D'où tout une déclinaison de positions allant de la franche hostilité comme à Paris et Bruxelles, à la participation enthousiaste comme à Londres, en passant par la résignation obligée comme à Madrid qui autorise l'utilisation de ses bases mais souhaite que l'on n'en fasse pas trop. Au-delà, comme dans l'affaire de l'AMI, Washington se saisira de la moindre occasion pour réaffirmer son leadership contesté par un concurrent européen qui dérange, fût-ce de manière très prudente et principalement au plan économique.

A s'en tenir à ces éléments d'analyse, la position américaine apparaît isolée, risquée et déboucherait logiquement sur un pronostic de gesticulation sans passage à l'acte. La prudence et la plus grande vigilance s'imposent néanmoins parce que l'on a à faire à une Amérique trop sûre d'elle, arrogante et barbare dont on a peine à croire qu'elle déplace pareille armada pour rien. Son rapport à l'ONU est ensuite trop « pervers » pour qu'elle ne se conçoive pas comme étant hors de portée des décisions communes. Le congrès ayant bloqué toute perspective d'intervention terrestre, Clinton ne peut reculer sans dommage intérieur devant une « petite guerre » réglée comme une parade. D'autant que pour impensable que cela paraisse, il ne faut pas écarter l'hypothèse d'une montée en puissance d'une crise internationale, au départ pour des raisons de stricte commodité intérieure en plein « monicagate », mais qui aurait par la suite pris une dynamique incontrôlable.

{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 19 février 1998}

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