La peur de lélection référendaire
Marc Bonhomme,
28/02/98
La semaine daudition à la Cour suprême, dans le sillage de la gestion de la tempête de verglas, fait miroiter au PQ, selon les sondages, un balayage du Québec. Les militants péquistes, lors du Conseil national de ce parti, poussaient fort dans ce sens. Pourtant létat-major hésite. Les sondages, dit-il, indiquent une préférence pour lautomne. Mais ces fameux sondages, qui servent de sagesse aux politiciens bourgeois, indiquent aussi une claire défaite référendaire malgré lémotion nationaliste du débat autour du droit à lautodétermination. Et cest ce dernier constat, dont on parle moins, qui détermine la tactique du PQ comme celle des Libéraux fédéraux.
Lun et lautre savent fort bien que la prochaine élection québécoise se fera non pas sur la question sociale mais sur la question nationale. Non pas que létat-major péquiste le souhaite. Au contraire. Il voudrait bien une élection sur le thème du succès de la stratégie du déficit zéro parsemée de nouvelles dépenses bien ciblées à la Paul Martin dans le domaine de la santé et de léducation, le tout enrobé dun discours néo-socio-démocrate. Mais la stratégie daffrontement dOttawa ne lui donne pas cette ouverture. Pour bien faire passer le message aux fédéralistes mous du Québec, les Libéraux fédéraux laissent clairement voir à leurs petits frères québécois quils sont prêts à intervenir dans la prochaine campagne électorale.
La mise en action du chauvin plan B, de la Cours suprême en passant par les bourses du millénaire, nest pas sans risque. Doù la réticence de Bay Street, tel que reflétée dans le Globe and Mail, en désaccord avec le recours à la Cours suprême. Mais les autres porte-parole patentés de lopinion publique canadienne-anglaise supportent cette stratégie très majoritairement. Il est devenu électoralement rentable pour le Parti libéral du Canada de se teinter des politiques du Reform Party sur la question nationale et même sociale. Ce risque peut cependant être un beau risque pour la classe ouvrière du Québec comme du Canada anglais si elle sempare du combat pour le droit à lautodétermination du Québec bafoué par le plan B.
Létat-major du PQ, traumatisé par lexpérience du référendum de 1995, sent mieux le danger. Il sait quil ne peut pas escamoter lattaque dOttawa sous peine de complètement se discréditer, cest-à-dire que la prochaine campagne électorale pourrait bien devenir la campagne quasi référendaire souhaitée par Ottawa. Dans un tel environnement, le PQ ne pourrait pas se défendre de façon crédible sur la base de sa politique de souveraineté-partenariat, devenu dans les faits une politique de partenariat-souveraineté comme le dit justement Pierre Dubuc de lAutJournal. Sur la défensive sur la question nationale, avec un bilan social désastreux quaucun triomphalisme déficit zéro ne saurait masquer, ce serait probablement la défaite électorale sinon un référendum remis aux Calendes grecques. Cest ce scénario quescompte Ottawa.
Il y a bien sûr une alternative gagnante : une réédition du référendum de 1995, cest-à-dire une transcroissance de la lutte nationale en lutte de classe qui avait valu au franc-tireur Parizeau dêtre congédié à deux semaines de léchéance. Une telle alternative créerait une brèche pour un élargissement du score électoral du PDS ou de toute candidature ouvrière-populaire, et pour un nouveau départ des luttes sociales. Mais Ottawa mise sur le fait que le PQ ne recommencera pas cette expérience traumatisante pour lui. Doù le risque calculé dun certain aventurisme réactionnaire de sa part.
Le PQ, malgré les sondages qui le donnent gagnant aux élections, est pris au piège. Il essaie de gagner du temps tout en sachant que le temps ne joue peut-être pas en sa faveur puisque toute attente laisse à Ottawa linitiative, en particulier de mettre au pas les petits frères en changeant leur chef. Vaudrait peut-être mieux alors pour le PQ daccepter plus tôt que tard le défi électoral sur la question nationale tout en se dotant des moyens de contrôler/canalyser la ferveur populaire en sa faveur. Quand la lutte sociale est à plat, il y a toujours une porte de sortie. Ce moyen cest lorganisation élitiste Pro-démocratie à qui il vient de donner 300 000 $.
En faisant de Pro-démocratie le porte-étendard officiel de la lutte pour le droit à lautodétermination contre le chauvinisme dOttawa, le PQ à la fois prend une police dassurance contre une mobilisation populaire style après-Meech, organise une alliance électorale gagnante style beau risque à la René Lévesque et, plus stratégiquement, prépare un forum de négociations pré-référendum suite au futur jugement de la Cour suprême qui donnera au Québec un droit conditionnel à lautodétermination. Son caractère électoraliste, sil a attiré les Conservateurs, a empêché Claude Ryan dy adhérer bien que Pro-démocratie aurait été enchanté de le compter parmi les siens.
À la gauche de faire campagne pour le droit à lautodétermination sur ses propres bases de la même manière quelle la fait lors de la campagne référendaire avec le Réseau populaire pour le oui (le parapluie pour le oui était une obligation légale). Il sagit de marcher séparément et de frapper ensemble en supposant toutefois que Pro-démocratie veuille vraiment frapper alors que pour plusieurs de ses membres le droit à lautodétermination est soit une icône inoffensive, soit le droit dune nation qui nest pas opprimée ou soit encore un droit conditionnel ! Si la gauche « en rupture avec le PQ » nest pas capable de faire campagne, cest là un sérieux aveu de faiblesse et non pas une raison de pactiser avec lennemi sous le prétexte if you cant beat them, join them.
Quant à faire un parallèle avec le front uni démocratique contre le fascisme ou du front uni colonial contre limpérialisme, cest bien vite oublier la nature démocratique-bourgeoise de lÉtat canadien où on ne trouve même pas léquivalent dun Front national à la Le Pen. Il sagit ici dune seule et unique bourgeoisie, y compris au Québec, qui cherche à préserver lunité de sa base territoriale contre une nation opprimée qui a le moyens matériels de faire lindépendance et qui a la moitié de la conscience suffisante pour y arriver. La querelle entre la fraction centralisatrice majoritaire de cette bourgeoisie et sa fraction autonomiste québécoise qui toutes deux, malgré lautonomie politique des partis en présence, fixent les paramètres du débat sur le meilleur moyen de vaincre cette menace de premier ordre pour eux est une querelle de frères ennemis. Le danger fasciste, ou plus réalistement une dérive autoritaire à la manière doctobre 1970, nest certes pas à exclure mais il ne sagit pas de mettre la charrue avant les bufs.
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