Le renvoi
fédéral à la Cour suprême,
Quelles conséquences stratégiques tirer?
Par Bernard Rioux
Quels objectifs visaient le gouvernement fédéral par son renvoi à la Cour suprême?
Par son renvoi, le gouvernement Chrétien visait à ébranler lopinion québécoise et à montrer que le sécession du Québec ne pouvait se faire que dans un cadre illégal pouvant donc être réprimé comme tel. Il sagissait donc de se donner des « bases juridiques » pour refuser de reconnaître la volonté clairement exprimée du peuple québécois.
Comment ce recours nous renseigne-t-il sur les tactiques du gouvernement du PLC dans les prochaines échéances?
Le gouvernement du PLC refusera de reconnaître un caractère autre que consultatif au prochain référendum sur la souveraineté du Québec. Il considérera quune victoire au référendum ne donne nullement au Québec la possibilité de se séparer du Canada. Il soutiendra que tout ce que pourrait permettre une victoire du OUI à la souveraineté du Québec, ce sera louverture de négociations dont lissue ne pourrait être tranchée que par lensemble des autorités politiques au Canada. Plus, on peut même dire quil estimera que le jugement concret de la Cour suprême ne saurait constituer pour ce gouvernement une reconnaissance dun quelconque droit du Québec, car la procureure générale du Canada a déjà manifesté sa volonté den disposer comme elle en voudra bien
Ce que nous dit lensemble des événements récents autour de ce renvoi cest le caractère relatif du droit bourgeois et des traditions démocratiques bourgeoises, caractère qui se révèle particulièrement en des temps de crise. Ces événements nous disent aussi que classes dominantes au Canada ne vont pas abandonner la défense de leur État sur une simple « consultation référendaire ».
Il aura suffit que la possibilité dun score serré au dernier référendum pour que le pouvoir fédéral se sente menacé, pour quil laisse tomber les masques et quil dresse tous les obstacles possibles sur la rupture de lÉtat canadien. Les gouvernements fédéraux - que ce soit par leurs politiques daccommodement (la politique du bilinguisme et du biculturalisme), leurs démarches de réforme de la constitution ou leur participation aux référendums (par laquelle ils reconnaissaient de facto) le pouvoir du Québec de déterminer son avenir politique comme nation, - ont toujours eu comme objectif daffaiblir le mouvement souverainiste, de le marginaliser ou de lécraser Ils ont écarté les solutions musclées quand ils croyaient que des stratégies basées sur la lutte pour leur hégémonie dans lopinion politique québécoise pouvait suffire. En 1970, le gouvernement fédéral na pas hésité à faire intervenir larmée canadienne, dans une opération qui dépassait visiblement les objectifs dune opération de police et qui visait à créer traumatisme et peur espérant décourager la population à soutenir une mouvement indépendantiste en montée. Aujourdhui, et cest là le sens profond du recours à la Cour suprême, les dirigeants politiques canadiens rejettent toute cette approche daccommodement comme inefficace et périlleuse pour lintégrité de lÉtat canadien. Ils promettent que ce nest pas un vote majoritaire pour la souveraineté des Québécois et des Québécois qui sera suffisant pour quils leur faire abdiquer leurs responsabilités dans la défense de lÉtat canadien. Ils nhésitent pas à utiliser la démagogie la plus chauvine pour rallier lensemble de la population canadienne derrière leur nouvel axe stratégique. Ces dirigeants politiques trouvent dans une intelligentsia de droite des relais qui expriment sous une forme encore plus radicale leur nouvelle orientation stratégique pour en finir avec « le problème québécois. »
Les fédéralistes québécois dans limpasse
La nouvelle orientation basée sur la confrontation et la volonté affirmée décrasement du mouvement souverainiste québécois ne peut que marginaliser les fédéralistes québécois dans le jeu stratégique densemble du gouvernement fédéral. Cest là que la crise actuelle du PLQ trouve sa principale source. Ce parti est incapable de mener une politique appelant à une réforme concrète de la constitution canadienne sans que cette orientation soit remise aussitôt en question par le Parti libéral du Canada. Le refus de Johnson de soutenir le renvoi à la Cour suprême a amené le PLC, par la voie de ses ministres Dion et Massé , à se substituer au PLQ sur le terrain et à élaborer la stratégie de la réponse du tac au tac au discours des dirigeants du Parti Québécois laissant le PLQ dans le rôle de cinquième roue du carrosse. Des sondages annonçant une importante victoire du PQ aux prochaines élections ne font que confirmer le gouvernement fédéral dans ses orientations actuelles et à se définir comme le seul défenseur efficace du fédéralisme canadien.
Le gouvernement péquiste refuse de voir que sa vision stratégique de la lutte pour la souveraineté est ébranlée
Le gouvernement péquiste a dénoncé ce renvoi de la Cour suprême comme une attaque contre le droit du Québec à lautodétermination. On se souviendra que lorsque le fédéral a parlé de ce renvoi, le premier ministre Lucien Bouchard avait alors menacé le fédéral de tenir des élections provinciales pour dénoncer la démarche du gouvernement Chrétien. Lucien Bouchard devait par la suite renoncer à les tenir ces élections. Les manuvres anti-démocratiques du gouvernement fédéral ne devaient dailleurs pas, par la suite, lempêcher de faire partie de la tournée asiatique de léquipe Canada. Et sans la tempête de verglas, il aurait accompagné Jean Chrétien et léquipe Canada dans sa tournée en Amérique latine. Les « partenaires canadiens » pouvaient continuer à nier à tout propos un droit fondamental, cela nempêchait pas le premier ministre du Québec de continuer à les traiter en partenaires et à sassocier à leurs initiatives. Plus en attaquant, jour après jour,, la population du Québec, par ses politiques néolibérales dans léducation et la santé et par sa poursuite de lobjectif du déficit zéro, le gouvernement péquiste contribuait à affaiblir la perspective de la souveraineté du Québec.
En fait le gouvernement péquiste se devait de bouger non seulement parce quil sagissait de défendre un droit fondamental du peuple québécois mais que lorientation fédérale remet en question lensemble du cadre stratégique du souverainisme de partenariat. En effet, le discours sur le rôle de partenaire du gouvernement fédéral et du Canada anglais dans son ensemble est en train de perdre toute crédibilité. Déjà en décembre dernier, le premier ministre Bouchard devait rajuster le tir en déclarant au journal Le Soleil, quil nétait plus nécessaire de déterminer davantage le contenu dun éventuel partenariat.
Quels étaient les mythes véhiculés par les apôtres de la souveraineté-partenariat? A. Il ny a pas de nationalisme canadien réel. Ce pays nest pour lensemble des canadiens-anglais quune affaire déconomie et leur appât du gain les amènera à accepter le partenariat avec le Québec comme la seule voie rationnelle possible. B. Les traditions démocratiques canadiennes sont bien ancrées et un vote majoritaire pour la souveraineté du Québec conduira le Canada-anglais à entreprendre des négociations pour préserver un bon climat pour les affaires.
Aujourdhui, où les droits démocratiques du Québec sont niées par les plus hautes autorités canadiennes contribuant ainsi à semer lintolérance envers le Québec au sein de la population canadienne, ces mythes ont fait long feu. Le nationalisme canadien existe bel et bien. Il se construit même sur la négation de lexistence nationale du Québec, entre autres. Toute la perspective de la souveraineté en douceur sans mobilisation, sans rupture, pouvant compter sur des partenaires ouverts et démocratiques est remise en question. Si on est réellement indépendantiste et quon refuse de se laisser berner par les discours du souverainisme bourgeois, il faut croire que la lutte indépendantiste ne saura se passer de la mobilisation populaire la plus large, la plus déterminée qui seule pourra tremper la volonté de parvenir à cet objectif et de sy tenir.
Le renvoi du fédéral à la Cour suprême pour nier le droit à lautodétermination du Québec aura au moins eu lavantage douvrir les yeux des plus naïfs qui croyaient quon pouvait participer au démantèlement dun des plus importants États impérialistes sans que ce dernier daigne utiliser lensemble des moyens quil a à sa disposition pour se défendre. Et cela, il ne faut pas loublier à lheure où il faut élaborer des axes stratégiques de la lutte indépendantiste qui tiennent réellement compte du contexte concret où devra se mener cette lutte.
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