Iraq
Levée de l'embargo, forces US hors du Golfe

par Jean-Louis Michel

L'administration américaine est donnée perdante à plus d'un titre. Elle voulait cette intervention punitive. Sinon pourquoi aurait-elle déployé pareille armada en pure perte dans la région ? Elle doit y renoncer. Son isolement diplomatique surtout en comparaison de sa marche triomphale de 1991 à la tête de 37 Etats coalisés contre l'Irak montre qu'elle n'a pas su, sur ce dossier, dicter sa volonté à ses alliés. Que ce soit en outre par l'intermédiaire de l'ONU que l'affront lui soit infligé n'est pas indifférent. Kofi Annan y fut élu secrétaire général sous la pression des Etats-Unis qui ne supportaient plus l'indépendance à leur égard de Boutros Boutros Gali, le secrétaire général sortant. Une redistribution des cartes au sein du "machin" paraît d'ailleurs inévitable à terme avec l'entrée au Conseil de sécurité de poids lourds économiques tels l'Allemagne ou le Japon, concurrents directs de Washington. Clinton a donc pour l'heure perdu la main dans cette crise, c'est incontestable.

L'autre joueur, Saddam Hussein, sort une nouvelle fois renforcé de cette guerre américaine qui n'aura pas lieu. Le dictateur de Bagdad peut à bon droit se prévaloir d'une résistance obstinée aux menaces américaines au nom de la dignité irakienne et arabe offensée. L'homme de la rue dans la région n'en fait-il pas déjà un héros de la cause arabe ? Voilà le paradoxe qui mine toute solution extérieure, impérialiste, qu'elle soit politique ou militaire depuis 1991. Saddam diabolisé par les capitales occidentales demeure populaire dans toute la région par-delà les exactions de son régime. L'échec sanglant des soulèvements populaires de 1991 dans le sud chiite du pays et de 1996 dans le Kurdistan irakien au nord ne laisse guère d'espoir quant à une "démocratisation" du régime sous la pression de la rue. D'autant qu'à la différence d'autres régions du monde, l'émergence de régimes plus "démocratiques" ou tout du moins participant d'une forme de transition "démocratique" est la chose la moins bien partagée dans le monde arabe. Le régime de Bagdad est une dictature de fer semblable à celles des pays voisins, ni plus ni moins.

Injustice

L'accord qui lui est imposé n'a rien de "juste" ni d'équilibré. Il est l'expression d'un rapport de forces qui fait du peuple irakien l'otage des manoeuvres diplomatiques interimpérialistes. La mission d'inspection de l'UNSCOM va donc se poursuivre sans délais de temps ni limitation d'aucune sorte ses investigations. L'adjonction de diplomates aux "techniciens" pour la visite des sites dits présidentiels, voire une modification de la composition de ces équipes d'inspecteurs, avant tout américains, ne change rien à l'affaire. D'autant, et on l'oublie trop souvent, que ce sont les Irakiens qui doivent financer à hauteur de plus de 100 millions de dollars par an ce coûteux appareil. 100 millions de dollars prélevés dans le fonds de compensation qui détourne 30 % des sommes produites par les exportations de pétrole dans le cadre de la procédure trompeusement dénommée "pétrole contre nourriture". Une procédure inique qui s'apparente à une rapine. L'amélioration, par exemple, des rations alimentaires dans ce cadre se voit attribuer 20 millions, soit cinq fois moins que l'UNSCOM. Ce sont là les conséquences d'un embargo criminel.

Les sanctions économiques après les destructions massives dues aux bombardements de 1991 se sont en effet traduites par l'un des plus longs et plus féroces embargos jamais imposé à un pays. Le réseau électrique nécessiterait un investissement de 6 à 7 milliards pour redevenir efficient, impossible. Plus de la moitié des écoles sont en perdition et naturellement la scolarisation a reculé dans des proportions importantes. Le système de santé est moribond, dépourvu de tout matériel de base et manquant cruellement de médicaments. La malnutrition fait des ravages notamment parmi les enfants en bas âge. L'appareil productif du secteur pétrolier est dans l'incapacité de produire ce à quoi il aurait droit dans le cadre de l'accord "pétrole contre nourriture". Désormais autorisé à exporter pour 5,2 milliards de dollars de pétrole par semestre contre 2 précédemment, ce sera miracle s'il s'approche des 4 milliards à l'export. Au-delà de son caractère inhumain, l'inefficacité de ce type d'embargo du point de vue des objectifs officiellement poursuivis est une nouvelle fois vérifié. Car loin d'affaiblir Saddam Hussein, le fait d'affamer son peuple, d'assassiner ainsi au moins 100 000 Irakiens, n'a fait que renforcer le dictateur et éloigner la perspective de son renversement par des populations qui luttent pour leur survie et rien d'autre.

Cynisme

Comble du cynisme marchand, la non guerre dans le Golfe combinée à l'autorisation donnée à l'Irak d'augmenter ses quotas de production pourrait se révéler une "excellente" nouvelle sur le front de l'économie mondiale. Le cours du baril a chuté dès lundi à 14 dollars alors qu'il s'affichait la semaine dernière encore à un peu plus de 22 dollars. Dans la foulée, les taux d'intérêts ont reculé, passant à Paris en dessous de la barre des 5 % pour l'emprunt d'Etat à dix ans. Et naturellement les places boursières battent de nouveaux records pour fêter d'aussi bonnes nouvelles. Pour mémoire, il faut rappeler qu'en 1991, elles s'étaient effondrées. Une paix qui réjouit autant les marchés ne peut pas être parfaitement honnête.

C'est pourquoi il y aurait quelques risques à se réjouir trop vite de cette paix onusienne qui, si elle contrarie les projets immédiats de guerre de l'administration Clinton, ne règle rien sur le fond. C'est même d'un certain point de vue le contraire qui se vérifie. Les "faiseurs de paix", encore auréolés de leur succès, vont pouvoir continuer la même politique contre le peuple irakien, avec la bénédiction d'une opinion internationale soulagée que l'on ait évité la guerre "chaude". Il est d'ailleurs significatif que l'accord conclu entre Kofi Annan et Saddam Hussein n'ait pas donné lieu à des explosions de joie à Bagdad, à la différence de ce qui se passait dans d'autres capitales arabes.

Solidarité

La seule perspective de paix et de développement digne de ce nom pour le peuple irakien passe par de tout autres mesures. Par le retrait des troupes américaines du Golfe où elles font peser la menace toujours présente de nouvelles frappes si Clinton le décide après avoir repris l'initiative. Saddam Hussein peut également lui en fournir le prétexte à n'importe quel moment. Car il est utile de rappeler que la mission dépêchée par Kofi Annan sur place à propos des fameux sites présidentiels les avait estimés "anodins", ce qui n'a en rien empêché la montée de la tension à l'initiative de Washington. Une situation qui peut se répéter demain. Et puis et peut-être surtout par la levée d'un embargo qui a d'ores et déjà des conséquences catastrophiques sur l'état sanitaire des populations. Sans compter, bien sûr, la nécessité d'abroger les dispositions établissant un fonds de compensation alimenté par le sang et les larmes de tout un peuple. Aussi longtemps que ces mesures simples et justes ne se seront pas imposées, parler de "paix" semble abusif à moins d'y accoler comme pour la guerre, le qualificatif de "drôle".

 

{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 26 février 1998}

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